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Enfant-soldat, un terme neutre ?

Le terme « enfants-soldats » n’est pas neutre : sa circulation comme évidence africaine installe une géographie de la violence qui stigmatise le continent. L'article montre que l’étiquette dépend d’asymétries de qualification (conflit armé vs criminalité), qui simplifient le phénomène et affaiblissent la protection des enfants.

Par Tania Macaire Conflits & Sécurité
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Le terme “enfants-soldats” semble aller de soi : il paraît descriptif, évident et neutre. Pour autant, ce terme est situé. Il qualifie certes des mineurs associés à des organisations armées ; mais il révèle aussi, en creux, ce qu’est un « conflit armé », ce qui est renvoyé à la « criminalité », ce qui mérite une mobilisation internationale, et ce qui doit rester un dossier de sécurité intérieure. Autrement dit, il ne désigne pas seulement un fait : il participe à un régime de qualification et de définition de la violence.

C’est en ce sens qu’on peut parler d’une géographie des enfants-soldats : un régime de représentation et de qualification qui a progressivement rendu l’Afrique — en particulier l’Afrique subsaharienne — comme le lieu naturel de cette figure, alors même que les données disponibles montrent un phénomène mondial.

La thèse défendue ici est simple : l’africanisation du terme “enfants-soldats” ne résulte pas d’un fait empirique mais d’un mécanisme de production du regard sur un phénomène mondial. Ce mécanisme peut être analysé à l’aide des approches postcoloniales, notamment à travers la notion de néocolonialisme qui désigne une configuration où institutions internationales, économie du plaidoyer (notamment ONG) et circuits médiatiques convergent pour stabiliser une cadrage selon laquelle certains Etