Enfant-soldat, un terme neutre ?

Le terme “enfants-soldats” semble aller de soi : il paraît descriptif, évident et neutre. Pour autant, ce terme est situé. Il qualifie certes des mineurs associés à des organisations armées ; mais il révèle aussi, en creux, ce qu’est un « conflit armé », ce qui est renvoyé à la « criminalité », ce qui mérite une mobilisation internationale, et ce qui doit rester un dossier de sécurité intérieure. Autrement dit, il ne désigne pas seulement un fait : il participe à un régime de qualification et de définition de la violence.

C’est en ce sens qu’on peut parler d’une géographie des enfants-soldats : un régime de représentation et de qualification qui a progressivement rendu l’Afrique — en particulier l’Afrique subsaharienne — comme le lieu naturel de cette figure, alors même que les données disponibles montrent un phénomène mondial.

La thèse défendue ici est simple : l’africanisation du terme “enfants-soldats” ne résulte pas d’un fait empirique mais d’un mécanisme de production du regard sur un phénomène mondial. Ce mécanisme peut être analysé à l’aide des approches postcoloniales, notamment à travers la notion de néocolonialisme qui désigne une configuration où institutions internationales, économie du plaidoyer (notamment ONG) et circuits médiatiques convergent pour stabiliser une cadrage selon laquelle certains Etats (souvent anciens colonisés) sont rendus visibles comme appelant l’intervention de pays externes (souvent occidentaux) pour gérer leurs affaires internes.

Ce sujet importe à L’Afrique des Idées pour une raison simple : il touche à la fois à la dignité du continent et à l’efficacité des politiques de protection. Tant que la figure des enfants-soldats demeure spontanément africaine dans l’espace public international, l’Afrique continue d’être cadrée comme un espace paradigmatique de violence, et ses réalités sont lues à travers des catégories produites ailleurs. Or, l’afro‑responsabilité commence aussi par la maîtrise des mots qui gouvernent l’action : reprendre la main sur la qualification, c’est réduire un coût symbolique et politique — et, aussi, mieux comprendre les trajectoires pour mieux protéger.

 

Définir les enfants-soldats

Avant de pouvoir objectiver ou analyser le phénomène, il faut suspendre l’évidence du terme et examiner ce qu’il porte, au risque de le prendre comme phénomène naturel et non pas comme une construction socio-juridique, conçue pour interdire, protéger, sanctionner — et donc pour classer.

Un seuil d’âge… qui ne suffit pas à stabiliser l’objet

Le droit international fixe une définition : un enfant est un mineur de moins de 18 ans. Dans de nombreux pays, la majorité varie (18 à 21 ans). Mais surtout, en sciences sociales, la frontière de l’enfance et de la jeunesse ne se réduit pas à l’âge légal : elle dépend aussi de la place occupée dans l’économie domestique et dans la communauté. Le fait de réduire l’âge à une réalité exclusivement biologique pèse sur la manière dont on interprète les trajectoires : elle alimente une lecture binaire où l’enfant serait dépourvu d’agentivité et où l’adulte serait nécessairement responsable. Or, l’expérience sociale de la “jeunesse” n’est pas uniforme, et les parcours en situation de violence armée sont traversés par des contraintes, des dépendances et des stratégies de survie qui résistent à une classification simpliste.

« Soldat » ne signifie pas seulement « combattant »

Deuxième point : « soldat » ne signifie pas seulement participation directe aux combats. Dans l’usage institutionnel, la catégorie inclut une pluralité de positions au sein d’un groupe armé : combattants, mais aussi messagers, porteurs, guetteurs, cuisiniers, et très fréquemment exploitation, notamment sexuelle. Le mot “soldat” militarise donc un ensemble de rôles dont certains relèvent moins de la bataille que d’un continuum d’exploitation et d’économie de la violence.

Cette pluralité n’est pas seulement une définition puisqu’elle permet un cadre d’action et de réintégration, articulé à un régime des droits, qui reconfigure concrètement les trajectoires et les attentes sociales. Autrement dit, la catégorie n’est pas qu’un label : elle produit des effets pratiques.

Conséquences méthodologiques : la mesure devient difficile

Ces définitions conditionnent nécessairement l’objectivation du phénomène ce qui rend nécessaire, à ce stade, de préciser certains éléments. En effet, même sans regarder le biais néo-colonial derrière le terme enfant-soldat, il semble difficile d’identifier tous les jeunes qui pourraient être qualifiés d’enfants-soldats pour différentes raisons : 

  • Qui est compté comme “enfant” (âge déclaré, âge estimé, documents inexistants, etc.) ?
  • Qui est compté comme “associé à un groupe armé” (combattant, soutien, exploitation) ?
  • Quel cadre retient-on (conflit armé reconnu, violence requalifiée en criminalité, etc.) ?
  • Qu’est-ce qui est vérifiable et par qui (présence institutionnelle, dispositifs de monitoring, accès au terrain) ?

 

L’émergence du terme d’enfant-soldat

En 1996, le rapport “Impact des conflits armés sur les enfants” est publié par les Nations Unies. À partir de ce moment, la question des enfants-soldats est reprise à différentes échelles, et abreuve les discours humanitaires et médiatiques. Très rapidement, des enfants jeunes, en armes, issus de conflits sur le continent africain (notamment Afrique Centrale ou au Sierra Leone), deviennent l’illustration quasi systématique de cette catégorie, notamment dans les médias et les rapports internationaux d’ONG ou de l’ONU. L’image s’ancre dans l’imaginaire collectif, et finit par fonctionner comme une évidence : l’enfant-soldat est spontanément pensé comme africain. 

Le résultat est double. 

  • D’une part, la catégorie tend à effacer la profondeur historique et la distribution mondiale du phénomène : des enfants et des adolescents ont participé à des conflits armés à différentes périodes et sur plusieurs continents (la littérature historique et les travaux sur la pluralité des formes de participation des jeunes à la guerre permettent de le rappeler).
  • D’autre part, elle produit une association entre violence armée, enfance et Afrique, comme si le continent portait naturellement cette figure.

 

Un phénomène mondial : objectiver par les chiffres 

Maintenant que nous avons mis ces éléments en lumière, que disent les données disponibles ?

Les premiers chiffres relatifs à ce phénomène, partagés au sein du rapport Graça Machel notamment, faisaient état d’environ 300.000 enfants enrôlés. Entre 2005 et 2022, plus de 105.000 enfants ont été, selon l’UNICEF, enrôlés dans des groupes armés, ce chiffre étant un minimum, les organisations soulignant qu’il est vraisemblablement sous-estimé.

Le résumé du rapport annuel du Secrétaire général sur les enfants et les conflits armés indique pour l’année 2024 : 41 370 violations graves vérifiées envers des enfants dont 7 402 cas de recrutement et d’utilisation. Le même résumé cite parmi les situations les plus affectées des cas incluant la RDC, la Somalie, le Nigeria, Israël/Territoire palestinien occupé, et Haïti. 

L’intérêt, ici, n’est pas de produire une cartographie exhaustive. L’intérêt est de montrer que les données institutionnelles disponibles ne permettent pas de traiter “enfants-soldats” comme un problème exclusivement africain. Si la figure est majoritairement africanisée dans l’espace public, alors l’explication est ailleurs : dans la circulation des images, des catégories et des régimes de qualification.

 

“Conflit armé” vs “criminalité” : l’asymétrie de qualification (et pourquoi elle compte)

A ce stade, il est essentiel de questionner l’espace dans lequel l’enfant-soldat évolue : le conflit armé, que l’on peut définir comme une lutte entre groupes armés opposés. Ces groupes peuvent être étatiques (armées régulières) ou non étatiques. Or, la qualification même de “conflit armé” n’est pas distribuée de manière égale.

À l’échelle internationale, il existe une tendance récurrente : plus facilement appeler à la condamnation, voire à  l’intervention, dans certaines régions du monde, souvent celles moins représentées dans les instances internationales. À l’inverse, il existe aussi des situations où des groupes violents, non étatiques, produisant des violences contre des civils et des forces institutionnelles, ne sont pas spontanément lus sous la catégorie “conflit armé”. Ils sont traités comme des problèmes de sécurité intérieure, de criminalité, d’ordre public. Cette asymétrie de qualification n’est pas un détail puisqu’elle structure la visibilité, les instruments d’action, et les imaginaires. Elle explique aussi pourquoi la figure de l’enfant-soldat tend à se fixer sur l’Afrique : non parce que l’Afrique serait le seul lieu concerné, mais parce qu’une partie du monde est plus facilement médiatisé à travers les catégories de la guerre, tandis qu’ailleurs la violence relève d’une question interne.

Pour éviter une généralisation abstraite, il faut une illustration donc nous allons mobiliser les situations en Haïti et à Marseille (France). L’argument n’est pas de prouver que Marseille constitue un « conflit armé » au sens du droit international humanitaire. L’argument est plus circonscrit : la catégorie « enfants-soldats » dépend d’un régime de qualification (qui décide qu’il y a “conflit”, qui entre dans les listes, ce qui est “vérifiable”, ce qui relève de l’agenda international) et ce régime n’est ni automatique, ni uniformément distribué. Entre « des mineurs sont utilisés par une organisation violente » et « enfants-soldats », il existe une série d’opérations : nommer les acteurs, qualifier la situation, déterminer si l’on est dans un cadre “conflit armé” ou “criminalité”, produire des preuves et les faire circuler dans des dispositifs institutionnels.

Dans cette perspective, Haïti et Marseille ne sont pas des “illustrations” anecdotiques puisque ces situations rendent visibles, par contraste, les conditions dans lesquelles des violences impliquant des mineurs entrent (ou non) dans la catégorie « enfants-soldats ».

 

Haïti : quand une violence de gangs devient lisible dans l’agenda « enfants et conflits armés »

Haïti constitue un cas particulièrement heuristique, parce qu’il rompt l’association implicite « enfants et conflits armés » et la seule figure de la guerre “classique” (civile ou interétatique). En effet, dans le rapport annuel 2025 du Secrétaire général des Nations unies sur les enfants et les conflits armés, différents gangs sont listés pour des violations incluant, sans s’y limiter, le recrutement et l’utilisation d’enfants.

Trois points importent ici.

D’abord, il ne s’agit pas d’une simple description d’une situation locale dégradée, mais d’une décision de cadrage : l’inscription dans l’agenda onusien implique de traiter une partie de la violence haïtienne — souvent décrite dans l’espace public comme “violence de gangs” — dans un langage et un dispositif de surveillance propres au régime « enfants et conflits armés » (violations graves, identification de parties, production de données vérifiées, etc.).

Ensuite, cette inscription produit une visibilité spécifique des enfants. Les mineurs ne sont plus seulement des victimes collatérales d’un effondrement de l’ordre public ni des “jeunes impliqués” dans des réseaux ; ils deviennent des sujets de droit au sein d’un dispositif international qui documente, attribue et rend comparables des violations.

Enfin, Haïti montre que la frontière entre “crime” et “conflit” n’est pas une propriété immédiate de la réalité : elle dépend aussi de la capacité d’un dispositif à qualifier, documenter et rendre public. Autrement dit, la catégorie « enfants-soldats » n’est pas réservée à un continent ; elle dépend de conditions de reconnaissance.

 

Marseille : l’implication de mineurs dans des organisations violentes maintenue dans le registre « criminalité »

Le cas marseillais est intéressant pour la raison inverse. Ici, la présence de mineurs dans des réseaux violents et l’intensification de la violence armée sont documentées, mais restent cadrées comme une question de criminalité et de sécurité intérieure. La BBC souligne le rôle croissant d’enfants et d’adolescents dans les réseaux liés au trafic de stupéfiants, comme la DZ mafia, et rapporte une estimation du ministère de la Justice : le nombre de jeunes impliqués aurait été multiplié par plus de quatre en huit ans.⁠ Cependant, dans l’espace public, ces enfants, membres d’organisations criminelles, sont principalement pensés comme des délinquants, des acteurs de l’économie de la violence. Même lorsque la coercition existe et précède leur “recrutement”, l’interprétation dominante demeure celle de l’ordre public, de la réponse pénale et de la gestion d’un problème interne. Ce registre n’est pas illégitime en soi ; il a une conséquence en rendant la catégorie « enfants-soldats » indisponible, parce qu’elle est associée à un autre régime de qualification.

Ensuite, le maintien du cas dans l’“interne” limite les comparaisons possibles. Lorsque la situation est stabilisée comme “criminalité”, elle n’active pas les mêmes instruments de description, ni les mêmes dispositifs de monitoring, ni les mêmes catégories de responsabilité que celles mobilisées dans l’agenda onusien. Il devient alors plus difficile de traiter, dans un langage commun, les continuités entre recrutement, utilisation, contrainte, armement, territorialisation, et exposition à des violences extrêmes.

Enfin, Marseille révèle un point souvent implicite : la catégorie « enfants-soldats » suppose un monde déjà cartographié en “conflits”. Elle suit les enfants, mais elle suit aussi la manière dont une situation est préalablement qualifiée (conflit/crime), et donc la manière dont elle est rendue gouvernable et racontable.

 

Ce que la comparaison met au jour : une géographie de la reconnaissance

Mettre Haïti et Marseille en regard ne revient pas à établir une équivalence. L’objectif est d’établir un raisonnement plus fin : la catégorie « enfants-soldats » ne découle pas mécaniquement de la présence de mineurs dans des organisations violentes ; elle dépend d’un régime de reconnaissance qui décide de ce qui est lisible comme “conflit armé” et de ce qui demeure lisible comme “criminalité”.

Ce contraste permet de renforcer la thèse générale : la « géographie des enfants-soldats » n’est pas seulement une géographie des faits, ni une géographie des images ; c’est une géographie des qualifications. Dans la mesure où certaines régions du monde — comme l’Afrique — sont plus facilement rendues lisibles à travers les catégories de la guerre et de la violence, tandis que d’autres violences sont plus aisément reléguées au registre interne du crime, l’africanisation de la figure ne peut pas être analysée uniquement comme un biais médiatique. Elle doit être comprise comme un effet de structure : un mode de production de visibilité et d’évidence, que l’on peut discuter en termes néocoloniaux à condition d’en préciser les mécanismes, les acteurs et les conditions d’énonciation.

Ce que met au jour la comparaison n’est pas seulement un écart de vocabulaire entre “conflit armé” et “criminalité”. C’est une différence de régime d’intelligibilité : selon les contextes, les mêmes questions (recrutement, utilisation, contrainte, exposition à la violence organisée) deviennent soit comparables et internationalisables, soit internalisées et traitées comme des problèmes d’ordre public. Dans cette configuration, la catégorie « enfants-soldats » ne se contente pas de désigner une réalité ; elle contribue à fabriquer ce qui est immédiatement visible et ce qui ne l’est pas.

C’est en ce sens qu’on peut parler d’un usage néocolonial du terme. Non pas parce qu’il serait faux de constater l’enrôlement et l’exploitation d’enfants au sein de groupes armés sur le continent africain, mais parce que la catégorie, telle qu’elle circule, participe à une mise en récit où l’Afrique devient le lieu paradigmatique de l’enfance en armes. Autrement dit, un phénomène documenté au-delà de l’Afrique tend à être ramené, dans l’espace public, à une scène africaine par défaut — et, ce faisant, sa profondeur historique et sa distribution mondiale se trouvent reléguées à l’arrière‑plan.

La conséquence est analytique avant d’être morale. En stabilisant une figure unique et un espace privilégié, la catégorie favorise une simplification qui rend plus difficile une compréhension fine des trajectoires : diversité des rôles, degrés de contrainte, continuités entre exploitation et participation armée, logiques locales de protection, d’économie et de coercition. Elle oriente également les réponses vers des répertoires d’action déjà disponibles — souvent pensés depuis l’extérieur — au lieu de partir des configurations sociales qui rendent possible l’utilisation de mineurs dans des organisations violentes. Autrement dit, l’usage néocolonial ne réside pas dans le fait de “parler de l’Afrique”, mais dans la manière dont l’Afrique est installée comme évidence de la catégorie, au point d’appauvrir ce que l’on voit et ce que l’on pense possible de faire.

 

Ce que coûte à l’Afrique l’africanisation du phénomène

Si la catégorie « enfants-soldats » est devenue, dans l’espace public international, une figure spontanément africaine, cela ne relève pas seulement d’un biais de représentation. Cela produit des coûts concrets — symboliques, politiques et opérationnels — pour le continent. 

En d’autres termes, l’africanisation de la figure n’est pas uniquement une question de “regard extérieur” : c’est une contrainte qui pèse sur la manière dont l’Afrique est pensée, dont ses violences sont qualifiées, et dont ses réponses sont évaluées.

 

Un coût symbolique : l’Afrique comme scène paradigmatique de l’atrocité

Le premier coût est celui de l’image : l’enfant en armes fonctionne comme une scène totale. Parce qu’il combine deux interdits moraux (la guerre et l’enfance), il produit une violence réputée “ultime”. Quand cette scène devient principalement africaine, elle installe l’Afrique comme espace paroxystique d’une violence intrinsèque, une violence qui touche ce qui, dans l’imaginaire humanitaire, doit rester hors du monde conflictuel : l’enfance.

Ce déplacement est décisif : il fixe une grammaire implicite où l’Afrique n’est pas seulement un continent où l’on observe des conflits, mais un continent qui incarne le conflit dans sa forme la plus inacceptable. Et cette fixation a une conséquence immédiate : elle réduit la pluralité des situations africaines à une figure synthétique, fortement émotionnelle, peu compatible avec l’épaisseur historique et sociologique des trajectoires, et des solutions possibles.

 

Un coût politique : une hiérarchie de qualification (conflit/exception vs criminalité/normalité)

Le deuxième coût est politique, parce qu’il touche à la qualification des violences. Lorsque l’Afrique est la scène paradigmatique de l’enfant en armes elle devient aussi, à la façon d’un cercle vicieux, plus facilement lisible dans les catégories de la guerre et de l’exception : “conflit armé”, “urgence”, “crise humanitaire”, “instabilité structurelle”. À l’inverse, ailleurs, des violences organisées impliquant des mineurs tendent plus facilement à être requalifiées en “criminalité”, “ordre public”, “sécurité intérieure”.

Cette hiérarchie de qualification n’est pas neutre : elle distribue les responsabilités, les registres d’action et les types de légitimité. Dans un cadre “conflit”, la question est rapidement internationalisée ; dans un cadre “criminalité”, elle est internalisée. Dans le premier cas, l’Afrique apparaît comme l’espace où l’intervention externe devient pensable voire obligatoire ; dans le second, les violences ailleurs restent traitées comme des défaillances internes gérables par des dispositifs ordinaires étatiques.

Le coût pour l’Afrique est alors double : elle porte le stigmate de l’exception (donc de l’illégitimité politique), et elle devient le terrain où s’éprouvent des dispositifs de prise en charge pensés depuis l’extérieur, avec une asymétrie de pouvoir dans la définition du problème.

 

Un coût analytique (et donc protecteur) : la simplification qui empêche de comprendre et de protéger

Enfi, même si cela touche moins le continent africain que la question de la protection individuelle, q uand “enfants-soldats” devient une figure africaine par défaut, on perd au moins quatre choses :

  • La diversité des rôles : combattants, mais aussi fonctions de soutien, exploitation, coercition, etc.
  • La diversité des trajectoires : degrés de contrainte, logiques de protection, dépendances, économie de survie, socialisations armées, sorties de groupe, …
  • La comparabilité : ce qui ne ressemble pas à l’image que l’on retrouve partout (un petit garçon de 8 ans avec une arme aux mains) cesse d’être perçu comme relevant de la même famille de problèmes.
  • La précision des réponses : si l’objet est simplifié, les réponses le sont aussi (réintégration pensée comme “retour à l’enfance”, programmes calibrés sur une scène, invisibilisation de certaines populations, notamment les filles).

Or une protection efficace dépend d’une description fine des mécanismes : qui recrute, comment, pour quels rôles, avec quelles contraintes, dans quels environnements institutionnels. 

 

Ce que change une saisie régionale : correction ou renforcement de la géographie, selon le cadrage

À première vue, le fait que des organisations africaines — par exemple la CEDEAO — se saisissent de la question devrait contredire la lecture néocoloniale : c’est une prise en charge “de l’intérieur”, donc une reprise de souveraineté.En réalité, cette saisie peut produire deux effets opposés.

Quand la saisie régionale corrige la géographie

Elle corrige la géographie si elle permet :

  • de déplacer l’Afrique du statut de scène (où l’on vient regarder) au statut de centre de définition (où l’on nomme, catégorise, priorise) ;
  • de produire des cadres qui ne se contentent pas d’importer une catégorie, mais qui la reformulent à partir des réalités sociales et des objectifs de protection (rôles non combattants, trajectoires, violences de genre, logiques communautaires de sortie, etc.) ;
  • d’éviter que l’objet soit traité uniquement comme une preuve de barbarie, et de le traiter comme un problème de politiques publiques, de sécurité humaine, d’éducation, de justice, de reconstruction sociale.

Autrement dit : la saisie régionale corrige la géographie quand elle transforme la catégorie en outil de compréhension et d’action, plutôt qu’en étiquette circulant déjà avec ses images.

Quand la saisie régionale risque de renforcer la géographie

Elle peut aussi, paradoxalement, renforcer l’africanisation de la figure si elle se contente de reprendre la catégorie telle qu’elle circule déjà, sans la requalifier ni en contester les présupposés. Dans ce cas, l’Afrique valide malgré elle le statut “naturel” que le monde lui a assigné : l’Afrique serait “le lieu” des enfants-soldats, donc l’espace logique de traitement prioritaire.

Le mécanisme est simple : plus l’Afrique institutionnalise la catégorie sans la problématiser, plus elle peut contribuer à l’idée que cette catégorie est d’abord africaine. Ce n’est pas une raison pour ne pas agir ; c’est une raison pour agir en maîtrisant le cadrage : saisir le problème tout en refusant la carte qui l’accompagne.

 

Enjeu central : reprendre la main sur la qualification pour réduire les coûts (image, politique, protection)

L’enjeu, pour l’Afrique, n’est donc pas de “sortir” du sujet — ce serait absurde et politiquement irresponsable. L’enjeu est de réduire les coûts produits par l’africanisation de la figure en reprenant la main sur trois opérations :

  1. Qualifier sans naturaliser : refuser que “enfants-soldats” soit un synonyme d’Afrique.
  2. Comparer pour dé-africaniser : inscrire systématiquement la question dans une grammaire mondiale, afin de casser l’évidence géographique.
  3. Protéger par la complexité : revenir aux trajectoires et aux mécanismes plutôt qu’à l’icône, parce que c’est là que se joue l’efficacité protectrice.

 

Conclusion

Dire que le terme « enfants-soldats » n’est pas neutre ne revient ni à nier l’enrôlement de mineurs en Afrique, ni à relativiser des violences bien réelles. Cela revient à traiter le mot comme ce qu’il est devenu : un outil de mise à l’agenda, institutionnel et médiatique. Or, par principe, ces outils sont orientés par ceux qui les créent pour pousser une certaine vision du monde.

Quand un phénomène mondial est spontanément africanisé, il ne s’agit pas seulement d’un biais d’image : il s’agit d’une politique de la qualification qui transforme certaines violences en “conflits” et d’autres en “criminalité”, certains enfants en “victimes de guerre” et d’autres en “mineurs délinquants”, certains espaces en terrains d’intervention et d’autres en affaires intérieures. En ce sens, l’enjeu n’est pas de remplacer un mot par un autre, mais d’obliger le débat à regarder ce que le mot fait : non pas décrire l’Afrique, mais la positionner dans une carte du monde où l’évidence est déjà une forme de pouvoir. Tant que cette carte n’est pas dépliée, la catégorie “enfants-soldats” continuera de dire autant sur notre manière de regarder l’Afrique que sur les enfants qu’elle prétend rendre visibles.

À ce titre, l’enjeu n’est pas de “sortir” de la question des enfants associés à des groupes armés, mais de sortir de la position d’objet — d’étude, d’images, d’agendas — pour devenir un centre de production des cadres. Autrement dit : faire de l’enfant-soldat non plus une figure africaine, mais un objet mondial, dont l’Afrique n’est pas la scène évidente mais dont elle peut aussi être l’un des lieux majeurs de conceptualisation.

 

Références

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Golaz, V., Médard, C., Mwangi, S. & Équipe M-PRAM. (2016). Ouganda, les jeunes dans la région du lac Albert : Attentes, revendications identitaires et nouvelles opportunités économiques. Afrique contemporaine, vol. 259, 95-114.

Harding, Andrew. « Panic in France as children fall victim to lethal violence of Marseille drug gangs ». BBC, 11 décembre 2025. https://www.bbc.com/news/articles/cr7l0nyxxygo.

Machel, Graça. Impact des conflits armés sur les enfants. Nations Unies, 1996.

Office of the Special Representative of the Secretary-General for Children and Armed Conflict. Children and armed conflict annual report of the Secretary-General. No 2024. 2024.

Shepler, Susan. « The Rites of the Child: Global Discourses of Youth and Reintegrating Child Soldiers in Sierra Leone ». Journal of Human Rights 4, no 2 (2005): 197‑211. https://doi.org/10.1080/14754830590952143.

Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2006/1 (no 89). s. d. Consulté le 22 juin 2026. https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-1.

UNICEF. Children recruited by armed forces or armed groups. 22 décembre 2021. https://www.unicef.org/protection/children-recruited-by-armed-forces.

Watchlist on children and armed conflict. Children and armed conflict monthly update – Avril 2026. s. d. Consulté le 11 juillet 2026. https://watchlist.org/publications/children-and-armed-conflict-monthly-update-april-2026/.

 

L’électrification rurale en Afrique: comment déployer des solutions décentralisées ?

A peine plus de 30% de la population d’Afrique subsaharienne dispose d’un accès à l’électricité, souvent précaire. Cette proportion chute à moins de 20% en milieu rural. Alors que l’extension du réseau électrique est souvent privilégiée pour pallier ce déficit, cette étude démontre que les solutions décentralisées sont particulièrement efficaces en milieu rural. En effet, l’électrification décentralisée fera partie de la solution pour nombre d’Africains, au moins pour un temps.

Cependant, soutenir son développement implique d’ajuster les politiques publiques et de créer de nouveaux modèles d’affaires, qui n’intègrent pas encore cette nouvelle conception de l’électrification. A l’aide d’études de cas, l’auteure décrit comment la technologie hors-réseau et les micro-réseaux ont été déployés avec succès au Sénégal, au Maroc et au Kenya. Les enseignements qui en résultent peuvent être utiles aux autorités en charge de l’électrification rurale en Afrique. Lisez l’intégralité de ce Policy Brief.

Vers une souveraineté monétaire : Les défis du Sénégal pour dépasser le Franc CFA

Par Souleymane Gueye, Professor of International Economics, College of San Francisco & Abdoulaye Cisse, Instructor of Economics, University of California, Berkeley, College of Natural Resoources

Sommes-nous entrain de dire qu’après plus d’un demi-siècle après les indépendances nous ne pouvons rien faire sans la France ? 

Dans une récente publication, nous nous interrogions sur la nécessité d’une souveraineté monétaire pour la transformation systémique de l’économie Sénégalaise souhaitée par les nouvelles autorités. Nous déplorions aussi l’absence d’une feuille de route sur la possibilité de battre une monnaie nationale si la stratégie actuelle de concertation avec les autres pays membres de l’UEMOA pour une vraie souveraineté monétaire n’aboutit pas à la sortie de la France de la gouvernance du franc CFA et à une véritable indépendante politique monétaire et une politique de change. 

Nous demeurons convaincus que ces négociations/ discussions n’aboutiront pas aux résultats escomptés. Au vu des lenteurs et des péripéties dans les négociations de 1980 à nos jours, ce serait une exception historique de voir des réformes drastiques sortir des discussions envisagées au niveau sous-régional et régional sur la question monétaire 

Dans cette perspective, le Sénégal doit prendre les devants et se préparer à battre sa propre monnaie nationale comme la plupart des pays africains et du monde (1). 

Et ceci pour éviter que la France ne prenne l’initiative de démanteler les accords économiques et financiers qui constituent le socle de la zone franc du fait de ses problèmes économiques (crise économique, flambée de la dette publique, augmentation du déficit budgétaire, taux de chômage très élevé, inflation galopante, malaise économique et social, et une hausse vertigineuse des défaillances d’entreprises) et politiques (instabilité/vulnérabilité institutionnelle) et son désir de raffermir ses relations économiques et financières avec d’autre pays africains émergents (tels que l’Afrique du Sud, le Nigeria, L’Éthiopie, et le Kenya).  

Quels sont les risques associés à un tel abandon ? Quelles sont les conditions requises pour un propre abandon du franc CFA ? Quels sont les avantages pour le Sénégal de battre sa propre monnaie pour des politiques économiques mieux adaptées aux objectifs économiques du gouvernement (plein emploi, réduction de la pauvreté, stabilité des prix, amélioration du niveau de vie des populations et réduction du déficit de la balance des paiements) ? 

1/ Risques associés à un abandon du franc CFA 

  • Instabilité monétaire et fuite des capitaux

La sortie du franc CFA peut engendrer une grave crise économique due aux risques d’instabilité monétaire et à la fuite de capitaux qui en résultera, si des mesures appropriées ne sont pas mises en place. En effet, si la confiance des investisseurs en la stabilité économique du pays ou la nouvelle monnaie s’érode, ils essaieront de sortir leur capital hors du pays ou seront moins enclins à commencer de nouveaux investissements dans le pays. Ces investisseurs chercheraient ainsi à protéger leurs actifs en les transférant vers des économies à devise forte. Pour ce faire, ils vendront les actifs dénommés sur la monnaie locale, et convertiront leur gain dans des actifs dénommés à forte devise. Ceci va entraîner une forte dépréciation du taux de change, conduisant à un mouvement spéculatif sur la monnaie- qui rendra presque impossible l’investissement dans le capital et, conséquemment, entravera le développement économique et la création d’emplois.  Cela peut aussi entraîner une crise de la balance des paiements, une hausse de l’inflation, une réduction du pouvoir d’achat et une augmentation des coûts des biens importés. L’analyse économique des marchés de change montre que la crise des taux de change est très dommageable car elle peut engendrer une crise bancaire et une crise de la dette souveraine ou crise de défaut. Ces crises auront des effets néfastes sur l’économie car elles auront tendance à interrompre le flux des crédits dans les secteurs clés de l’économie. C’est pour ces raisons que cette sortie du franc CFA n’est pas sans risque car elle peut aussi engendrer d’autres impacts négatifs sur le coût du commerce, sur le service de la dette et les finances publiques, ainsi que les envois de fonds. A ces risques cités de manière permanente par les adeptes du maintien du franc CFA, il y a aussi la peur inexplicable installée dans l’esprit des dirigeants politiques, des décideurs et des gestionnaires économiques de la zone si le Sénégal déciderait de sortir du franc CFA.  

  • Augmentation du coût du commerce

Bien que le commerce formel entre les membres de la zone CFA soit actuellement très faible (environ 13%), sortir de la zone pourrait augmenter les coûts de transactions transfrontalières. De nouveaux frais de conversion de devises, des frais de transactions supplémentaires et le risque de change affecteraient même les secteurs commerciaux informels, tels que les chaînes de valeur agricoles partagées entre les pays membres. Ces coûts supplémentaires pourraient se répercuter sur les chaînes d’approvisionnement, augmentant ainsi les dépenses de production et, à terme, les prix à la consommation. 

  • Service de la dette et impact sur les finances publiques

La sortie de la zone pourrait amener les investisseurs à rechercher des rendements plus élevés pour couvrir les risques de change. Pour les gouvernements ayant une dette publique élevée  comme le Sénégal, cela signifie que les coûts de service de la dette augmenteront ; ce qui entraînera probablement une réduction des dépenses dans les infrastructures, la santé, l’éducation et d’autres domaines de développement essentiels au développement économique du pays. 

  • Les défis de l’économie informelle et des envois de fonds

Une part importante de l’activité économique dans ces régions est informelle (85%-95%). L’incertitude monétaire pourrait entraver les envois de fonds de la diaspora en raison des risques de change. Les entreprises évoluant dans le secteur informel peuvent avoir moins de visibilité sur leurs coûts de production et avoir du mal à fixer leurs prix avec précision avec une nouvelle monnaie fluctuante au cas où le Sénégal choisirait un régime de change flexible ou semi-flexible. 

Néanmoins, tous ces risques associés à un abandon du franc CFA peuvent être atténués si les conditions préalables d’une sortie du franc CFA sont mises en place sur la base de politiques fiscales et monétaires efficaces entreprises par les nouvelles autorités sénégalaises. L’efficacité de ces réformes passe par des changements structurels nécessaires pour diversifier l’économie. 

2/Battre monnaie est un élément essentiel de l’identité nationale d’un pays 

Comme le disait feu l’économiste britannique Wynne Godley en 1992 : « Le pouvoir d’émettre sa propre monnaie, de faire des tirages sur sa propre banque centrale, est l’élément principal qui définit l’indépendance nationale. » (Qui a peu d’une monnaie nationale pour le Sénégal ?, SenePlus). Si un pays abandonne ou perd ce pouvoir, il acquiert le statut de collectivité locale ou de colonie. » Wynne Godley, Maastricht and All That, London Review of Books, 1992 

Pour le Sénégal et beaucoup de pays africains, il y a des arguments convaincants pour se lancer dans la création d’une monnaie nationale du fait que leurs situations économiques nécessitent des politiques monétaires destinées à satisfaire leurs objectifs économiques et les besoins spécifiques du pays. ; ce que le franc CFA ne permet pas. Pour s’en convaincre, citons Samir Amin : “A vrai dire, le système monétaire en vigueur rend impossible toute politique monétaire dans les pays africains de la Zone Franc. Une « banque centrale » qui n’est pas autorisée à porter son concours au Trésor, sauf dans les limites très étroites, et qui ne gère pas les avoirs extérieurs du pays ne mérite certainement pas d’être qualifiée de banque centrale. Si, de surcroît, comme c’est le cas, les banques commerciales sont étrangères et qu’elles sont autorisées à transférer des fonds dans les deux sens sans contrôle, les États nationaux se trouvent totalement démunis du contrôle des instruments élémentaires d’une politique monétaire”.  

Cette citation illustre parfaitement la nécessité de se doter d’une nouvelle monnaie pour la réussite d’une transformation systémique de l’économie et de la société sénégalaise pour éradiquer la pauvreté galopante et créer les conditions nécessaires pour permettre à la plupart des sénégalais d’améliorer leur bien-être. En effet, l’établissement d’une nouvelle monnaie n’est pas une petite affaire. Mais dans la mesure où la monnaie existante, le Franc CFA, ne répond pas aux besoins primordiaux de l’économie sénégalaise (création d’emploi, éradication de la pauvreté, et réduction des inégalités), il faut impérativement s’atteler à cette tâche si les nouvelles autorités veulent matérialiser la rupture systémique qu’elles ont promise aux sénégalais. Cependant, des conditions préalables doivent être mises en place avant de se lancer dans cette entreprise. 

3/ Conditions préalables 

Les économistes comme Blinder (2) reconnaissent que la condition primordiale du succès d’émettre une nouvelle monnaie demeure dans la capacité du gouvernement et de la banque centrale à convaincre le public, les entreprises, et la communauté internationale à croire à la stabilité de la nouvelle monnaie. Pour atteindre cet objectif, les autorités doivent se préparer à implémenter/consolider ces différentes phases : 

  • Consolider le cadre macroéconomique et la législation financière pour une stabilité macroéconomique 
  • Mettre en place une politique fiscale et monétaire efficace pour corriger les déficits (déficit budgétaire et déficit privé) (3)
  • Mettre en place une politique commerciale destinée à générer /renforcer les réserves de change par une augmentation des exportations de produits issus de la transformation des produits halieutiques, miniers et agricoles. 
  • Diversifier l’économie sénégalaise en entreprenant des réformes structurelles profondes et une bonne stratégie de maitrise des coûts énergétiques.
  • Mettre en place une banque centrale chargée de conduire une politique monétaire indépendante (4)
  • Revoir la législation et la règlementation des banques commerciales et autres institutions financières.
  • Renforcer la transparence et la gouvernance de l’émission monétaire.
  • Mettre en place un organisme indépendant chargé de la Gestion autonome des réserves de change.

Les nouvelles autorités, dans leur nouvelle Vision 2050, ne se sont pas trop appesanties sur la question monétaire. Néanmoins, leur programme pour la campagne présidentielle, évoque les étapes nécessaires pour arriver à une monnaie locale : la mise en place d’une politique macroéconomique solide, la séparation des banques d’affaires et des banques de dépôt, l’accès à des moyens techniques pour la création monétaire, une démonétisation temporaire de l’or, un reprofilage de la dette publique et une annulation de la dette privée, la résolution de problème du déficit commercial, le règlement des avoirs extérieurs et la négociation des comptes d’avances, l’instauration d’un système d’assurance des dépôts, la création d’une autorité de régulation des marchés financiers, l’orientation du circuit du Trésor vers les grands travaux, l’établissement d’une banque centrale avec une indépendance limitée. 

Il existe donc déjà des similitudes notables entre les conditions que nous avons énumérées précédemment et les étapes décrites dans le programme présidentiel du régime actuel. Ces convergences montrent une certaine cohérence entre les aspirations théoriques et les ambitions affichées par les décideurs politiques. Cependant, le véritable défi réside désormais dans la mise en œuvre concrète de ces idées. C’est ici que la volonté politique doit prendre toute sa place, en transformant ces engagements en actions tangibles et en apportant des solutions durables aux défis auxquels nous sommes confrontés. La théorie et les promesses seules ne suffisent pas ; il est impératif de passer de l’intention à l’exécution avec rigueur, détermination et un sens aigu des responsabilités envers la population et l’avenir du pays. 

4/ Effets de l’abandon du franc CFA à court terme et long terme sur l’économie sénégalaise 

La sortie du franc CFA ne pourra être que bénéfique pour le Sénégal car le dispositif financier et monétaire actuel du franc CFA n’est pas propice à la croissance économique et au développement. Ce dispositif entrave les exportations, l’investissement et l’industrialisation et crée des pressions inflationnistes en raison des prix élevés des intrants et des matières premières. Plus de soixante ans après leur indépendance politique, des pays comme le Sénégal n’ont plus besoin de garanties néocoloniales en matière de gestion monétaire et budgétaire dans la conduite de leurs politiques monétaires et de taux de change. Globalement, par rapport aux autres pays africains, en termes de croissance économique et de réduction de la pauvreté, l’indice de développement humain de la zone franc CFA est plus faible depuis les années 1990 en raison du coût prohibitif des affaires dans une monnaie rattachée à l’euro et des restrictions monétaires (politique monétaire très stricte et de crédit serrées) dans la zone. Par conséquent, il est impossible de recourir à des investissements massifs pour transformer les économies des pays CFA comme le Sénégal. Mais les leçons des « Tigres asiatiques » et de nombreux pays d’Amérique latine et d’Afrique qui gèrent leurs monnaies devraient convaincre le Sénégal qu’il est possible de surmonter les difficultés liées à la possession de sa monnaie et de gérer correctement la politique monétaire et la politique des taux de change pour atteindre les objectifs économiques affichés de croissance économique inclusive, de stabilité des prix, de création d’emplois et de réduction de la pauvreté. Quant au secteur primaire, une monnaie nationale pourra faciliter l’instauration d’une discipline monétaire et budgétaire favorisant la transformation agroindustrielle, halieutique et minière pour jeter les bases d’une densification et diversification du secteur industriel. Les crédits résultant de la flexibilité monétaire et les réserves engranges sur les exportations de produits finis pourraient être canalises dans des secteurs clés pour satisfaire les objectifs de politique économique (plein emploi, stabilité des prix et financière, réduction des déficits budgétaires et commerciaux) en transformant et conservant les produits agricoles. De plus, une grande flexibilité monétaire permettrait d’agir sur le coût des intrants et des équipements importés et conséquemment avoir un impact positif sur le secteur industriel. Une maîtrise de la politique de change (effet de substitution et effet des prix relatifs) pourrait également améliorer la compétitivité des produits sénégalais sur le marché international. 

Au vu de cet énorme potentiel d’une indépendance monétaire et d’une flexibilité de la politique de change, il est évident que le franc CFA n’est pas une monnaie appropriée pour le développement économique des pays qui l’utilisent. Il est alors temps de mettre en place une feuille de route ou une stratégie de sortie du franc CFA pour l’avènement de la création d’une monnaie nationale afin de mettre fin à un système qui perpétue une « prime à la paresse intellectuelle ».  

Changer de monnaie n’est pas une garantie pour atteindre nos objectifs de développement économique mais elle peut entraver les flux financiers illicites entre les membres de la zone franc et les paradis fiscaux dus à la convertibilité du franc CFA et créer les conditions optimales pour un essor économique si, d’une part de bonnes politiques économiques sont mises en place et exécutées;  et d’autre part si une bonne politique de transformation des produits agricoles et halieutiques destinées à l’exportation et des politiques de substitution à l’importation bien pensées pour éviter les erreurs des pays d’Amérique Latine et d’Afrique qui ont eu à adopter cette stratégie de développement(5) sont implémentées.  Pour une réussite de cette quête de souveraineté monétaire, il est essentiel pour le gouvernement de réduire sa dette extérieure libellée en devises étrangères, réduire la dépendance élevée à l’importation de produits alimentaires et de pétrole, d’augmenter ses réserves de changes, et de combattre la détérioration des termes de l’échange des produits exportés. Un nouveau modèle de développement économique est nécessaire pour accompagner cette sortie du franc CFA.  

 Souleymane Gueye, Professor of International Economics, San Francisco College, sgueye@ccsf.edu

Références:

  1. 40 pays sur 54 du continent africain ont leur propre monnaie. Seuls les pays de la zone franc échappent à cette règle. Dans le monde entier, les unions monétaires sont des exceptions. Seulement 7% du système international sont constitués de pays qui partagent une monnaie commune, ce qui constitue une exception.
  2. Selon Blinder un économiste américain la crédibilité d’une banque centrale dépend de sept facteurs : honnêteté, indépendance, consistance à combattre l’inflation, la transparence, le maintien d’une discipline fiscale, l’utilisation des règles de la politique économique, et les règles d’incitation
  3. Une consolidation des ressources existantes par une bonne stratégie de mobilisation des recettes fiscales (élargir l’assiette fiscale en modernisant le secteur informel, réduire les exonérations fiscales) et une renégociation des contrats conclus par le Sénégal. Senegal 2050 and Declaration de Politique Generale du Premier ministre
  4. Utiliser la Banque Centrale des États Unis (FED) comme référence.
  5. Stratégie de développement du Sénégal depuis 1960

Papier présenté lors des journées d’études sur les économies africaines Monterey Institute of International Development May 2021. 

 

 

Crise dans le bassin du lac Tchad : impacts du changement climatique et de la surexploitation

Par Rodrigue Nana Ngassam, Docteur en Science Politique, Université de Douala, Cameroun

Situé au carrefour de cinq pays africains (Cameroun, Tchad, République centrafricaine, Niger et Nigéria), le bassin du lac Tchad fait face à un enchevêtrement de changements à long et court termes dont les effets s’additionnent et exacerbent les défis locaux. Le changement climatique modifie profondément le fonctionnement des écosystèmes, entraînant des perturbations durables. La forte croissance démographique exerce une pression accrue sur les ressources naturelles, tandis que l’insécurité croissante provoque des déplacements massifs de population, bouleversant ainsi la dynamique des territoires et l’accès aux ressources.

Quelle signification recouvre le bassin du lac Tchad ?

Le bassin du lac Tchad demeure une zone très fragile et exposée à divers stress, que le changement climatique et les facteurs anthropiques ont accentué. S’il ne fait consensus ni sur sa définition ni sur son contenu, on peut s’interroger tout de même sur les États qui doivent y être inclus ou, au contraire, en être exclus. La confusion sur son positionnement géographique en Afrique est tout aussi grande : fait-il partie de l’Afrique Centrale, du Soudan Central ou même, selon certains, de l’Afrique Occidentale ? En effet, le bassin du lac Tchad est une dépression endoréique qui couvre près de 8 % du continent africain et qui est entourée de huit pays, dont quatre ont un accès direct au lac : le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Le Niger et le Tchad sont ceux qui occupent la plus grande partie du territoire partagé, à savoir 29 % et 44 % de la superficie totale du bassin versant. Le Cameroun et la République Centrafricaine n’occupent qu’environ 2 % et 9 % de la superficie du bassin, mais les trois quarts des apports en eau du lac proviennent des régions humides de ces deux pays.

Le bassin est une large plaine essentiellement composée de sable moyen à fin, entourée de montagnes culminant à 3 300 mètres dans le nord (massif du Tibesti), à 3 000 mètres dans le nord-ouest (massif du Hoggar) et à 3 300 mètres dans le sud-ouest (Plateau de l’Adamaoua) ; son altitude est de 180 mètres dans les « Pays Bas » (centre du bassin). La partie centrale du bassin se caractérise par deux paysages différents, délimités par le 14e parallèle N : les dunes de sable et l’absence de sources d’eaux de surface sont typiques de la partie nord (Kanem), tandis que le sud est composé d’une superposition de sable et d’argile bien irriguée par les deux principales rivières qui se jettent dans le lac : le réseau hydrographique du Chari-Logone (Tchad) qui fournit environ 95 % du volume annuel des apports d’eau au lac et le réseau du Komadougou Yobé (Niger) qui fournit environ 3 % de l’apport annuel, auxquels s’ajoutent les petits bassins de l’El Beïd, du Yedseram et Ngadda au Nigéria situés au sud du lac entre les deux bassins cités plus haut. Le climat dans cette zone est de type tropical se caractérisant par quatre zones climatiques qui concordent avec les différents types d’isohyètes.

Le bassin appartient à la zone sahélienne, où les pluies de mousson diminuent du sud au nord (de moins de 100 mm de précipitations annuelles dans le nord du Tchad, en Libye et en Algérie, à 1 500 mm dans le sud du bassin, le sud du Tchad et la République Centrafricaine). Le climat du bassin est classé en quatre catégories (du nord au sud) : le climat saharien se caractérise par moins de 100 mm de précipitations annuelles ; le climat sahélo-saharien a une moyenne pluviométrique annuelle comprise entre 100 et 400 mm ; le climat sahélo-soudanien, plus humide, a une moyenne pluviométrique annuelle comprise entre 400 et 600 mm ; le climat soudano-guinéen a une moyenne pluviométrique annuelle comprise entre 600 et 1 500 mm. La région se caractérise par des températures élevées tout au long de l’année et une humidité très faible, sauf pendant la saison des pluies de juin à septembre. Le changement climatique modifie durablement le fonctionnement des écosystèmes, la forte croissance démographique accentue la pression sur les ressources, la montée des insécurités provoque des déplacements majeurs de population qui bouleversent la fonction des territoires et les modalités d’accès aux ressources naturelles.

Les difficultés rencontrées par le bassin du lac Tchad

Le type de pluviométrie enregistrée dans le bassin du lac Tchad correspond à une climatologie sahélienne, caractérisée par une grande variabilité et une imprévisibilité notoire. En 20 ans, les isohyètes de la pluviométrie moyenne se sont déplacées de 180 km vers le sud. Par conséquent, les zones qui enregistraient une pluviométrie moyenne de 320 mm ne reçoivent plus que 210 mm. Le bilan hydrologique général du bassin est affecté par l’étroite interaction entre la pluviométrie, l’évaporation, les apports latéraux au lac et l’infiltration des eaux souterraines sous l’étendue du lac Tchad. L’évaporation par les surfaces d’eau libre ou par le sol, plus l’eau transpirée par la végétation, constitue la part dominante du bilan hydrique du bassin actif du lac. Le bassin du Chari apporte seulement 3,8 % de l’eau tombée sur son bassin, le reste étant retourné dans l’atmosphère par évapotranspiration. La quantité perdue par évapotranspiration étant relativement peu variable d’une année à l’autre, c’est la quantité d’eau qui parvient aux fleuves qui varie fortement.

Les propriétés du sol dans le bassin du lac Tchad varient considérablement à travers la région et influencent grandement l’hydrologie de la zone. Les déficits pluviométriques enregistrés pour la première fois en 1972 sont restés inchangés jusqu’à présent, malgré quelques débordements occasionnels de courte durée. L’effet cumulatif de la sécheresse et de la désertification a conduit à l’assèchement progressif du lac Tchad, qui mesurait au Paléolithique environ 315 000 km² de superficie et atteignait 160 mètres de profondeur. D’autres facteurs comme la construction des barrages en amont des cours d’eau, la dégradation des forêts, l’érosion des sols, la salinisation progressive des sols et des nappes phréatiques, et l’accentuation de l’ensablement, ont entraîné une baisse de la fertilité des terres, le déboisement et les feux de brousse, posant de sérieux problèmes environnementaux. Ces problèmes ont des répercussions économiques majeures pour les populations vivant sous le seuil de pauvreté.

On observe une véritable baisse de 60 % de la production halieutique induite par le retrait du lac Tchad, la dégradation des terres et des pâturages entraînant une baisse des capacités de production agricole de la région, des disponibilités de fourrage, ainsi qu’une réduction du cheptel et de la biodiversité. Le rétrécissement du lac Tchad est également accentué par le problème épineux de la croissance démographique. Il faut souligner que d’ici 2025, la population de cet espace dépassera 36 millions d’habitants, selon les projections faites à partir du chiffre actuel de 22 millions. L’explosion démographique et les migrations des éleveurs, pêcheurs et réfugiés environnementaux, partis à la suite de la désertification en quête de moyens de subsistance, entraînent une concurrence et même des conflits pour l’utilisation des ressources en eau limitées du bassin.

Les répercussions pour le bassin lac Tchad

Il est indéniable que le changement climatique et la surexploitation ont des répercussions indélébiles sur le bassin du lac Tchad. Les migrations des populations vers les rives de ce lac augmentent la pression sur les ressources naturelles du bassin lacustre, entraînant des conflits sociaux principalement dus à l’appropriation de l’espace libéré par le retrait du lac. On constate que les berges et les îles, autrefois désertes, voient leur densité démographique atteindre localement 60 habitants par kilomètre carré. Les principaux facteurs de polarisation des migrants dans ces lieux résident dans la richesse de l’écosystème et la disponibilité en eau. Pour garantir la survie de leur famille, les migrants développent des activités qui intensifient la pression sur le lac Tchad et son environnement, notamment sur les ressources en eau, les terres inondables, les pâturages, les poissons et autres espèces animales déjà menacées.

La pêche, autrefois l’activité la plus attractive, rencontre aujourd’hui d’énormes difficultés. Certaines espèces de poisson se raréfient, voire disparaissent, obligeant les pêcheurs à se reconvertir dans des secteurs agricoles ou pastoraux. L’agriculture gagne en importance dans la région en raison de l’apparition de terres fertiles dues au retrait des eaux ou à la coupe abusive de bois pour la production d’énergie. Quant à l’élevage, ce secteur d’activité connaît un développement exponentiel. Avec la dégradation du couvert végétal, les éleveurs deviennent de plus en plus mobiles, à la recherche de pâturages de meilleure qualité sur les berges du lac Tchad. La faune n’est pas épargnée et subit de graves atteintes dues au braconnage. Des espèces comme le lion ou le rhinocéros ont complètement disparu, tandis que d’autres, comme l’hippopotame et l’éléphant, sont menacées de disparition.

Enfin, la réduction de la surface du lac Tchad est à l’origine de tensions et de conflits dans la région. Plusieurs conflits naissent de la surexploitation des ressources naturelles immédiatement disponibles et accessibles. Poussés par des impératifs de rentabilité dans leurs secteurs économiques respectifs, agriculteurs et éleveurs se retrouvent souvent en conflit. De vives tensions autour du partage de l’eau conduisent également à des différends frontaliers entre les États partageant le lac. Chaque pays cherche à s’approprier le maximum de ressources en eau et les potentialités économiques qu’elles recèlent. Quand ce ne sont pas les États, ce sont les communautés aux intérêts divergents qui se disputent les ressources, auxquelles viennent s’ajouter de très nombreux méfaits commis par des individus peu scrupuleux, des bandes criminelles ou des groupes terroristes comme Boko Haram qui écument la région.

L’urgence de sauver le bassin du lac Tchad

Le changement climatique dans le bassin du lac Tchad a des conséquences humanitaires dévastatrices, touchant le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Les populations affectées par cette crise ont des besoins importants en eau potable, nourriture, abris, soins de santé, etc. Leurs histoires racontent leur souffrance, leur résilience, leur solidarité et leurs espoirs. Aujourd’hui, la gravité de la situation oblige les États qui partagent ce fleuve à le préserver. Il faut rappeler qu’entre 2017 et 2021, treize études ont été réalisées sur la biodiversité, l’hydrologie, la culture et les aspects socio-économiques du bassin. Elles ont permis une meilleure connaissance des risques hydroclimatiques, de la qualité de l’eau, de la diversité biologique et culturelle, ainsi que de la variabilité et de la résilience climatique de cet espace. Deux outils ont été élaborés : un portail sur la qualité de l’eau dans le bassin du lac Tchad et une plateforme de suivi des inondations et des sécheresses. Ces outils permettent le contrôle de la pollution du lac et de ses affluents, ainsi que la surveillance des aléas météorologiques.

Nonobstant ces études, de nombreux défis se posent encore au bassin du lac Tchad. Sur le plan écologique, il y a un besoin urgent de conservation de la biodiversité, de gestion des écosystèmes et de leur réhabilitation. Il s’agit concrètement de mettre en place un programme approprié de conservation qui implique la restauration de la végétation pour améliorer la texture du sol et réduire l’évaporation et l’évapotranspiration, ainsi que la création de zones protégées telles que des parcs. La restauration du lac Tchad et de son écosystème est cruciale, car elle entraînera la restauration des terres humides, constituant la deuxième plus large zone humide d’Afrique, et contribuera au recul du désert. Sur le plan socio-économique, il s’agit de mieux gérer les activités agricoles, pastorales et piscicoles, de réduire la pauvreté, de promouvoir la planification participative et la gouvernance inclusive. Sur le plan sécuritaire, il faut souligner que le bassin du lac Tchad est devenu une zone de conflits où sévissent diverses bandes criminelles. Les pays de la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT) doivent renforcer leur coopération pour promouvoir l’intégration, la paix et la sécurité régionales dans l’ensemble du bassin.

Enfin, il est essentiel d’éduquer, de sensibiliser et d’informer les communautés sur les risques d’une surexploitation des ressources naturelles de cet espace et sur la nécessité de les préserver pour l’équilibre de l’écosystème et pour les générations futures. Il va sans dire que sans une inclusion des communautés locales, toute politique visant à sauver le bassin du lac Tchad est vouée à l’échec. Même si l’histoire des populations dans le bassin du lac Tchad a été largement liée aux conditions climatiques auxquelles elles ont su s’adapter, il est crucial d’attirer leur attention sur les règles de gestion des biens communs. Cela permettrait d’éviter les conflits pour l’accès aux ressources naturelles, entre autochtones et allochtones, sédentaires et transhumants, ainsi qu’au sein de groupes dont les besoins divergent. La formation et le renforcement des capacités sur la gestion pacifique des ressources naturelles pourraient également permettre d’obtenir des résultats tangibles dans le domaine de la restauration d’écosystèmes dégradés (mares, plaines dunaires) et de promouvoir des activités génératrices de revenus basées sur l’économie verte. Autant de perspectives qui pourraient permettre au bassin du lac Tchad de retrouver son identité d’antan et de réduire les menaces auxquelles il est exposé.

Bio de l’auteur:

Dr Rodrigue Nana Ngassam est titulaire d’un Doctorat/PhD en Science Politique de l’Université de Douala. Il est membre de l’Académie de Géopolitique de Paris et expert auprès du Réseau d’expertise et de formation francophone pour les opérations de paix (REFFOP).

Minéraux critiques : trois questions stratégiques pour les pays africains

Par Pr David Luke, directeur stratégique à l’Institut Firoz Lalji pour l’Afrique de la London School of Economics (LSE).

Les pays du continent africain disposent de solides options pour créer davantage de valeur autour de production de minerais critiques pour la transition énergétique. Plus de la moitié du cuivre, du nickel et du plomb produits en Afrique font déjà l’objet d’une première transformation (fonte ou affinage) sur place. Un étude récente de l’ONG Publish What You Pay, menée par mon collègue William Davis, chercheur invité à la LSE, suggère que les pays africains pourraient accroître considérablement cette production s’ils parvenaient à attirer des investissements directs étrangers (IED), renforcés de transferts de technologie et de savoir-faire. 

Mais la concrétisation de telles retombées positives pour le développement du continent exige un cadre de politique industrielle véritablement compréhensif et méthodique. Les sujets clés vont des partenariats transfrontaliers à la facilitation des échanges commerciaux, aux accords de financements et d’investissements. Ce cadre devra veiller aussi bien à la composition du mix énergétique (coût, part du renouvelable…) qu’aux corridors de transport et d’approvisionnement. La disponibilité sur le marché domestique des services et de l’expertise technique nécessaires, intrants nationaux, la prise en compte des impératifs d’économie politique aux niveaux national et régional nécessaires pour créer le consensus et l’adhésion des parties prenantes, sont aussi des questions importantes pour la réussite d’une telle politique industrielle. S’il n’existe pas un modèle unique applicable partout, plusieurs des ces éléments semblent réunis dans l’initiative du corridor minier, industriel et logistique de Lobito en Afrique australe.

Insertion sur les chaînes de valeur

Outre ces points cruciaux pour toute politique industrielle, les pays africains, en particulier, doivent veiller sur trois éléments clés.

Le premier consiste à faire preuve de sens stratégique dans leur insertion au sein des chaînes de valeur des minerais critiques pour la transition écologique. Sur certains segments de ces chaînes, les pays africains se retrouveront en concurrence avec des producteurs industriels très compétitifs – souvent subventionnés par leurs gouvernements – ce qui a considérablement compressés les marges réalisables sur ces branches. Plutôt qu’une approche visant à “remonter la chaîne de valeur”, de façon indifférenciée, les pays africains devraient se concentrer sur l’identification de segments spécifiques sur ces chaînes de valeur où ils peuvent monter en puissance à la fois de manière rentable et sur le long terme. Avoir un sous-sol contenant ces minéraux critiques ne suffit pas.

Et compte tenu du caractère limité des ressources techniques et financières disponibles, les pays africains devraient se concentrer sur les industries qui apporteraient les plus grands avantages économiques et sociaux – même si ces industries se trouvent en dehors du champ de la transition énergétique. 

Il peut également être judicieux de commencer par la fin de la chaîne de valeur, c’est-à-dire la fourniture sur les marchés africains de biens utilisant des intrants importés, plutôt que d’essayer d’ajouter de la valeur aux minerais que l’Afrique produit elle-même. 

Les batteries LFP (lithium-fer-phosphate) en sont une illustration. L’expérience de l’Inde suggère l’existence d’un marché africain important pour les petits véhicules électriques utilisant ce type de batteries. Les pays africains pourraient commencer par assembler des batteries pour ces véhicules à partir d’intrants importés et remonter progressivement les étapes antécédentes de la chaîne de valeur au fur et à mesure que cela devient possible. L’Afrique du Sud assemble déjà des batteries à partir de composants importés.

 Transformation structurelle

Le deuxième élément clé pour les pays africains est de se concentrer sur les solutions à portée de main (“low hanging fruits” en anglais). Cela pourrait passer notamment par l’expansion d’activités industrielles déjà pratiquées sur le continent, telles que les premières étapes du traitement des minerais ou la production de fils de cuivre. Cela peut s’avérer plus réalisable à court terme tout en permettant d’accroître le PIB du continent de dizaines de milliards de dollars et de créer des millions d’emplois. 

De même, la fourniture de biens et de services aux sociétés minières (« contenu local ») peut renforcer la contribution de l’exploitation minière au développement économique autant que la transformation des minerais. Par exemple, l’Afrique a importé pour environ 7 milliards de dollars d’équipements miniers en 2022. 

Économies régionales

Le troisième élément clé pour les pays africain est la coopération régionale. L’initiative du corridor de Lobito en est un bon exemple. Pour produire des technologies nécessaires à la transition énergétique, les pays africains devront probablement mettre en commun leurs ressources, car peu d’entre eux possèdent tous les minéraux nécessaires pour une production à grande échelle. Pour réaliser des économies d’échelle, les pays africains ont plus de chances de réussir s’ils augmentent la production au niveau régional.

Cela ne signifie pas nécessairement que le pays où se trouvent les unités de production en conservera seul tous les bénéfices. D’autres pays peuvent fournir des intrants pour alimenter ces installations de production. Les recherches que nous avons menées suggèrent en effet que les pays africains peuvent y parvenir le long des chaînes de valeur des minerais critiques. Par exemple, la RDC et la Zambie travaillent sur le partage des bénéfices de leur complexe commun de traitement des minerais dans le cadre de leur future ligne de production de batteries de véhicules électriques. 

Cela remet en question l’un des instruments de politique économique utilisés actuellement par nombre de pays africains : l’interdiction des exportations de minerais bruts. Nos recherches suggèrent que cette approche – censée encourager la création de valeur ajoutée locale – est généralement inefficace et peut décourager l’investissement dans l’exploitation minière. L’interdiction des exportations vers d’autres pays africains peut être particulièrement préjudiciable si elle empêche la réalisation d’économies d’échelle sur le continent.

Distortions commerciales

La coopération intra-africaine sera également nécessaire pour répondre à la course mondiale aux subventions dans les énergies propres, qui est source de distorsions. En accordant des subventions à la production plutôt qu’à la consommation, ou en soutenant financièrement la production tout en insistant pour qu’elle ait lieu sur leur territoire, les pays riches et la Chine tentent de détourner à leur profit les chaînes d’approvisionnement mondiales dans les énergies propres. 

Cette situation n’est pas seulement injuste pour les pays à faible revenu qui aspirent à participer à ces chaînes d’approvisionnement et qui n’ont pas les moyens de rivaliser avec ces subventions. Elle est également inefficace, car la production peut ainsi se concentrer là où les subventions sont les plus importantes, et non là où elle peut être réalisée de la manière la plus compétitive. Enfin, elle est nocive pour l’environnement, car elle pourrait réduire l’offre de minerais critiques pour la transition énergétique en diminuant les avantages perçus par les pays miniers (c’est la principale préoccupation des sociétés minières). 

Pour y remédier, nous devons mener des négociations multilatérales sur la localisation de ces chaînes de valeur, afin d’éviter une course aux subventions qui fausserait la concurrence et pour soutenir les aspirations des pays en développement riches en ressources à tirer davantage de valeur de leurs minerais de transition, lorsque cela est économiquement possible.

Toutefois, il n’est pas certain qu’accorder une plus grande marge de manœuvre générale en matière de subventions soit dans l’intérêt de l’Afrique, étant donné que les pays riches disposent d’une plus grande puissance de feu financière pour déployer de telles mesures. Nous l’avons vu dans l’agriculture. 

Il serait peut-être préférable d’imposer certaines limites à la marge de manœuvre des pays riches, afin de s’assurer que ces subventions sont conçues pour stimuler la productivité et non pour simplement distordre les échanges commerciaux. Cela permettrait notamment de s’assurer qu’à l’échelle mondiale les bénéfices de ces décisions l’emportent sur les coûts.

Traduit et adapté par Joël Té-Léssia Assoko pour l’Afrique des Idées

FOCAC 2024 : Réajustements Stratégiques et Dynamiques Émergentes dans les Relations Sino-Africaines

Par Mahamadou N’fa Simpara, doctorant en Relations internationales à l’Université Mohammed V de Rabat, auteur chez l’Harmattan-Paris.

Le Forum sur la Coopération Sino-Africaine (FOCAC) de 2024, qui a eu lieu du 4 au 6 septembre à Pékin, s’est déroulé dans un contexte global marqué par une réévaluation profonde des dynamiques économiques et géopolitiques. Alors que la Chine affronte un ralentissement économique notable et réoriente ses stratégies industrielles et financières, cet événement offre une opportunité d’analyser les transformations en cours dans ses relations avec l’Afrique.

Le FOCAC 2024 a lieu à un moment charnière où les évolutions économiques internes de la Chine et les changements dans le paysage géopolitique mondial imposent un réexamen des relations sino-africaines. La Chine, confrontée à un ralentissement économique, ajuste ses priorités stratégiques, passant d’une focalisation sur les investissements en infrastructures à une réorientation vers l’industrialisation et la diversification des partenaires commerciaux. Ce changement de paradigme est d’autant plus pertinent dans le cadre des relations avec l’Afrique, un continent qui a longtemps été au cœur de la stratégie chinoise de coopération internationale.

L’évolution des relations commerciales entre la Chine et l’Afrique est particulièrement révélatrice. Alors que les échanges bilatéraux ont atteint un niveau record en 2023, la structure de ces échanges est en mutation. La Chine, en quête de diversification de ses sources d’approvisionnement en énergie et de réduction des risques géopolitiques associés, modifie son approche vis-à-vis des matières premières africaines. Cette réévaluation stratégique s’accompagne d’une augmentation des investissements chinois dans les secteurs minier et industriel en Afrique, reflétant une volonté de sécuriser des ressources critiques tout en soutenant le développement industriel du continent.

Parallèlement, les enjeux de la dette et de la stabilité monétaire deviennent centraux dans les relations financières sino-africaines. Avec un nombre croissant de pays africains confrontés à des pressions de dette, la Chine adapte ses mécanismes de financement pour répondre à ces défis. Le passage d’un financement axé sur les infrastructures à des investissements dans l’industrialisation et la stabilisation économique marque un tournant dans la coopération financière. La question de l’internationalisation du renminbi (RMB) et son impact potentiel sur les transactions bilatérales et la gestion des risques de change est également un aspect crucial de cette dynamique.

Ce FOCAC est donc l’occasion d’une analyse de ces réajustements stratégiques qui redéfinissent les relations sino-africaines. En examinant les nouvelles orientations commerciales, les changements dans les investissements et les défis financiers, il est possible de saisir les implications potentielles pour le développement économique en Afrique et les stratégies d’engagement de la Chine sur la scène internationale.

1. Dynamique Commerciale : Évolution des Commodités et des Marchés

Le FOCAC 2024 intervient dans un contexte de ralentissement économique en Chine et de réorientation de ses priorités commerciales. Historiquement, la relation commerciale entre la Chine et l’Afrique est caractérisée par un déséquilibre marqué. En 2023, la Chine est devenue le premier partenaire commercial bilatéral de l’Afrique, avec un volume commercial atteignant un niveau record de 282 milliards de dollars, en hausse de 1,5% sur un an[1]. Cependant, l’Afrique ne représente que 4,7 % du commerce mondial de la Chine, soulignant une asymétrie persistante.

La composition de ce commerce évolue également, influencée par les réajustements économiques internes de la Chine et les changements géopolitiques plus larges. Les exportations africaines vers la Chine, historiquement dominées par les matières premières non transformées, telles que le pétrole brut, voient un changement notable. La Chine diversifie ses importations pétrolières, se tournant davantage vers les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), la Russie et d’autres nations asiatiques. En 2023, la Chine a significativement augmenté ses importations de pétrole brut en provenance de Russie et de plusieurs producteurs asiatiques, réduisant sa dépendance au pétrole africain[2]. Par exemple, l’Angola, autrefois le deuxième plus grand fournisseur de pétrole de la Chine, a vu sa position dégringoler à la huitième place[3], ses exportations vers la Chine ayant chuté de manière marquée.

Cette tendance reflète les préoccupations stratégiques de la Chine en matière de sécurité énergétique dans un environnement géopolitique volatil. Néanmoins, le rôle de l’Afrique dans le paysage énergétique chinois n’est pas entièrement en déclin. Si les importations de pétrole brut diminuent, les investissements chinois dans les secteurs minier et minéral africains augmentent. En 2010, les exportations africaines de minéraux vers la Chine ont atteint près de 10 milliards de dollars[4]. Les investissements stratégiques de la Chine dans l’extraction et le traitement de ces ressources témoignent de son engagement à long terme envers les matières premières critiques nécessaires à ses industries de haute technologie.

Parallèlement, le rôle de l’e-commerce dans le commerce sino-africain prend une ampleur croissante. Les plateformes telles que le kenyan Kilimall, Tmall d’Alibaba, Tmall, considérée comme le deuxième plus grand site de commerce électronique au monde après Taobao, JD.com spécialisée dans la vente d’appareils électroniques ont offert aux producteurs africains un accès direct au plus grand marché d’e-commerce mondial. Les ventes de produits africains, en particulier ceux agricoles, ont connu une forte augmentation, soulignant l’appétit croissant des consommateurs chinois pour les produits africains[5]. Ces développements, bien qu’encore naissants, indiquent une possible transformation de la structure du commerce sino-africain. À mesure que les pays africains améliorent leurs normes agricoles et exploitent les plateformes numériques, le déficit commercial avec la Chine pourrait progressivement se réduire, offrant un partenariat économique plus équilibré.

2. Réorientations des Investissements : De l’Infrastructure à l’Industrialisation

Au cours de la dernière décennie, les investissements chinois en Afrique se sont largement concentrés sur le développement des infrastructures. Cependant, les années récentes ont vu un changement de cette approche, motivé par le ralentissement économique interne de la Chine et les besoins évolutifs des pays africains. Avec le ralentissement de la croissance économique domestique en Chine et les rendements incertains des investissements en infrastructure en Afrique, les investisseurs chinois portent désormais une attention croissante aux projets d’industrialisation sur le continent.

Cette transition de l’infrastructure à l’industrialisation représente une évolution stratégique de l’engagement chinois en Afrique. Lors du Sommet BRICS 2023 en Afrique du Sud, les responsables chinois ont souligné leur intention de coopérer avec les pays africains sur l’industrialisation, comme une continuation et un affinement des politiques précédentes[6]. Cette approche vise à intégrer des composants industriels dans les projets d’infrastructure existants, visant à accroître la productivité et à faire passer les pays africains de l’exportation de matières premières à des activités de fabrication et de transformation plus sophistiquées.

Une caractéristique significative de cette nouvelle approche d’investissement est l’implication accrue des entreprises privées chinoises, en particulier des PME. Alors que les coûts du travail en Chine et en Asie du Sud-Est augmentent, certains investisseurs chinois cherchent à relocaliser leurs bases de production en Afrique, où les salaires sont plus bas. Cependant, des défis tels que l’infrastructure déficiente et le soutien limité à la chaîne d’approvisionnement ont limité le succès de la fabrication offshore en Afrique. Malgré ces défis, certains fabricants chinois ont réussi à établir des opérations en Afrique, particulièrement dans des secteurs répondant à la demande locale, tels que le ciment, les plastiques, les produits pharmaceutiques et l’électronique.

3. Naviguer dans les Défis de la Dette et de la Monnaie

Face à une dette croissante et à des pressions sur les devises, le rôle financier de la Chine en Afrique évolue. Tandis que les prêts traditionnels pour les infrastructures deviennent moins courants, les banques chinoises se concentrent de plus en plus sur la stabilisation fiscale et le soutien aux pays africains par des mécanismes financiers plus innovants.

Avec 21 pays africains[7] à haut risque de détresse de la dette, selon les données 2023 du rapport sur le commerce et le développement de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED)[8], l’approche de la Chine en matière de restructuration de la dette est cruciale. En 2020, les créanciers publics et privés chinois détenaient environ 17% de la dette extérieure de l’Afrique[9], et les négociations sur l’allègement et la restructuration de la dette sont devenues un point focal des relations financières sino-africaines. Les 10 pays les plus endettés envers la Chine (Angola, Éthiopie, Kenya, Zambie, Nigéria, Cameroun, Soudan, Congo, Égypte, Ghana ) lui doivent à eux seuls 100 milliards de dollars constituant 71,7% du stock globale de la dette chinoise à l’Afrique représentent[10].

L’accord de juin 2023 entre la Zambie et ses créanciers officiels, dont la Chine, dans le cadre du Cadre Commun du G20[11], marque une étape significative. L’accord, qui privilégie les extensions de remboursement plutôt que l’allègement de la dette, est considéré comme un précédent pour les futures négociations. Cette approche permet à la Chine de travailler dans un cadre multilatéral tout en maintenant ses principes et traditions.

À mesure que la Chine ajuste sa stratégie de prêt en Afrique, elle devrait se concentrer davantage sur les projets industriels. Des plateformes telles que le Fonds de Développement Chine-Afrique et le Fonds de Coopération en Capacité Industrielle Chine-Afrique pourraient jouer un rôle croissant dans le financement de ces projets. Par ailleurs, la Chine émerge comme un prêteur de dernier recours, fournissant des prêts de secours aux pays en détresse. Entre 2000 et 2021, les banques d’État et les entreprises chinoises ont accordé des prêts de secours d’une valeur de 70 milliards de dollars à 13 pays à revenu faible et intermédiaire, dont sept en Afrique.

En outre, la turbulence économique mondiale, combinée aux graves pressions sur les devises en Afrique, offre une opportunité pour la Chine de promouvoir l’internationalisation de sa monnaie, le renminbi (RMB). Actuellement, la majorité des transactions transfrontalières entre la Chine et l’Afrique sont effectuées en dollars américains, exposant les pays africains aux volatilités externes, telles que la dépréciation des devises et l’inflation.

Bien que le RMB ne soit pas susceptible de remplacer le dollar américain en tant que monnaie de réserve mondiale dominante à court terme, son rôle dans les transactions bilatérales entre la Chine et l’Afrique pourrait se renforcer. Les échanges de devises centrales et la dénomination des prêts politiques en RMB sont des domaines où le rôle international du RMB pourrait se développer. Le Système Pan-Africain de Paiement et de Règlement (PAPSS), visant à réduire la demande de devises étrangères en augmentant la convertibilité des devises locales dans le commerce intra-africain, pourrait également faciliter une utilisation accrue du RMB dans le commerce sino-africain.

Les liens économiques croissants de la Chine avec l’Afrique, soutenus par l’internationalisation progressive du RMB, pourraient aider les pays africains à atténuer les impacts des chocs économiques externes et à réduire leur dépendance au dollar américain. Cependant, cette transition nécessitera une gestion prudente, car l’intégration du RMB dans les économies africaines pourrait également introduire de nouveaux risques, notamment en termes de volatilité monétaire et de stabilité financière.`

En conclusion, le FOCAC 2024 marque une étape cruciale dans l’évolution des relations sino-africaines, signalant une transition significative dans les priorités stratégiques de la Chine. Confrontée à un ralentissement économique interne, la Chine ajuste ses priorités, se détournant des investissements massifs en infrastructures pour se concentrer sur l’industrialisation et la diversification de ses partenariats commerciaux en Afrique. Cette réorientation répond à la nécessité de sécuriser des ressources critiques tout en soutenant le développement industriel sur le continent. Les investissements chinois se dirigent désormais davantage vers les secteurs minier et industriel, reflétant une volonté de renforcer les capacités locales tout en répondant aux besoins croissants de diversification énergétique.

En parallèle, les défis liés à la dette et à la stabilité monétaire des pays africains constituent un élément clé de la coopération financière sino-africaine. La Chine, adaptant ses mécanismes de financement, se concentre désormais sur des projets industriels et des stratégies de stabilisation économique. Les négociations sur la restructuration de la dette, comme celles observées avec la Zambie, illustrent l’évolution de la politique chinoise qui favorise des solutions multilatérales tout en respectant ses principes traditionnels. L’internationalisation du renminbi (RMB) représente également une dimension importante de cette dynamique, offrant aux pays africains une alternative au dollar américain et potentiellement renforçant leur résilience face aux chocs économiques externes.

Ce réajustement stratégique souligne la complexité croissante des relations sino-africaines dans un contexte mondial en mutation. Tandis que la Chine et l’Afrique naviguent ensemble dans cette nouvelle phase, le succès de leur partenariat dépendra de leur capacité à gérer ces transitions de manière efficace et équilibrée. La coopération future pourrait offrir des opportunités substantielles pour un développement économique renforcé en Afrique, mais nécessitera une gestion prudente des risques associés aux ajustements économiques et monétaires. Le FOCAC 2024, en définitive, ouvre la voie à une redéfinition stratégique qui pourrait remodeler de manière significative le paysage des relations entre les deux parties.

Né à Bamako-Mali, Mahamadou N’fa Simpara est titulaire d’un master en Études diplomatiques de l’Université Mohammed V de Rabat, où il poursuit ses études doctorales en relations internationales. Passionné par les questions de gouvernance, de paix  et de sécurité, l’auteur contribue à enrichir par la voix des jeunes le contenu de l’ouvrage de l’ICESCO intitulé « La paix à 360° : regards sur les multiples dimensions de la paix ». Il a publié un ouvrage chez L’Harmattan: « De l’OUA au G5 Sahel: une brève histoire de la gouvernance sécuritaire en Afrique, ».

[1] Jevans Nyabiage, China-Africa trade hit US$282 billion in 2023 but Africa’s trade deficit widens, with commodity prices a key factor, Février 2024, https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3250552/china-africa-trade-hit-282-billion-2023-africas-trade-deficit-widens-commodity-prices-key-factor

[2] Karine Ishii, Camille Macaire, Arthur Stalla-Bourdillon, La Chine allège sa facture énergétique grâce au pétrole russe décoté, Banque de France, 27 Septembre 2023, https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/la-chine-allege-sa-facture-energetique-grace-au-petrole-russe-decote

[3] Zainab Usman and Tang Xiaoyang, How Is China’s Economic Transition Affecting Its Relations With Africa?, carnegie endowment for international peac, May 2024, https://carnegieendowment.org/research/2024/05/how-is-chinas-economic-transition-affecting-its-relations-with-africa?lang=en

[4] China’s Critical Mineral Supply Chains in Africa, United States Institute for Peace, June 2023, https://www.usip.org/events/chinas-critical-mineral-supply-chains-africa

[5] L’agriculture devient un nouvel axe de la coopération économique et commerciale entre la Chine et l’Afrique, https://french.xinhuanet.com/20230929/f7ca14572cda4581a0e8865db3edbd6b/c.html

[6] Carien du Plessis and Tannur Anders, China says African countries want industrialisation over infrastructure, Reuters, August 2023, https://www.reuters.com/world/china-says-african-countries-want-industrialisation-over-infrastructure-2023-08-22/

[7] Ces 21 pays sont : République Démocratique du Congo, Burundi, Malawi, Cameroun, Mozambique, Centrafrique, Sao-Tomé-et-Principe, Tchad, Somalie, Comores, Soudan, Djibouti, Zambie, Ethiopie, Zimbabwe, Gambie, Ghana, Guinée-Bissau, Kenya, Sierra-Leone, Soudan du Sud

[8] CNUCED, Global Trends and Prospects, Trad and development Report Update, April 2023, https://unctad.org/system/files/official-document/gdsinf2023d1_en.pdf

[9] Deborah Brautigam, Chinese Debt Relief: Fact and Fiction, The Diplomat, April 2020, https://thediplomat.com/2020/04/chinese-debt-relief-fact-and-fiction/

[10] Junior, Konan, Top 10 des pays africains les plus endettés auprès de la Chine, Sika Finance, Juillet 2021, https://www.sikafinance.com/marches/top-10-des-pays-africains-les-plus-endettes-aupres-de-la-chine_29328

[11] Vera Songwe and Ishac Diwan, Freiner l’agitation alimentée par la dette dans les marchés émergents, Project Syndicate, August 2024, https://www.project-syndicate.org/commentary/strategy-for-addressing-developing-country-debt-problems-by-vera-songwe-and-ishac-diwan-2024-08/french

La femme africaine face aux défis de l’éducation et du développement

Par Christian Dior MOULOUNGUI, philosophe, enseignant de philosophie et doctorant à l’Université Omar Bongo (Libreville/Gabon) cdmouloungui@gmail.com

Résumé

Cet article étudie l’idée selon laquelle la femme africaine subsaharienne doit sortir de son état de minorité. Asservie, stigmatisée et affaiblie par le poids de l’histoire, l’esclavagisme et le colonialisme, elle doit s’affranchir des ornières de cet état tutélaire. Il est commode qu’elle prenne l’initiative de se cultiver, de se former et de s’instruire. Dans ce contexte, la société ne doit plus la résumer, comme pour tout parent et conjoint, à la simple femme africaine centrée sur les logiques du foyer, et réfractaire à l’idée de rencontrer l’homme providentiel, voire s’enraciner aux relations clientélaires. Comme le note Simone de Beauvoir, « Les parents élèvent leur fille en vue du mariage plutôt qu’ils ne favorisent son développement personnel » ([1]). Il s’agit maintenant qu’elle revête l’armure de la femme africaine éduquée, dynamique et susceptible de comprendre la nécessité de répondre aux attentes du continent, et de faire face aux défis mondiaux. De cette façon, elle pourra effectivement saisir les ressorts d’appropriation d’être actrice dans le processus de développement en Afrique. On comprend mieux, à l’aune des dynamiques éducatives, que la prise de conscience de la femme africaine subsaharienne, en tant que femme éduquée, formée et compétente, doit être plus que jamais une urgence pour l’Afrique subsaharienne.    

Mots-clés : Femme africaine, Afrique, Raison, Éducation, Instruction, Formation, Développement. 

Abstract

This article studies the idea that sub-Saharan African women must emerge from their state of minority. Enslaved, stigmatized and weakened by the weight of history, slavery and colonialism, she must use reason to free herself from the ruts of this tutelary state. It is convenient for her to take the initiative to cultivate, train and educate herself. In this context, she must no longer be reduced, as for any parent and spouse, to the simple African woman centered on the logic of the home, and resistant to the idea of ​​meeting the providential man, or even putting down roots in client relationships. . As Simone de Beauvoir notes, “Parents raise their daughter with a view to marriage rather than promoting her personal development.” It is now a matter of putting on the armor of the educated, dynamic African woman capable of understanding the need to meet the continent’s expectations and face global challenges. In this way, she will be able to effectively grasp the sources of appropriation of being an actor in the development process in Africa. We understand better, in the light of educational dynamics, that the awareness of sub-Saharan African women, as educated, trained and competent women, must be more than ever an emergency for sub-Saharan Africa.

Keywords: African woman, Africa, Reason, Education Instruction, Training, Development.

Introduction

            « L’Afrique n’a pas d’histoire ; une sorte de légende vaste et obscure l’enveloppe. […] C’est ce qui est absolu dans l’horreur. Le flamboiement tropical en effet, c’est l’Afrique » ([2]). Cette assertion de Victor Hugo prononcée, dans Discours sur l’Afrique, le 18 mai 1879, au cours d’une fête de la commémoration de l’abolition de l’esclavage aux côtes de Victor Schœlcher[3], met en évidence la marginalisation et la stigmatisation de l’Afrique par les Occidentaux. Pour eux, l’Afrique est un continent que l’Europe doit occuper et civiliser. D’après Emmanuel Debono et Stéphane Nivet, « Ce discours montre un homme acquis à la pensée raciale qui domine alors et qui, à aucun moment, ne se montre capable d’en critiquer la portée et les conséquences politiques » ([4]).

        Face à ces propos négatifs traduisant les logiques culturelles du racisme et la discrimination à l’égard des Africains, les femmes noires ne sont pas exemptées. Selon l’imaginaire attaché à l’Afrique et ses habitants ([5]), les femmes africaines du Sud du Sahara ne sont pas assez entrées dans l’histoire. Pourquoi ? Parce qu’elles sont, depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, souvent enduites par de multiples stéréotypes et préjugés venant de l’Occident. Autrement dit, les croyances de l’imaginaire occidental réduisent les femmes noires à la couleur de leur peau et de leurs cheveux, à l’objet sexuel et leur attribuent le caractère animal. Selon Yann Le Bihan, dans L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire

Du XVIe siècle jusqu’à nos jours, les stéréotypes, croyances et images occidentales attachées à la « femme noire », sont caractérisés par leur remarquable permanence. Ils forment autant de représentations traversées par une ambivalence fondamentale se traduisant pars des aptitudes occidentales essentiellement masculines de fascination et/ou de répulsion selon le rapport entretenu par les Européens avec leurs propres société et, en miroir, selon leur représentation valorisée de la  « nature » ([6]).

          Même dans l’imaginaire africain, certains hommes (campagnards ou citadins) ont une conception statique de la femme africaine subsaharienne, celle de la femme au foyer[7], réduite au silence et à la soumission. Comme le note Aradjouman Modeste Boro, « on pense souvent que la femme africaine n’a de valeur que dans le foyer ; elle n’est qu’une simple domestique » ([8]). Ces différents stéréotypes et préjugés sont relativement à l’origine de la catégorisation de l’image des femmes africaines subsahariennes au cours du temps. Comment comprendre alors, même dans les temps modernes (au XXIe siècle), que les femmes africaines font toujours face à la marginalisation, au racisme, au sexisme et à la manipulation ? Pour Fatou Sarr, la « vision véhiculée par les travaux des Occidentaux et même des Africains, tendant à considérer les femmes du continent comme des objets manipulables entre les mains des hommes » ([9]).  Dès lors, quelle est réellement la place de la femme africaine subsaharienne dans la société ? Face au développement de l’Afrique, au-delà des stéréotypes liés à la couleur de sa peau, la femme africaine a-t-elle les défis à relever ? Peut-on dire que celle-ci est condamnée à subir les humiliations et les discriminations ?

        Admettre la logique selon laquelle les femmes africaines subsahariennes sont condamnées au fatalisme, et elles n’ont pas les défis à relever serait faire obstruction à l’évolution de l’humanité. Parce qu’elles ont une valeur inestimable dans le système traditionnel et moderne de l’Afrique, au-delà des préjugés dont elles font face aujourd’hui. En Afrique et ailleurs, nonobstant qu’elle soit considérée comme une source de procréation, la femme africaine subsaharienne doit maintenant occuper une place prépondérante dans le développement de l’Afrique, et faire face aux défis mondiaux. A cet effet, les Africains, éduquez vos femmes, et mariez-les à l’instruction. En contexte africain, c’est un changement de paradigme de l’image des femmes noires stigmatisées, qui consiste dorénavant à favoriser leur épanouissement, selon leur liberté de choix et en fonction de leurs aspirations. Explicitement dit, les femmes africaines doivent « ouvrir l’esprit, se libérer des contraintes, trouver sa source de créativité et sa passion » ([10]), estime Rameline Kamga. Dans ce cas de figure, elles peuvent effectivement être au centre du développement économique, social, culturel, scientifique et technologique de l’Afrique. Il s’agit donc de promouvoir l’inclusion et la participation de la femme africaine dans la réalisation des projets de développement en Afrique. Dans cette perspective, les gouvernements africains ont la responsabilité d’accompagner les femmes africaines qui aspirent à la formation et au leadership, en mettant en place les politiques d’assistance et de financements appropriés. Dans cet article, nous aborderons plusieurs axes, à savoir : l’histoire de la femme noire (I), la carrière du mariage (II), la femme africaine face aux défis d’éducation et de développement (III) et la femme africaine et le défi politique (IV). 

1- L’histoire tumultueuse de la femme noire

          Les femmes noires ont une histoire jonchée de tristesse et de mélancolie. Les mouvements d’esclavage[11], de colonisation[12] en Afrique subsaharienne, de ségrégation[13] aux États-Unis et d’apartheid[14] en Afrique du Sud sont autant d’éléments qui justifient la triste réalité des Africains, en général, et des femmes noires, en particulier. Selon Jacques Brasseul, « La période coloniale en Afrique a duré 70 ans, de 1890 à 1960, elle a eu impact énorme sur l’Afrique. C’est un processus d’annexion du continent africain par les Occidentaux » ([15]). En effet, les femmes noires n’étaient en marge de la déportation lors de l’esclavage. Parce que, parmi le nombre des Africains déportés, les femmes représentaient environ un tiers. Elles travaillaient dans l’exploitation des plantations des cannes à sucre : « Parmi les 13 à 15 millions d’êtres humains déportés d’Afrique vers les colonies pour l’exploitation intensive des plantations de canne à sucre entre autres, les femmes représentaient environ un tiers » ([16]). En outre, il convient de rappeler que les femmes noires occupaient aussi d’autres fonction, hormis le travail de la coupe des cannes à sucre, tels que servantes, nourricières et cuisinières : 

Dans les colonies, les femmes sont partout. Dans les champs, c’est à elles que l’on attribue les travaux les plus durs, les plus usants qu’il s’agisse de la coupe de la canne ou nettoyer les plantations de mauvaises herbes. Elles ont également intégré les maisons ou les habitations en occupant les fonctions de servantes, de cuisinières, de nourrices ([17]).

         Pour Chimamanda Ngozi Adicie, romancière nigériane, avec les colons, « la place de femme était la cuisine et la chambre » ([18]). Ainsi, la marginalisation de la femme noire a un lien de consubstantialité avec son histoire aussi dure que tragique, au-delà de toute dissemblance. Catherine Coquery-Vidrovitch, dans son ouvrage Les Africains. Histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du XIXe siècle, affirme : « Les femmes d’Afrique noire ont eu, et continuent d’avoir, sous des formes qui ont varié au cours du temps, la vie dure » ([19]). Il faut noter que depuis l’esclavage, en passant par la colonisation et jusqu’aujourd’hui, la femme noire n’est pas à l’abri de multiples oppressions et autres formes de discriminations. Parce qu’« elles sont esclaves, elles sont femmes, elles sont noires » ([20]). Makhtar Diop pense que « Depuis longtemps, les femmes et les jeunes filles en Afrique font l’objet des discriminations, phénomène qui affecte leur famille, leur communauté et leur pays tout entier » ([21])Cette situation discriminatoire a eu un impact négatif sur l’être des femmes africaines d’hier et celles d’aujourd’hui. Avec pour conséquences, elle se sent inférieure, affaiblie et complexée. Ce qui fait en sorte qu’elle soit affectée et ait des difficultés à s’épanouir, et donc à relever les défis liés à son éducation et sa participation à l’essor du continent. Car : « Jusqu’aujourd’hui, la question se pose encore des conséquences quant à la considération portée aux femmes noires, mais aussi notamment quant aux rapports entre hommes et femmes » ([22]).

II. La carrière du mariage 

         En Afrique subsaharienne, le mariage est l’un des projets primordiaux pour les jeunes filles au détriment de l’école. Parce qu’elles y voient non seulement comme un moyen pour s’affirmer dans la société, mais également comme une fin en soi pour sortir de la pauvreté. En effet, le rêve des femmes africaines c’est l’appartenance au couple, comme une justification sociale. Le plus important pour elles, c’est « Leur fonction biologique de mère » ([23]), affirme Evelyn Reed. Pour certains hommes, dit-on, il n’est pas contraignant de voir une femme sans métier. Parce qu’ils savent que le métier le plus noble de la femme est le foyer. Simone de Beauvoir, dans Le Deuxième Sexe, le note avec pertinence qu’« il y a aussi celui qui trouve sa femme en rien diminuée parce qu’elle n’a pas de métier. La tâche du foyer est aussi noble, etc. » ([24]). La femme pourrait naturellement considérer le foyer comme une carrière noble. Mais tôt ou tard, dans cette logique, c’est elle qui subira les humiliations lorsque le couple aura des tensions : « C’est moi qui travaille et qui nourris la femme. Sans moi tu seras incapable de gagner ta vie » ([25]).

         Même aujourd’hui, malgré que les femmes intègrent les universités, les administrations, le domaine professionnel et technique, si elles ne sont pas mariées, elles n’auront pas leur dignité. Parce que « la femme mariée est autorisée à se faire entretenir par son mari : elle est en outre revêtue d’une dignité sociale très supérieure à celle de la célibataire » ([26]),affirme Simone de Beauvoir. Dans ces conditions, c’est l’appartenance au couple qui confère à la femme sa carrière honorable : « On ouvre aux femmes les usines, les bureaux, les facultés, mais on continue à considérer que le mariage est pour elles une carrière des plus honorable » ([27]). Cette vision de voir en la femme qu’un être de foyer a engendré plusieurs conséquences chez la femme noire. Notamment, l’état de minorité, la paresse dans son processus d’éducation, le complexe d’infériorité face la domination masculine, l’acceptation de son corps comme un capital à exploiter, l’essor du mariage précoce, etc. 

          De plus, les raisonnements déviants et passifs tels que sans le foyer, la femme n’est rien. Même si elle ne réussit pas à l’école, elle aura un bon mari qui prendra soin d’elle. C’est pourquoi, aujourd’hui, la jeune fille africaine et ses parents n’ont qu’un seul souhait, celui de la recherche du prince charmant et du beau-fils providentiel. Simone de Beauvoir dit en effet : « Tout encourage la jeune fille à attendre du prince charmant fortune et bonheur plutôt qu’à tenter seule la difficile et incertaine conquête », et « Les parents élèvent leur fille en vue du mariage plutôt qu’ils ne favorisent son développement personnel » ([28]). En Afrique, plusieurs parents pensent qu’envoyer leurs filles en mariage est plus rassurant économiquement que de leur permettre d’aller à l’école. C’est l’une des raisons qui expliquent la montée en puissance du phénomène des mariages précoces en Afrique. Selon le Fonds International des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF), « L’Afrique compte 130 millions d’enfants mariés, qu’il s’agisse de filles de moins de 18 ans déjà mariées ou de femmes adultes qui ont été mariées dans leur enfance. Aujourd’hui, l’UNICEF a lancé des rapports continentaux et régionaux sur le mariage des enfants et les mutilations génitales féminines en Afrique » ([29]). Pour l’UNICEF,

Le mariage des enfants et les mutilations génitales féminines constituent une violation des droits de l’enfant. Pourtant, dans de nombreuses communautés du continent, les filles continuent d’être exposées à l’une de ces pratiques, voire aux deux. Le mariage d’enfants est présent sur tout le continent, avec les niveaux les plus élevés dans le Sahel et dans certaines poches d’Afrique centrale et orientale ([30]).

III. Les défis de l’éducation et du développement

          Si pour Evelyn Reed, « Ce n’est pas la nature, mais la société de classes, qui a abaissé les femmes et élevé les hommes. Ce n’est pas la nature, mais la société de classes, qui a volé aux femmes leur droit à prendre part aux plus hautes fonctions de la société et qui a choisi de mettre l’accent sur leurs fonctions animales liées à la maternité » ([31]), alors on comprend mieux que l’éducation est inexorablement l’une des solutions pour que les femmes africaines connaissent leurs droits fondamentaux, s’épanouissent, font face aux inégalités sociales, sortent de l’emprise de la pauvreté et participent au développement durable de l’Afrique. 

Valèse Mapto Kengne note que « La scolarisation, l’éducation et la formation sont à la fois une nécessité et une contrainte pour l’évolution des pays en développement, car le développement durable exige l’accès au savoir et à la culture moderne et technologique » ([32])Comment les femmes africaines peuvent-elles faire face à l’inégalité des sexes, à la pauvreté, au complexe d’infériorité et au développement du continent si elles n’ont pas un minimum d’éducation ? Selon l’UNESCO, « Dans près de 10 Etats africains, 52 à 95% des filles n’ont pas accès à l’éducation du fait de la pauvreté » ([33]). Le faible niveau d’alphabétisation des femmes en Afrique subsaharienne est très élevé, surtout en milieu rural qu’en milieu urbain. Par conséquent, il constitue l’un des blocages pour le progrès de l’Afrique. Selon Divyanshi Wadhwa, experte en données, groupe de gestion de données sur le développement, Banque mondiale, « avec seulement le taux de 57%, c’est l’Afrique subsaharienne qui accuse le plus faible niveau au monde d’alphabétisation chez les femmes »[34]. Par exemple, entre les années 1990 et 2000, les statiques du taux d’analphabétisme en Afrique subsaharienne se présentent ainsi : « Au Tchad, l’analphabétisme touche 95% des femmes; au Rwanda plus de 57, 2%; en Centrafrique, 87,4% des femmes de plus 10 ans sont analphabètes en zone rurale et  56%  des femmes représentent la population analphabète en zone urbaine…» ([35])En substance, ces différents indicateurs montrent que la scolarisation des filles en Afrique subsaharienne reste un tabou, demeure une problématique. Car :

La scolarisation des filles demeure un problème en Afrique subsaharienne. Les indicateurs de scolarisation de l’Unesco et de la Banque mondiale, de même que les travaux sur la scolarisation des filles en Afrique subsaharienne en font foi. Selon les statistiques de l’Unesco, de l’Unicef et de la Banque mondiale, la scolarisation des filles dans les pays en développement accuse un retard d’au moins 30 ans par rapport à la scolarisation des filles dans les sociétés développées ([36]).

            L’analphabétisme des femmes est encore un phénomène croissant en Afrique subsaharienne, donc il accentue la situation de précarité pour le continent. Ce qui revient à dire que si les femmes ou les jeunes filles africaines subsahariennes croupissent au seuil de l’analphabétisme, alors il sera difficile qu’elles soient en concurrence avec les hommes sur le marché du travail, voire qu’elles s’épanouissent ou qu’elles sortent de la pauvreté. En effet, l’éducation est un facteur substantiel pour leur épanouissement, et leur insertion dans la vie active. Parce que la femme africaine est considérée comme la pièce charnière de la famille. Ce qui sous-entend qu’elle doit se cultiver pleinement, se former et se responsabiliser. Dans cette optique, il faut favoriser la scolarisation des jeunes filles dans les pays africains. Au final, l’objectif de cette action est de valoriser la pleine intégration sociale et économique de la femme, et de promouvoir l’égalité des chances. Claudine Bralet affirme :

L’éducation est un droit fondamental de l’enfant. C’est pourquoi, en 1989, la Convention sur les droits de 1’enfant a fait du droit de  l’enfant au développement et de l’universalisation de l’enseignement primaire en faveur des filles des objectifs prioritaires. Forte de cette Convention, la conférence panafricaine sur l‘éducation pour tous, tenue à Ouagadougou en 1993, a eu pour objectif de donner priorité à l’éducation des filles ([37]).  

Dans le cas contraire, une femme africaine qui n’est pas éduquée est non seulement un potentiel danger pour le patrimoine matrimonial, mais également pour le développement du continent africain. Pour Caroline Fink, dans L’éducation des femmes et le développement en Afrique subsaharienne, « L’éducation des femmes en Afrique subsaharienne est indispensable pour pouvoir façonner les fondements d’un développement durable et le plus équitable possible pour l’ensemble de la population » ([38]). Selon elle,

L’ensemble des organismes internationaux pointent le fait que les femmes sont des vecteurs considérables de développement au sein des pays en développement mais sont bien souvent victimes des coutumes, des visions de la société et des lacunes du droit, ce qui les empêche bien évidemment de pouvoir contribuer comme elles le devraient à l’augmentation de la croissance économique mais aussi du développement, ce qui prive la plupart des pays d’Afrique subsaharienne d’une hausse considérable du bien-être de la population de cette région d’Afrique ([39]).

Partant de là, les gouvernements africains subsahariens ont le devoir d’intervenir dans le processus d’éducation des femmes. Parce que l’éducation est un moyen efficace pour briser la muraille des genres. En contexte africain, elle permet aux femmes de comprendre non seulement les logiques économiques et sociales, mais également de saisir les ressorts de l’inégalité des sexes. Pourquoi ? Dans Le Deuxième Sexe, troisième partie, Simone de Beauvoir pense, en substance, que l’indépendance économique et sexuelle est essentielle pour l’émancipation de la femme en tant qu’un être humain autonome et responsable. Dans ces conditions, l’instruction est l’un des facteurs primordiaux permettant aux femmes africaines de comprendre cette nécessité d’accéder à l’autonomie, comme principe de la pleine réalisation de l’être féminin. Néanmoins, il va falloir mettre à contribution les moyens d’accompagnement pour la formation de ces femmes, afin de favoriser l’accès à l’éducation et à la promotion de la femme. C’est dans l’objectif de faciliter leur intégration dans le processus de développement en Afrique. Cela suppose donc de promouvoir efficacement les politiques d’alphabétisation des femmes africaines au travers le dynamisme et la volonté des actions publiques par le canal du Ministère des Affaires sociales et de la promotion de la femme, du Ministère de la solidarité, du Ministère de la culture, du Ministère de l’Éducation nationale, du Ministère de l’Économie et avec l’appui des organismes nationaux et internationaux (ONG).

 En outre, ces actions publiques peuvent s’appuyer sur les trois points centraux que nous supposons être nécessaires pour l’épanouissement de la femme africaine. D’abord, au niveau des jeunes filles à l’âge de la scolarisation, il faut promouvoir les formations universitaires et professionnelles (universités et grandes écoles) de qualité et à long terme, notamment sanctionnées par les diplômes de Licence, Master et Doctorat dans plusieurs domaines comme enseignement, magistrature, administration, économie, ingénierie, finance, médecine, banque, architecture, énergie, etc. Ensuite, au niveau des jeunes filles de plus de 25 ans avec Brevet d’Études du Premier Cycle et le Baccalauréat général, technologique et professionnel, valoriser les formations professionnelles de 2 à 3 ans en secrétariat, logistique et transport, gestion des ressources humaines, communication, enseignement 1er degré, techniciens, etc (avec les diplômes de BTS, DUT, et autres.). 

Et enfin, au niveau des jeunes filles et femmes analphabètes, mettre en place les cours d’alphabétisation magistraux, suivis des formations professionnalisantes dans les centres de formation, en particulier dans les métiers tels que la couture, la coiffure, le commercial, l’agriculture, l’artisanat, la restauration, l’entretien, conduite, la mécanique, la soudure, etc. Ce processus de formation doit aussi prendre en compte les jeunes filles et femmes africaines qui sont dans les zones rurales, en tenant compte de la planification familiale. Au final, ces différentes formations ne doivent pas faire l’objet d’un aboutissement de l’association des chômeurs, comme c’est le cas dans bon nombre de pays africains, mais plutôt elles doivent obéir à la politique d’insertion centrée sur la formation-emploi. Ce qui permettra sans doute d’assurer à chaque pays africain un développement durable, et l’égalité des genres en matière d’éducation et d’emploi. Par conséquent, dans la mesure où les femmes africaines subsahariennes ont d’énormes potentiels pour booster le développement en Afrique. Par exemple, dans le domaine de l’agriculture, les femmes africaines produisent des denrées alimentaires destinées dans la vente du marché local. D’après Valentine Ambert, « En Afrique subsaharienne, les femmes produisent jusqu’à 70% (voire 80% en Afrique centrale selon la FAO) des denrées alimentaires destinées à la consommation des ménages et à la vente sur les marchés locaux. Elles répondent à une demande alimentaire croissante face à la démographie galopante du continent » ([40]).

Ainsi, pour augmenter la production et maximiser les ventes, non seulement dans le domaine de l’agriculture, mais aussi dans d’autres domaines, les femmes africaines devraient se constituer en association ou en coopérative. A cet effet, celles-ci doivent avoir pour capital les revenus générés par les cotisations mensuelles ou annuelles de leurs membres. A cela s’ajoute les revenus de ventes et subventions financières et matérielles venant des partenaires nationaux et internationaux. 

IV. Le défi politique

         Dans certains pays d’Afrique subsaharienne aujourd’hui, les jeunes filles africaines sont de plus en plus nombreuses à fréquenter les universités et grandes écoles. A ce titre, Valentine Ambert affirme : « De nos jours, pour la première fois, on voit dans un certain nombre d’universités africaines presque autant de filles que de garçons » ([41]). Malgré les préjugés sociaux, cette ouverture au monde du savoir, comme partout ailleurs, permet effectivement de voir que les femmes africaines réussissent dans de nombreux domaines tels que le droit, l’économie, le journalisme, l’enseignement, la médecine, l’ingénierie, etc. Ce qui sous-tend que l’Afrique regorge maintenant de femmes universitaires hautement diplômées, qualifiées et responsables. Mais dans le domaine politique, en dépit des avancées significatives dans certains pays africains, la présence et la participation de femmes dans les instances politiques sont encore hétérogènes, voire insignifiantes, dans l’ensemble du continent. D’après Léa Masseguin, « Avec une moyenne régionale de 23,9% de femmes au Parlement (chambre unique ou basse), l’Afrique subsaharienne se place à la 5e place du dernier classement d’ONU Femmes et l’Union interparlementaire (UIP) derrière les pays nordiques, l’Amérique et l’Europe (pays nordiques inclus et non inclus) » ([42])Pour Laurence Rossignol, « la présence des femmes en politique est loin d’être une évidence et ne résulte pas d’un processus naturel » ([43]). Cette présence de moins en moins de femmes dans les gouvernements et parlements africains montre en suffisance qu’elles demeurent encore marginalisées dans le domaine politique. A cet égard, il reste encore beaucoup à faire : « Certains Etats comptent moins de 5% de femmes parlementaires comme la Mauritanie, Madagascar ou le Niger » ([44]). En effet, il faut noter que : 

Malgré le fait que six pays africains figurent dans le top 20 des pays comportant le plus de femmes au sein de leur Parlement, la participation des femmes au processus politique est encore très faible dans de nombreux pays. Le Mali, la Centrafrique, le Bénin, le Swatini, les Comores et le Nigeria sont les États africains les moins avancés en matière d’égalité entre les femmes et les hommes au sein de la sphère politique ([45])

          Selon les données du groupe de la Banque africaine de développement, la présence des femmes dans les sphères politiques et gouvernementales en Afrique a connu une évolution significative :

La proportion des femmes ministres est passée de 4% à 20%, avec l’Afrique du Sud (45 %), le Cap-Vert (36 %) et le Lesotho (32 %)9 en tête. Au niveau parlementaire, le Rwanda compte près de 60% de femmes et en Afrique du Sud près de 50% des représentants sont des femmes, d’autres pays comme la Namibie, le Burkina Faso, la Tanzanie, le Burundi, l’Ouganda ont près de 30% de femmes. Cette place est déterminante car, c’est là que se joue le changement politique. En Afrique du Sud, les femmes parlementaires ont réussi à faire légaliser l’avortement et pénaliser la violence familiale. En Ouganda, elles ont contribué à l’adoption d’une loi faisant du viol un crime passible de la peine capitale. Même l’investiture suprême a été conquise : au Libéria, au Malawi,  les chefs d’Etat sont des femmes ([46]).

         Ces données illustrent manifestement qu’il est temps que les femmes africaines subsahariennes s’impliquent davantage dans l’organisation politique du continent. Pour ce faire, les gouvernements africains doivent faciliter les mécanismes d’insertion. De plus, les femmes africaines, elles-mêmes, doivent se battre pour accéder à une éducation de qualité, afin de s’imposer dans le leadership ou dans la politique. C’est par l’éducation que l’Afrique a eu de femmes d’affaires, diplômées, militantes féministes qui influencent aujourd’hui le domaine politique. 

Selon Catherine Coquery-Vidrovitch, c’est effectivement l’idéal qui anime les femmes africaines actuelles : « Des femmes d’action, militantes féministes ou femmes d’affaires, cherchent à influer dans le domaine législatif et politique »[47]. Ainsi, il y a quelques femmes africaines qui ont montré le chemin de la réussite dans le domaine de la politique en Afrique. En l’occurrence, Ellen Johnson Sirleaf, qui est la première femme à diriger un pays africain, le  Libéria (2006-2018). Joyce Benda est la deuxième femme à diriger un pays africain, le Malawi (2012-2014). Rose Francine Rogombé, ancienne Présidente du Sénat et présidente par intérim au Gabon en 2009 après la mort d’Omar Bongo Ondimba. Nkosazana Dlamini-Zuma, après plusieurs postes ministériels occupés en Afrique du Sud, est devenue la première femme à diriger la Commission de l’Union Africaine en 2008 succédant au Gabonais Jean Ping. Judith Suminwa Tuluka est devenue la première femme cheffe du gouvernement en République Démocratique du Congo, le 01 avril 2024. L’Afrique a plusieurs potentiels féminins qui excèdent en politique, dans leadership féminin et dans d’autres domaines. Mais que les jeunes filles africaines subsahariennes sachent que l’éducation est l’antichambre de cet essor.  

Conclusion

Au terme de cette analyse, il sied de retenir qu’au-delà des stéréotypes et le préjugé de supériorité masculine, il y a surtout le déficit d’éducation qui constitue l’un des blocages de l’épanouissement de la femme africaine subsaharienne. Ce difficile accès à l’éducation, voire ce phénomène de la déscolarisation ou de l’analphabétisme chez les filles africaines, a plusieurs causes, notamment la pauvreté qui sévit les familles africaines. Chez les filles (battantes et assistées) dont les familles sont pauvres et non instruites, il est difficile d’accéder à l’éducation. Dans la mesure où « avec relativement peu de moyens financiers et d’appui familial, ces filles doivent se débrouiller et concevoir des solutions inédites afin de triompher de l’adversité » ([48]).

Parfois, certaines abandonnent complétement l’école tôt, et d’autres n’y sont jamais allées. Alors que chez les filles (héritières) dont les familles sont instruites et opulentes, il y a plus de chances de persévérer dans les études : « les parents instruits ont de meilleures chances de voir leurs filles, des héritières, persévérer dans leurs études » ([49]). En l’occurrence, la pauvreté affecte les femmes africaines de multiples façons, à savoir : l’incapacité d’accéder à l’éducation et le sentiment d’impuissance face à certains défis, en ce qui concerne la réalisation de leurs projets à court et à long terme. 

Mais il faut noter que celle-ci (pauvreté) est due partiellement aux inégalités sociales et au manque d’opportunités financières auxquelles les femmes africaines font face actuellement. Comment pourraient-elles aspirer aux meilleures conditions de vie si elles sont pauvres (sans formation, éducation et emploi) ? On estime que l’Afrique subsaharienne possède un capital humain exceptionnel, parmi lequel le féminin. C’est pourquoi, les gouvernements africains gagneraient à penser inéluctablement l’engagement des femmes africaines dans la redynamisation économique, sociale, culturelle et politique. C’est une organisation étatique qui intègre le principe d’égalité des genres, et donc favorisant l’essor éducatif, économique et social de la femme africaine. Gouverner ainsi donnerait naturellement la possibilité aux pays africains d’éradiquer la pauvreté, mais aussi d’amorcer respectivement le véritable développement durable en Afrique. 

 Dès lors, si on part de l’idée selon laquelle certains anciens grecs (Platon, Xénophon, Aristote) considéraient l’économie comme une science relevant de l’activité ou de la gestion familiale, alors les femmes africaines, étant les gouvernantes des foyers, assumeraient logiquement et mieux les charges économiques, sociales et politiques dans les pays africains. Plus précisément, les femmes ont la capacité de gestion administrative conséquente, et un véritable sens organisationnel. Toutefois, l’accès à une éducation de qualité est la clé pour booster ce potentiel féminin. Dit autrement, la formation est une voie salvatrice pour l’accomplissement des femmes africaines, donc elle est l’unique voie du progrès de la femme. N’est-ce pas « le bonheur s’accroît lorsque la qualité de la vie peut être améliorée grâce à divers moyens techniques et, en particulier, grâce à l’éducation » ([50]) ? Si l’égalité entre les sexes est aussi une question de pouvoir, alors les femmes africaines subsahariennes auront la pleine responsabilité de lutter pour leur leadership, voire pour leur réussite. Parce que le pouvoir ou la réussite n’est pas acquis d’emblée, mais c’est le fruit d’un long processus impliquant de nombreux efforts et sacrifices. Chez les filles africaines « battantes, la scolarisation est vécue dans le sacrifice, la souffrance et l’impuissance » ([51]). Comme pour dire, « On ne naît pas femme, on le devient » ([52]). En somme, on comprend mieux que nonobstant l’hégémonie masculine, l’avenir de l’Afrique subsaharienne sera entre les mains des femmes : « Multiple et indivisible, l’Afrique sera sauvée par les femmes. […] à Dakar, Bamako, Harare ou Naïrobi. À Djibouti, […] elles s’impliquent plus dans les grands dossiers sociaux – éducation, santé […] Éduquez les femmes, poussez-les vers l’instruction […] » ([53]).

 Christian Dior MOULOUNGUIphilosophe, enseignant de philosophie et doctorant à l’Université Omar Bongo (Gabon),cdmouloungui@gmail.com

Indications  bibliographiques 

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Coquery-Vidrovitch, Catherine, 2013, Les Africains. Histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du XIXe au XXsiècle, Paris, Éditions La Découverte, 414 p. 

              2015, « Les femmes en devenir en Afrique subsaharienne », Paris, Éditions Fondation Gabriel Péri, in La Pensée, 2015. 

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              2011, Femme noire en image. Racisme et sexisme dans la presse française actuelle, Paris, Éditions Hermann, 422 p.

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                 2024, « La philosophie en contexte gabonais : Quels enjeux éducatifs et politiques ? », Analyse politique, Paris,  Éditions Afrique des Idées, 16 janvier, 12 p.

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Sow, Fatou, 1987, « Femmes africaines, emploi et division internationale du travail », Paris, Éditions Présence Africaine, 31 p. 

Wadhwa, Divyanshi,  2019, « Alphabétisation des femmes : des progrès, mais toujours pas de parité », Banque mondiale, blog de donnéess, 22 p. 


[1] Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexe, les extraits publiés dans Paris  Match, n° 20, 6 août 1949. In La philosophie magazine/Hors-Série, XXsiècle : Les philosophes face à l’actualité, Paris, août-septembre 2008, p. 58. 

[2] Victor Hugo, Discours de commémoration de l’abolition de l’esclavage, 18 mai 1978Voir « Discours sur l’Afrique » de 1879, actes et paroles, Laffont, collection Bouquins, tome 4, p. 1010, cité par Seillan J. m., Aux sources du roman colonial. L’Afrique à la fin du XIXsiècle, Éditions Karthala, 2006, p. 14.

[3] Victor Schœlcher, journaliste et homme politique français, est considéré comme le père de l’abolition d’esclavage en France. Voir « Victor Schœlcher (1804-1893) – Une vie, un siècle [archive] », sur senat.fr (consulté le 23 mars 2024). 

[4] Emmanuel Debono et Stéphane Nivet, « 18 mai 1879 : Victor Hugo se plante sur la colonisation », Mémoire et histoire, Licra, 18 mai 2021. 

[5] Yann Le Bihan « L’ambivalence du regard colonial porté sur les femmes d’Afrique noire », Cahiers d’études africaines, Éditions OpenEdition, 1 septembre 2006, p. 513.

[6] Ibid., p. 513.

[7] Nous relevons ici le caractère contraignant de la femme dans la société africaine traditionnelle, qui perdure aujourd’hui. Celui-ci pense que le prestige d’une femme  ou épouse se mesure au foyer. Notamment, au nombre d’enfants procrée, qu’elle donne au lignage, surtout dans le système patrilinéaire. Mais aussi à la soumission aliénante au mari, les droits à l’éducation compromis et allant uniquement dans le sens de promouvoir la domination masculine, adepte des travaux champêtres et ménagés, etc. Pa ailleurs, il faut maintenant voir la femme africaine subsaharienne comme les êtres disposant de plusieurs potentiels, et donc capables de s’affirmer. 

[8] Aradjouman Modeste Boro, « La place de la femme dans le système traditionnel africain », Institut Supérieur Privé de Philosophie, Éditions Maison Lavierie, 03 juin 2014.  

[9] Fatou Sarr, « Féminisme en Afrique occidentale ? Prise de conscience et luttes politiques et sociales », in Vents d’Est, vents d’Ouest : Mouvement de femmes et féminismes anticoloniaux, Genève, Éditions Graduate institute Publications, 2009, p. 1.

[10] Rameline Kamga, « Le leadership réside en la capacité de provoquer le changement grâce à une motivation positive », Magazine Femme, n° 40, août 2012, p. 2

[11] L’Afrique subsaharienne a connu l’esclavage entre 1500 et 1900. 

[12] Depuis la conférence de Berlin de 1884-1885, le continent africain est divisé en colonies appartenant à des pays européens. Voir Elizabeth Heath, Berlin Conference of 1884–1885 : Meeting at which the major European powers negotiated and formalized claims to territory in Africa; also called the Berlin West Africa Conference., Henry Louis Gates, Jr. and Kwame Anthony Appiah (ISBN 978-0-199-73390-3).

[13] La ségrégation est une politique de la discrimination raciale mise en place au sein d’une nation. Celle-ci consiste à séparer physiquement les personnes selon les critères raciaux. C’est aux États-Unis entre 1877 et 1964  elle a été mise en place. En effet, selon le régime socio-juridique que les États-Unis ont connu à partir de la fin de la guerre de sécession en 1865, les Noirs ont été séparés des Blancs. Martin Lutter King (1929-1968), une légende de la lutte des droits civiques, à travers les manifestations pacifiques, a mené une lutte farouche contre la ségrégation  aux États-Unis. Il est assassiné  le 4 avril 1968. Sans oublier aussi Malcom X, l’une des figures emblématiques du mouvement noir de la lutte pour les droits civiques assassiné le 21 février 1965.  

[14] En politique, l’apartheid une gouvernance qui tend à séparer les groupes sociaux ou ethniques. En Afrique du Sud, elle a permis de mettre en place la séparation des Blancs et des Noires, comme deux groupes sociaux distincts entre 1948 et 1994. Nelson Mandela en est une figure emblématique pour la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. Il a été emprisonné pendant 27 ans pour sabotage et conspiration dans le but de renverser le gouvernement. 

[15] Jacques Brasseul, « Colonisation », in Histoire économique de l’Afrique tropicale, 2016, p. 297-335.

[16] Voir Patrice Elie Dit Casaque, « Esclavage, femme, noire : la triple discrimination », Histoire, Le portail des Outre-mer (la 1ere.francetvinfo.fr), 9 mai 2020.  

[17] Patrice Elie Dit Casaque, Op. cit.

[18] Angeles Jurado, « Comment le féminisme est-il représenté en Afrique ? », Esglobal, 31 décembre 2020.  

[19] Lire à ce sujet, Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Africaines. Histoire des femmes d’Afrique subsaharienne du XIXe au XXsiècle, Paris, Éditions La Découverte, 2013, p. 7. 

[20] Patrice Elie Dit Casaque, Op. cit.

[21] Makhtar Diop, « Les femmes en Afrique : un formidable atout dans la lutte contre la pauvreté », Nasikiliza, 29 janvier 2015.  

[22] Patrice Elie Dit Casaque, Op. cit

[23]Evelyn Reed, « De l’infériorité commemythe », in La philosophie magazine / Hors-Série, XXe siècle : Les philosophes face à l’actualité, Paris, août-septembre, p. 59.  

[24] Simone de Beauvoir, Le Deuxième sexeOp. cit., 58.

[25] Ibid., p. 58.

[26] Ibid., p. 59.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Lire à ce sujet, UNICEF, À l’occasion de la Journée internationale de l’enfant africain, Adis Ababa, Dakar, Nirobi, New-York, 16 juin 2022.

[30] Ibid.

[31] Evelyn Reed, « De l’infériorité comme mythe », in La philosophie magazine / Hors-Série, XXe siècle : Les philosophes face à l’actualité, Paris, août-septembre, 2008.

[32] Valèse Mapto Kengne, Thèse de Doctorat  int:itulée : Les filles sur le chemin de l’enseignement supérieur en Afrique subsaharienne : analyse de leurs trajectoires, représentations sociales de l’école et résilience à travers leurs récits biographiques, soutenue en février 2011 à l’Université de Montréal (Canada), Faculté des sciences de l’éducation, Département d’administration et fondements de l’éducation. Voir résumé (p. iii).)

[33] Voir UNESCO, L’éducation des filles-les faits. Rapport mondial de suivi sur l’EPT. Fiche d’information, [en ligne], octobre 2013, p.2-3, disponible sur http://fr.unesco.org/gem-report/sites/ gem-report/files/girls-factsheet-fr.pdf, (consulté le 27/04/2024).

[34] Divyanshi Wadhwa,  « Alphabétisation des femmes : des progrès, mais toujours pas de parité », Banque mondiale, blog de données, 05 septembre 2019.

[35] Makhoumy fall, « Qui et où sont les analphabètes? Afrique sub-saharienne  francophone », Education for All Global Monitoring Report, UNESCO, 2066,  p. 4-7.

[36] Valèse Mapto Kengne, Thèse de Doctorat, Op. cit., p. 8.

[37] Claudine Bralet, « Les femmes, l’éducation et l’eau en Afrique, Paris, UNESCO, 2000.  

[38] Caroline Fink, « L’éducation des femmes et développement en Afrique subsaharienne », HAL open science, Economies et finances. 2011, p. 27.

[39] Ibid., p. 27.

[40] Voir Valentine Ambert, « Afrique : le rôle sous-estimé des femmes dans le développement », Youmetter, 31 août 2021.

[41] Ibid.

[42] Léa Masseguin,« Les femmes en politique : une participation inégale sur le continent en 2019 », Société, Jeuneafrique, 3 mai 2019.  

[43] Laurence Rossignol, « Les femmes en politique », in Après-demain, Paris, Éditions Fondation Seligmann, 2013, p. 25.

[44] Voir Afrique Renouveau, « La lutte des femmes pour l’égalité », disponible sur http://www.un.org/africarenewal/fr/magazine/july-2005/la-luttedes-africaines-pour-légalité, (consulté le 27/04/2024).

[45] Léa Masseguin, Op. cit.

[46] Nisrine Eba Nguema, « Etre une femme africaine aujourd’hui ».

[47] Catherine Coquery-Vidrovitch, (« Les femmes en devenir en Afrique subsaharienne », Paris, Éditions Fondation Gabriel Péri, in La Pensée, 2015, p. 58.

[48] Valèse Mapto Kengne, Thèse de DoctoratOp. cit., p. iv.

[49] Ibid.

[50] Claudine Bralet, « Les femmes, l’éducation et l’eau en Afrique » ? Op. cit.

[51] Valèse Mapto Kengne, Op. cit., p. iv.

[52] Simone de Beauvoir, Deuxième Sexe, Op. cit., p.  58.

[53] Monga (2007 : p. 188). Célestin Monga, C. (2007).  Un Bantou à Washington, un Bantou à Djibouti, Paris, Éditions  P.U.F., 2007, p. 188.

Mouvements sociaux en Afrique : Comment la société civile s’est imposée comme une actrice majeure de la régulation du champ politique

Par Mamadou Lamine FALL, docteur en Sciences politiques à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, spécialiste en coopération internationale pour le développement, la coopération Nord-Sud et la paix et la sécurité internationale.

Résumé 

L’hostilité grandit à l’égard de l’influence des puissances étrangères sur les économies africaines. Des mouvements comme France Dégage axent leur lutte dans ce sens : « Ce slogan vise la France institutionnelle qui en collusion avec le capitalisme, vampirise les peuples ici en Afrique francophone et ailleurs – Comment pouvons-nous vivre la souveraineté monétaire pendant que notre monnaie est frappée en France » ?[1]

Cette hostilité est l’une des raisons pour lesquelles les mouvements sociaux se multiplient  en Afrique ces dernières années mais ce n’est pas l’unique raison. Au plan interne, la gabegie et la gestion chaotique du pouvoir poussent les citoyens et les organisations de la société civile à interpeller les gouvernants sur leur attitude irresponsable. Il s’agit là, d’une question cruciale parce que la gestion du pouvoir est une affaire de tous. Il est nécessaire d’avoir des acteurs neutres capables de réguler le champ politique pour garantir l’ordre, la justice et la cohésion nationale. La société civile apparaît ainsi comme un maillon essentiel dans la pacification du jeu politique, si et seulement si, elle assume sa mission de manière autonome et objective.

Mots clés : Société civile, transparence et parti politique.

Introduction

La prolifération des organisations de la  société civile en Afrique constitue une preuve évidente du rejet des politiques des grandes puissances comme la France: « 
Au Mali, au Sénégal et plus récemment au Tchad, lors des mouvements de protestation, les jeunes du continent s’en prennent aux symboles de la présence française en Afrique ».[2]

L’ère des gestions unilatérales est révolu. Les pays africains abritent de plus en plus de mouvements issus de la société civile qui prennent en charge certaines questions ou doléances qui ne sont pas satisfaites par l’État. Nous ne sommes plus à l’époque des grandes dictatures, relais de ces puissances internationales, où il est quasiment impossible de porter certains combats au nom de la justice sociale et du partage équitable des ressources. Les gouvernements africains sont désormais surveillés comme du lait sur le feu. Il n’est plus permis de dicter une politique ou une vision aux gouvernés. La gestion participative devient un levier fondamental pour la réussite de tout projet de société. 

Nous sommes ainsi loin de l’époque où la France imposait ses dirigeants aux pays francophones, comme le note Banncel Nicolas : « C’est largement au moment de la transition vers les indépendances qu’a été mis en place un système de formation et de sélection des élites africaines susceptible de préserver les intérêts de l’ancienne métropole et de conserver ses principales prérogatives, malgré la décolonisation. Tout était alors en place pour que soit maintenue la connivence entre le première génération de dirigeants, puis les suivantes, et les autorités françaises ».[3]

En conséquence, les populations africaines veulent désigner leurs propres leaders en toute autonomie et en toute liberté sans l’ingérence d’un pays tiers comme la France. C’est ce qu’on peut noter dans les propos du Malien Issa Ndiaye lors d’une interview accordée aux journalistes de la BBC sur le sentiment anti-français en Afrique: « Je pense que ce rejet de la politique française vient essentiellement de là. On a le sentiment que ceux qui sont au pouvoir dans nos différents pays en Afrique le sont par la volonté de la France. Et ils sont maintenus au pouvoir par le fait de la puissance française. Et qu’il n’ont pas de légitimité populaire en dehors de cela », dit-il ».[4]

Il s’avère nécessaire maintenant de définir la notion de société civile et pour cela, nous allons citer la définition de la Banque Africaine de Développement concernant ce concept: « La société civile recouvre un ensemble d’activités humaines et associatives qui s’opèrent dans la sphère publique en dehors du marché et de l’Etat. Elle est la libre expression des intérêts et aspirations de citoyens organisés et unis autour d’intérêts, d’objectifs, de valeurs ou de traditions, et mobilisés pour mener des actions collectives en tant que bénéficiaires ou parties prenantes au processus de développement. Bien que la société civile se démarque de l’Etat et du marché, elle n’est nécessairement pas en contradiction avec eux. En dernière analyse, elle exerce une influence sur ces deux entités qui l’influencent en retour ».[5]

Toujours dans cette même logique de conceptualisation, la notion de mouvements sociaux fait référence à une dynamique de groupe tendant vers le changement social, comme le souligne l’historien Alain Touraine.Il définit le mouvement social comme « une action collective des individus en vue d’un changement social ; cette action est destinée à contrôler les orientations sociales de leur environnement. C’est le dépassement du mouvement contestataire du groupe, et la mise en cause du pouvoir et de sa domination ».[6]

En outre, les mouvements  populaires constituent une réponse significative aux nombreux problèmes dont souffrent les citoyens africains à savoir : la pauvreté, le sous-développement, l’insécurité, l’endettement, la dépendance vis-à-vis de l’aide etc. 

Par ailleurs, les mouvements anti-français montent au créneau pour dénoncer l’attitude de la France dans le fonctionnement et l’organisation des pays francophones, comme nous pouvons le constater dans les mots de l’écrivain Boubacar Boris Diop: « l’arrivée à maturité d’une génération qui ne se sent pas concernée par ce que la France a pu représenter pour ses aînés, qui regarde de moins en moins vers elle»[7]

Cela dit, l’analyse de ce thème pose une question essentielle à savoir : Comment décrire la trajectoire et le rôle des mouvements sociaux africains ? Le sens de ce questionnement influencera nos futures approches. Dans un souci méthodologique, nous allons nous appuyer sur des postulats théoriques et pratiques pour élucider notre démarche. L’étude de ce thème fait appel à des considérations épistémologiques, mais elle se focalise aussi sur des exemples concrets concernant les actions menées par les mouvements sociaux en Afrique.

  1. Genèse des mouvements sociaux

Dans cette partie, l’étude sera orientée vers la naissance des mouvements sociaux en Afrique. Nous allons ainsi tracer l’origine de ces mouvements dans deux périodes à savoir : les mouvements sociaux des années 60 et les mouvements sociaux des années 90

A/ Les mouvements sociaux des années 60

Contrairement à ce qu’on pense, l’origine des mouvements sociaux remonte bien longtemps en Afrique, dès les années 60. Il faut savoir que le contexte était très particulier dans la mesure où, les sujets de revendication portaient sur l’occupation coloniale comme le souligne Thomas Deltombe : « Partout en Afrique, des syndicats, des associations, des intellectuels, des partis politiques réclament l’égalité de traitement et la fin du racisme ».[8]

Les pays africains étaient sous le contrôle de la puissance coloniale. Cette puissance imposait sa culture, contrôlait l’administration et s’adonnait au pillage des ressources comme l’explique l’historienne Samia ElMechat : « Tout d’abord, l’administration coloniale est dotée d’instruments de commandement et de contrôle lui permettant d’asseoir la domination coloniale. Il n’existe pas de contrepoids véritable au pouvoir qui lui est dévolu, aucune limitation ne venant faire obstacle à cette concentration du pouvoir administratif »[9]

Cette situation étant devenue intenable, c’est pour cette raison que nous avons assisté à l’apparition des mouvements de lutte et de contestation contre l’occupation coloniale. 

Ainsi, plusieurs mouvements populaires ont vu le jour et les relations entre les puissances coloniales et les mouvements de contestation étaient devenus alors plus tendues et plus difficiles. Nous allons mentionner, ici l’attitude des mouvements étudiants anticoloniaux selon Pascal Bianchini: « Pour résumer cette tentative très brièvement, j’ai distingué trois âges dans l’histoire des mouvements étudiants africains : celui de l’anticolonialisme, notamment, dans le cadre du militantisme diasporique de la West African Students’ Union (Wasu) et de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf), celle de l’anti-impérialisme, avec une effervescence militante, liée au développement d’organisations de la gauche révolutionnaire de la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1980, et enfin celui des luttes contre l’ajustement structurel et pour la démocratisation des régimes africains durant les années 1990 en particulier ».[10]

En clair, l’indépendance des pays africains a été portée par les mouvements des étudiants africains en France. Il s’agit de l’Association des Étudiants du Rassemblement Démocratique Africain (AERDA) dirigée par  Cheikh Anta Diop et la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF) comme le souligne Nicolas Bancel en ces termes : « Enfin, Nicolas Bancel a proposé une analyse de cette période en croisant histoire institutionnelle des élites et histoire culturelle de la jeunesse. Il repère deux phases dans le mouvement étudiant, la première entre 1946 et 1956 marquée par une diversité d’associations et la seconde, à partir de 1956, caractérisée par l’unification du mouvement au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Tout en reconnaissant que l’AERDA reste mal connue, il note que cette association, durant la première période, est « l’un des creusets de la formation politique des militants nationalistes étudiants ». [11]

Beaucoup de membres issus de ces mouvements anticoloniaux ont finalement crée des partis politiques, c’est le cas de Cheikh Anta Diop avec sa formation politique dénommée, Rassemblement National Démocratique (RND), créée en 1976 et légalement reconnue en 1981. Il en est ainsi pour le parti de Majhemout Diop, le (PAI) Parti Africain de l’Indépendance, crée en 1957.

Toutes ces raisons mentionnées ci-dessus, montrent clairement que les mouvements sociaux ne datent pas d’aujourd’hui contrairement aux idées reçues. 

B/ Les mouvements sociaux après les années 1960

La trajectoire des mouvements sociaux est à tracer dans le temps, car un phénomène marquant est venu changer la donne. Il s’agit de trois événements majeurs. 

Le premier est que les mouvements sociaux de l’époque coloniale ont finalement vu leur lutte être couronnée de succès puisque la grande majorité des pays africains ont accédé à l’indépendance dans les années 1960. Les mouvements populaires disparaissent pour devenir des partis politiques. C’est le cas de l’Algérie avec  le Front de Libération National (FLN) qui a  participé activement à l’indépendance de ce pays maghrébin. Le FLN prend la connotation d’un parti politique après l’indépendance de l’Algérie comme le mentionne le  sociologue algérien Nacer Djabi: « Durant les trois premières décennies de l’Algérie indépendante, le mouvement associatif national s’est réduit comme peau de chagrin. Suspecte aux yeux du parti unique, la société civile se résumait alors aux « organisations de masse », qui n’étaient rien d’autre que des satellites du FLN. En 1987 toutefois, le pouvoir lâche du lest, et l’Algérie s’inspire de la fameuse loi française de 1901 pour réglementer l’activité associative. Vingt ans plus tard, la société civile s’impose chaque jour un peu plus comme un partenaire essentiel des autorités dans l’élaboration des politiques publiques et la prise de décisions ».[12]

Le deuxième point concerne la lutte des années 1980 avec les politiques d’ajustement structurel des institutions de Breton Woods,  Les dirigeants des pays africains nouvellement indépendants sont considérés comme des mauvais gestionnaires des ressources publiques dans la mesure où, ils ont mal géré les fonds alloués par la Banque Mondiale et le FondsMonétaire International pour construire le développement économique du continent. Cette situation a conduit les bailleurs de fonds à promouvoir une gestion inclusive et participative dans la gouvernance des ressources publiques.. C’est dans ce contexte que les organisations de la société civile se créent un peu partout en Afrique pour garantir la transparence dans la mise en oeuvre des projets et programmes de développement: « 
À partir des années 1980, avec la crise de l’État « développementaliste » et les premiers plans d’ajustement structurels, les pays africains deviennent plus dépendants de l’aide publique internationale et aussi des modèles d’organisation occidentaux. En 1989, le « consensus de Washington » impose, à travers les grands bailleurs de fonds, une vision néolibérale qui vise à étendre le rôle du marché et à restreindre celui de l’État. Dans le contexte du début des années 1990, le rôle politique des sociétés civiles africaines s’affirme comme le moteur des démocratisations, au point de surpasser celui des partis politiques dénoncés comme les refuges d’un personnel politique inamovible ».[13]

Le troisième point concerne le basculement des pays africains vers la démocratie dans les années 1990. Après l’indépendance, le parti unique qui reflétait le champ politique avec une opposition quasi inexistante, cède la place au multipartisme et au développement de la presse privée. Le pouvoir est devenu alors un objet de convoitise. Des élections libres et transparentes deviennent le seul moyen légitime pour accéder au pouvoir et les institutions publiques sont de plus en plus acculées par une opposition farouche et une presse écrite très critique. À cela s’ajoute, la naissance progressive des mouvements sociaux qui militent pour la plupart pour le respect de la démocratie et des libertés , comme on le remarque ici : « En Afrique, les luttes de démocratisation sont de plus en plus portées par des mouvements sociaux ».[14]

Par ailleurs, nous allons aborder le rôle de quelques mouvements populaires en Afrique.

Au Sénégal, on peut citer le mouvement « y’en a marre » crée en 2011 et le  Front pour une Révolution Anti-impérialiste, Populaire et Panafricaine « FRAPP-France Dégage » lancé en 2017 et qui est une coalition de 17 organisations militant pour les mêmes causes. Ces mouvements populaires ont été à l’origine de plusieurs manifestations et contestations contre la vie chère, la corruption et l’influence de la France dans les secteurs clés de l’économie.

En Ouganda, on peut citer l’exemple de Black Monday Movement composé d’ONG et d’organisations de la société civile. Ce  mouvement citoyen envahissait tous les lundis les grandes artères de Kampala pour dénoncer la corruption et la mauvaise gestion des deniers publics.

Au Congo, c’est le  même sentiment avec la coalition « Publiez ce que vous payez » qui mène des actions de contestation contre la corruption.

Enfin, au Burkina Faso, le « Balai citoyen » est un exemple concret, inspiré par le mouvement « y’ en a marre » du Sénégal, a été créé en 2013 pour porter le combat concernant la justice et la transparence dans la conduite des affaires publiques. 

C/ Les points de revendication des mouvements sociaux après les années 90

Il s’avère nécessaire de faire le point sur les points de revendication des organisations de la société civile.

Le domaine politique

Les mouvements de la société civile sont très regardants sur la bonne marche de la démocratie et ils interviennent dans presque tous les domaines de la vie sociale, comme on le souligne ici : «Les citoyens ne veulent plus être des observateurs passifs au sein des organisations de masse, mais veulent plutôt façonner les résultats et jouer un rôle plus actif et participatif dans les processus de prise de décision. Ainsi, les citoyens se réunissent en groupes locaux de manière spontanée et informelle – y compris via les médias sociaux – pour débattre et résoudre des problèmes spécifiques ».[15]

Ils jouent un rôle d’intermédiaire entre le pouvoir et l’opposition et tentent même parfois de réconcilier les deux camps en cas de conflit ou de crise politique. Le rôle de la société civile en tant que contre-pouvoir est fondamental. De même que la séparation des pouvoirs telle que théorisée par Montesquieu. Mais, cette séparation est de plus en plus remise en cause en raison de son caractère théorique. C’est pourquoi, la société civile joue un rôle indéniable dans ce sens. Non seulement, elle milite pour le respect de la séparation des pouvoirs, mais aussi, lutte pour la bonne marche de la démocratie. On peut citer entre autres, le respect du calendrier électoral, la tenue des élections libres et transparentes, l’indépendance de la justice etc. 

Enfin, la société civile en assurant son rôle, participe à la pacification de l’espace politique et du coup, son existence devient indispensable dans une démocratie.

Les autres thèmes de contestation

La mauvaise conduite des affaires publiques ainsi que les promesses électorales non tenues font naître des revendications tout azimut. Les thèmes de contestation sont de plusieurs natures. 

La mauvaise gestion des finances publiques est devenue un problème majeur en Afrique, surtout que les cas de détournement sont très fréquents, c’est le cas de l’Ouganda, comme on le remarque ici : « Les médias se font l’écho d’un rapport accablant du contrôleur général ougandais, accusant des fonctionnaires, y compris certains responsables au sein du bureau du Premier ministre, du détournement de quelque 15 millions de dollars. L’argent était destiné à des projets de développement dans le nord du pays, dévasté par une longue guerre civile. Lors d’une conférence de presse, le Premier ministre, Amama Mbabazi, reconnait qu’ « un vol massif » a eu lieu ».[16]

Les populations pensent que les hommes politiques s’enrichissent illégalement et le phénomène reste impuni: « Néanmoins, très rapidement, les nouveaux dirigeants ont réalisé les limites de leur pouvoir dans un tel cadre; c’est ainsi qu’à travers des théories apparemment nationalistes, mais souvent démagogiques, le contrôle de l’administration par le politique s’est répandu entraînant un dérapage budgétaire, le recul de la neutralité de l’administration et à la longue, le recul de la croissance. Cette situation qui a aussi créé de nouvelles ambitions politiques (la politique étant de plus en plus perçue comme l’échelle la plus courte vers l’enrichissement personnel) a entraîné l’instabilité politique, faute de réelle perspective d’alternance ».[17]

Ensuite, le pouvoir est vu comme une ascension sociale. Il suffit d’être dans un poste de responsabilité pour devenir riche à un rythme très rapide. C’est la raison majeure qui incite les acteurs de la société civile à jeter le discrédit sur les acteurs du pouvoir. La situation est beaucoup plus inquiétante lorsqu’on sait que la majorité des pays sous-développés ont un budget déficitaire. Le thème de la contestation semble être légitime puisqu’il dénonce ces pratiques malsaines qui ne font qu’aggraver la pauvreté et la précarité.

En outre, d’autres sujets brutaux sont couverts par la société civile, à l’instar de l’équité et la justice. En effet, dans un pays, où la justice est à deux vitesses, les cas de dénonciation d’un pouvoir judiciaire infaillible vont certainement se multiplier. C’est ce que nous observons dans la plupart des pays africains. C’est  ce qui ressort de l’enquête menée par Afrobaromètre sur l’indépendance de la justice en Afrique,  comme on le note ici : « Une enquête Afrobaromètre sur les institutions judiciaires a révélé que les tribunaux sont parmi les institutions suscitant le plus de méfiance en Afrique. Près de la moitié des personnes interrogées (43 %) font « pas du tout ou juste un peu » confiance aux tribunaux. Par ailleurs, 33 % des personnes interrogées pensent que tous ou la plupart des juges et des magistrats sont corrompus, et 54 % estiment qu’il est « difficile ou très difficile » d’obtenir de l’aide auprès des tribunaux. ».[18]

Enfin, la tenue des élections libres et transparentes fait défaut le plus souvent  en Afrique: « L’adage s’est appliqué à plusieurs élections africaines récentes où les citoyens se sont rendus aux urnes et ont vu le décompte de leurs bulletins de vote manipulés. Les commissions électorales ont annoncé des résultats invraisemblables, qui ont été immédiatement contestés. Les parties lésées ont été invitées à « aller devant les tribunaux » pour obtenir réparation, mais les juges ont rejeté leurs requêtes et confirmé le résultat favorable au président sortant, qui a été dûment investi. Les félicitations ont alors afflué de la part des dirigeants africains et étrangers malgré la fraude électorale avérée. Les récentes élections en République démocratique du Congo (RDC), au Zimbabwe, en Égypte, au Gabon, en Sierra Leone, à Madagascar et en Ouganda semblent avoir suivi cette tendance ».[19]

Généralement, le processus électoral est émaillé de conflits, c’est le point de vue du Bureau des Nations Unies pour  l’Afrique de l’Ouest et du Sahel (UNOWAS) sur la question dans une note publiée en 2017 : « La  violence électorale est déclenchée pendant la période électorale quand des parties en position de force ou de faiblesse constatent que l’autre partie établit de manière unilatérale les règles du jeu électoral qui la favorisent. Les sujets sur lesquels ce déclenchement est plus rapide restent : la mise en place du fichier électoral, la mise en place de l’administration électorale et les résultats électoraux. La violence électorale se manifeste par des actes tels que : la violation du cadre juridique ; les paroles blessantes ou indécentes ; les assassinats ; les coups et blessures entre supporters rivaux ; l’intimidation des adversaires, des électeurs ou des agents électoraux ; le bourrage des urnes ; l’exclusion de communautés »[20]

Comme, nous le savons, la composition de l’organe chargé d’organiser les élections pose beaucoup de problèmes. Les acteurs ne sont pas toujours d’accord sur la légitimité de certains membres de l’organe en question. Du côté du pouvoir, on tente de rassurer, mais on peine à convaincre et du côté de l’opposition, c’est l’amertume et la désolation. En dernier lieu, la société civile cherche à calmer le jeu en invitant les acteurs à discuter et s’entendre sur un minimum de consensus.  

Il en est de même après la proclamation des résultats, beaucoup de contestation sont notées pouvant même entraîner des scènes de violences indescriptibles. Les conflits post-électoraux sont visibles un peu partout en Afrique. C’est pourquoi, la société civile s’implique davantage dans tout le processus électoral pour garantir la transparence de celui-ci. Pour assurer la fiabilité des élections, les organisations de la société civile mènent une mission importante comme le mentionne Emmanuel Koukoubou en ces termes : « En somme, il est à retenir que si l’action de la société civile à l’intérieur de la CENA est difficile à appréhender, elle est particulièrement remarquable en dehors de la commission électorale. Dans cette posture, c’est un rôle de garant de la transparence des élections que les organisations de la société civile se sont attribuées ».[21]

Cette liste n’est pas exhaustive, la société civile s’intéresse à d’autres questions comme l’environnement, la protection des données personnelles, la justice sociale etc.

Ainsi, force et de constater que le rôle des mouvements sociaux est primordial pour le bon fonctionnement d’un pays. Le plus important, c’est qu’ils doivent assurer leurs missions avec indépendance et impartialité. Ils doivent rester à équidistance des parties. Souvent, on reproche à la société civile de prendre partie. Autrement dit, le pouvoir la considère comme une opposition alors que sa mission doit être celle d’un organe d’alerte et de sensibilisation. 

Bibliographie

[1] GUEYE Daouda, « À PROPOS DU CONCEPT « FRANCE DÉGAGE » », 02/08/219, disponible sur https://www.seneplus.com/opinions/propos-du-concept-france-degage

[2] LÔ Ndèye Khady & Bouboutou- BOUBOUTOU-POOS Rose-Marie « Sentiment anti-français « : quelle est son histoire en Afrique et pourquoi il resurgit aujourd’hui  »?, 28 mai 2021, disponible sur https://www.bbc.com/afrique/region-56971100

[3] Nicolas Banncel, « La voie étroite : la sélection des dirigeants africains lors de la transition vers la décolonpisation », Dans Mouvements 2002/3 (no21-22), p.28

[4] LÔ Ndèye Khady & Bouboutou- BOUBOUTOU-POOS Rose-Marie « Sentiment anti-français « : quelle est son histoire en Afrique et pourquoi il resurgit aujourd’hui « ?, 28 mai 2021, disponible sur https://www.bbc.com/afrique/region-56971100

[5] Document Banque Africaine de Développement et Fonds Africain de Développement, « COOPERATION AVEC

LES ORGANISATIONS DE LA SOCIETE CIVILE POLITIQUE ET DIRECTIVES », OESU, octobre 1999

[6] https://www.lemondepolitique.fr/cours/sociologie/contemporains/_alain_touraine.htm

[7] Fanny Pigeaud, « Manifestations et critiques de Bamako à Dakar Présence française en Afrique, le ras-le-bol », LeMondediplomatique.fr, Mars 2020 disponible sur https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/PIGEAUD/61500, consulté le 26 août 2021.

[8] Deltombe Thomas : « Afrique 1960, la marche vers l’indépendance », Le Monde- diplomatique, disponible surhttps://www.monde-diplomatique.fr/publications/manuel_d_histoire_critique/a5326

[9] https://books.openedition.org/pur/104279?lang=fr

[10] BIANCHINI Pascal, «  l’âge anticolonialiste à l’âge anti-impérialiste : Le rôle charnière de l’Union générale des étudiants ouest-africains (Ugeao) à Dakar (1956-1964) », Comprendre le Sénégal et l’Afrique aujourd’hui (2023), pages 497 à 517

[11] MOURE Martin (2023), « Cheikh Anta Diop, l’AERDA et le mouvement étudiant africain à Paris. Une autre Histoire des luttes pour l’indépendance de l’Afrique », Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique, n° 4, 35-47, disponible sur : https://oap.unige.ch/journals/rhca/article/view/04mourre

[12] Djabi Nacer, «  Société civile », 22 août 2008, disponible sur https://www.jeuneafrique.com/115719/societe/soci-t-civile/

[13] QUANTIN Patrick « Le rôle politique des sociétés civiles en Afrique : vers un rééquilibrage », Dans Revue internationale et stratégique 2008/4 (n° 72), pages 29 à 38

[14]Akindèse Francis et Zina Ousmane, « L’État face au mouvement social en Afrique », Revue Projet 2016/6 (N° 355), pages 83 à 88

[15] Cristina Buzasu, « Le rôle de la société civile dans l’élaboration des politiques », 19 juin 2020

[16] Essoungou André-Michel, « Le réveil de la société civile  en Afrique » Afrique Renouveau, Décembre 2013

[17]ALAO Sadikou, « Société civile et bonne gouvernance »

[18] NANTULYA Paul, « La mainmise du régime sur les tribunaux en Afrique », 27 février 2024, disponible sur https://africacenter.org/fr/spotlight/la-mainmise-du-regime-sur-les-tribunaux-en-afrique/

[19] NANTULYA Paul, « La mainmise du régime sur les tribunaux en Afrique », 27 février 2024, disponible sur https://africacenter.org/fr/spotlight/la-mainmise-du-regime-sur-les-tribunaux-en-afrique/

[20] Bureau des Nations Unies pour  l’Afrique de l’Ouest et du Sahel (UNOWAS) « COMPRENDRE LA VIOLENCE ÉLECTORALE POUR MIEUX LA PRÉVENIR » 6 décembre 2017, disponible sur https://unowas.unmissions.org/fr/comprendre-la-violence-%C3%A9lectorale-pour-mieux-la-pr%C3%A9venir

[21]  KOUKOUBOU Emmanuel, « La société civile dans la transparence des élections », 21 Octobre , 2018

Salubrité urbaine: La ville de Douala fait sa mue avec l’opération  »Douala Clean City ! It’s Possible »

Par Georgie Aurore Arlette Wondje Ngothy, Experte en mobilité urbaine et Directrice Adjointe de la Police Municipale et de la Sécurité en charge du Contrôle de la Circulation, de l’Occupation de la Voie et des Espaces Publics de la Ville de Douala.

Et Rodrigue Nana Ngassam, Docteur en Science Politique (Université de Douala). Chargé d’étude à la Cellule des Relations Publiques de la Division de la Communication et des Relations Publiques de la Ville de Douala.

Introduction 

Présenté officiellement le 23 octobre 2023 par le Gouverneur de la Région du Littoral, Samuel Dieudonné IVAHA DIBOUA aux différentes autorités de la ville de Douala, le programme ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’ a vu sa phase opérationnelle lancée le 31 octobre 2023 par le Maire de la Ville, Dr Roger Victor MBASSA NDINE sur toute l’étendue de la capitale économique du Cameroun. Il faut dire que ce programme arrive à point nommé tant la ville de Douala fait face à une insalubrité criarde qui dénature le décor urbain avec des tas d’immondices. Il s’affirme comme une opération de civisme et de restauration de la propreté urbaine afin de redonner à la ville de Douala, son lustre d’antan. 

Le casse-tête de la gestion des déchets à Douala 

La prise en charge des déchets est souvent un casse-tête pour les collectivités locales. Surtout lorsque l’on sait que la ville de Douala avec ses près de 4.000.000 d’habitants produit 2500 à 3000 tonnes de déchets chaque jour[1]. Si elle traîne cette fâcheuse réputation de dépotoir à ciel ouvert, ce n’est pas faute de déployer de sérieux efforts pour laver cet affront. La gestion des déchets ménagers préoccupe au plus haut point l’Exécutif Communautaire de la Communauté Urbaine de Douala et ceux des Communes d’Arrondissement.Le modèle de gestion des déchets qui s’appuie sur un partenariat public-privé ne permet plus d’assurer un service régulier de collecte et de traitement des ordures ménagères. L’entreprise Hygiène et Salubrité du Cameroun (HYSACAM) en charge de la collecte des déchets au Cameroun ne dispose pas d’assez de moyens pour procéder à leur enlèvement, à leur nettoyage ou à leur recyclage. La faible logistique de son matériel de collecte ne peut couvrir tous les interstices de la ville de Douala encore moins absorbée l’intégralité des déchets ménagers issus des ménages. 

Parallèlement, il faut dire que l’incivisme des populations est également un autre facteur aggravant de ce désordre urbain[2].  Amas d’immondices, stagnation d’eau pour cause de mauvais pavage, défaut d’entretien des conduites d’eau ménagères, mauvaise odeur des fosses et cabinets, saletés des murs, des espaces publics sont autant d’incivilités causées par des populations insouciantes ou inconscientes de la gravité de leur geste au quotidien pour la ville. Chaque jour, il faut balayer sans cesse entre les pieds des passants, débarrasser à toute heure les rues des tas d’immondices et objets les plus invraisemblables abandonnés sur le trottoir, verbaliser les incivilités. Et recommencer sans cesse nonobstant le coût financier dans un contexte de décentralisation où les collectivités territoriales décentralisées rencontrent des difficultés financières. D’où, il était important pour le Maire de la Ville, de reprendre la question des déchets en main afin de redonner un nouveau visage à la ville de Douala en y impliquant ses habitants. 

Repenser le mode de gestion des déchets avec ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’

Ce programme à l’allure d’opération ville propre a pour but de procéder, au balayage des voies et places publiques, au curage des caniveaux, à l’enlèvement et au transport des ordures ménagères et à la mise en décharge. Il consiste également au déguerpissement des occupations anarchiques et insalubres des emprises des voies publiques et à la sensibilisation des populations. Il faut dire qu’il fallait lancer une grande bataille de la propreté pour mettre fin à l’insalubrité constatée dans les quartiers, villages et cantons de la cité économique du Cameroun. Les engins, balais et uniformes des éboueurs écument à longueur de journée les rues de Douala pour enlever les encombrants qui s’y trouvent. Le spectacle du propre passe aussi par les ‘’Women Clean City’’, ces mamans qui ont pris l’initiative de mettre fin à la pollution de l’environnement par des déchets. Celles-ci balaient les carrefours, les trottoirs, les chaussées, les grandes artères de la ville pour montrer aux autres citadins que la propreté de la ville est une affaire de tous. Il s’agit aussi d’offrir un service sans interruption en mobilisant en permanence la propreté sur le terrain à peu près jour et nuit, les jours ouvrables, les dimanches et les jours fériés.

L’Exécutif Communautaire est conscient que le programme ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’ est une vitrine à laquelle il faut amener les populations à adhérer. A cet effet, des sensibilisations sont faites dans les quartiers, les marchés, les établissements scolaires pour éduquer les populations, les jeunes, les commerçants, les informer sur les bonnes pratiques en matière de gestion de déchets et les méthodes du tri sélectif pour favoriser le recyclage dans leur environnement. Apprendre à la population à assurer la salubrité de leur cadre de vie est une action noble que plusieurs citadins apprécient et exhortent le Maire de la Ville à avoir la main lourde contre les contrevenants qui enfouissent ou jettent les ordures au sol. Ce que l’on sait, c’est qu’il ne suffit pas de verbaliser pour obtenir des résultats. La coercition ne résout pas les problèmes, même si elle doit exister pour traiter certaines situations. D’où, l’implication des citoyens car, ils ne sont pas que des clients mais des habitants d’une ville de Douala qui aspire à un mieux-être, à un mieux-vivre à l’image des grandes métropoles modernes et attractives. 

Associer les populations pour un environnement salubre et agréable

Le premier niveau d’implication des usagers consiste à obtenir d’eux qu’ils ne salissent pas. Des campagnes régulières les y incitent : des spots sont diffusés dans les médias, des affiches collées dans les écoles, les panneaux publicitaires de la ville (Douala Clean City ! It’s Possible, interdiction de jeter les ordures au sol sous peine de sanctions ; Propreté de Douala. Ayons l’amour de notre ville etc.). Le Maire de la Ville ne ménage pourtant pas ses efforts et a, par exemple installés les comités de coordination du Programme ‘’Douala Clean City’’ dans tous les cinq arrondissements continentaux de la ville de Douala. L’objectif reste de sensibiliser et mobiliser les communautés locales pour embellir la ville et assurer une propreté durable dans chaque arrondissement. Comme l’a souligné le préfet du Wouri, la propreté ne peut être garantie sans l’appui et le soutien de la population : « Aujourd’hui, nous observons bien à l’évidence que nos seules villes et communes ne peuvent pas valablement porter cette vaste opération si elles n’ont pas l’appui, le soutien des populations… Il est important que cette propreté commence par des simples citoyens que nous sommes »[3].

Demander la participation des usagers vise aussi à optimiser les dépenses. Dans un contexte de décentralisation qui voit les compétences des collectivités territoriales décentralisées augmenter, celles-ci connaissent des difficultés financières qui les conduisent à une gestion davantage « managériale » des services urbains. Elle passe par exemple par une production de services urbains plus flexibles, donc mieux adaptés aux demandes. Orientation que l’on voit à l’œuvre à la Communauté Urbaine de Douala avec la création de plusieurs régies autonomes (la régie des routes et des constructions, la régie foncière et domaniale et la régie de la propreté urbaine) pour minimiser les coûts des travaux d’aménagement et de restructuration de la ville. C’est aussi pourquoi on demande aux usagers de mettre « la main à la pâte » et d’être plus conscients des dépenses. Il est faux de laisser croire que le Service de la Propreté peut tout nettoyer. C’est aux populations aussi à prendre en main la propreté de leur ville et c’est désormais du civisme de chacun que dépendront les progrès les plus significatifs.

Mettre fin à La tolérance administrative avec ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’

La tolérance administrative se rapporte à des agissements permettant l’établissement de situations en marge de la légalité. Ainsi, les errances de l’autorité publique pour gérer efficacement les espaces publics à Douala ont fait de ces lieux, des espaces de désordres[4]. En tolérant des agissements qui favorisent l’établissement de situations en marge de la légalité, les municipalités se rendent parfois complices du fléau du désordre urbain. Or l’Etat, instrument de la contrainte organisée possède par excellence, les moyens de se montrer intolérant à travers la répression des violations éventuelles de la règle de droit. Aussi, pour un nouvel ordre urbain dans la ville de Douala, il est temps de rétablir une relation entre l’art de construire et celui de bâtir une communauté à l’aide d’une planification et d’une conception spatiale s’appuyant sur une participation des citoyens. Il devient par conséquent impératif pour lutter contre le désordre urbain, d’amener les masses urbaines notamment par le recours à l’image, à l’audition, au langage, à contribuer, à déconstruire, à construire ou à reconstruire l’identité de la ville même par une participation individuelle et/ou collective à la recomposition du tissu urbain désormais très fragmenté et fragilisé. 

L’idée générale ici est de mettre en place une véritable communication urbaine basée sur l’éducation, l’information et la sensibilisation des populations sur tous les aspects d’intérêt commun en milieu urbain afin d’en finir avec l’incivisme. Car, sans une citoyenneté active, responsable et disciplinée, sans une autorité bien ordonnée, sans une capacité réelle de l’Etat à répondre effectivement aux attentes des populations, la lutte contre le désordre urbain a toutes les chances d’être un combat perdu d’avance. Une restructuration urbaine s’impose au sens de la Loi n° 2004/003 du 21 avril 2004 régissant l’urbanisme au Cameroun à travers un ensemble de mesures et opérations d’aménagement qui consiste en la démolition totale ou partielle d’un secteur urbain insalubre, défectueux ou inadapté, en vue d’y implanter de nouveaux paysages urbains. Cela exige à des endroits, une réaffectation des espaces à de nouveaux usages. Les espaces colonisés par des commerces doivent laisser place véritablement à des espaces verts, des routes, à la circulation piétonne, etc.C’est autour de cette question qu’il faudrait réfléchir pour mettre fin à la normalisation de l’écart dont parle le philosophe camerounais Hubert Mono Ndjana qui caractérise Douala.

(1) Ngo Bonog Jean-George, « Douala dans les ordures : ce qui fait problème », in « Assainissement de la ville. Comment transformer le visage de notre cité ? », Mundi Mwasu n° 13, 2023, p. 35-36. 

(2) Nana Ngassam Rodrigue, « Cameroun : l’urbain informel et ses paradoxes à Douala », Magazine Formes,le 25 mai 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/l-urbain-informel-a-douala

(3) Douala Clean City: Le préfet du Wouri installe les comités de coordination des 5e et 3e arrondissements – CitiesHebdo  

(4) Nana Ngassam Rodrigue, « Le contrôle des espaces publics par le commerce informel à Douala », Magazine Formes, le 1er juin 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/les-espaces-publics-a-douala


[1] Ngo Bonog Jean-George, « Douala dans les ordures : ce qui fait problème », in « Assainissement de la ville. Comment transformer le visage de notre cité ? », Mundi Mwasu n° 13, 2023, p. 35-36. 

[2] Nana Ngassam Rodrigue, « Cameroun : l’urbain informel et ses paradoxes à Douala », Magazine Formes, le 25 mai 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/l-urbain-informel-a-douala

[3]Douala Clean City : Le préfet du Wouri installe les comités de coordination des 5e et 3e arrondissements – CitiesHebdo  

[4] Nana Ngassam Rodrigue, « Le contrôle des espaces publics par le commerce informel à Douala », Magazine Formes, le 1er juin 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/les-espaces-publics-a-douala

 Le service universel de télécommunications: un droit social au concours des politiques publiques de décentralisation administrative, économique et de lutte contre les inégalités

Par Samba Diouf, juriste consultant en droit du numérique et des télécommunications et en droit des affaires

Les territoires africains comptent beaucoup de zones reculées qui sont de densité certes faible, mais qui expriment le besoin d’un réseau de télécommunication ouvert au public, affirme dans cette note Samba Diouf, juriste consultant en droit du numérique et des télécommunications et en droit des affaires.  

Le développement de politiques de Service Universel au sein des Etats africains pourrait avoir un effet d’entraînement sur les taux de couverture nationale relevant des obligations d’ordre public et des engagements conventionnels des opérateurs existants. La politique de Service Universel aura un impact social décisif sur les territoires aussi bien au niveau de leur numérisation, de l’emploi des jeunes que de la vie sociale en général. Les communications électroniques peuvent constituer aussi un levier social à l’intégration économique des organisations sous régionales africaines (UEMOA, CEDEAO, CEMAC, UMA…). 

Biographie de l’auteur

Juriste consultant et enseignant en droit privé des affaires et en droit économique et du système OMC. Chargé de Travaux dirigés à la faculté de droit de l’UCAD jusqu’en 2010, Samba Diouf est responsable du Service Juridique, du Contentieux  et des relations institutionnelles pour l’opérateur de Service Universel  de télécommunication du Sénégal.

Entre 2015 et 2023, Samba Diouf a participé à l’élaboration de l’essentiel des documents stratégiques et des réformes juridiques du Sénégal relatifs aux télécommunications et au numérique

Samba Diouf a participé sous l’égide de l’ARTP Sénégal à l’élaboration d’un modèle juridique pour l’institutionnalisation du Free Roaming en Afrique de l’Ouest. Depuis Mars 2022, Samba Diouf participe au sein du comité de pilotage aux travaux sur la réforme du code des investissements avec l’Agence de Promotion des Investissements et des grands travaux du Sénégal.

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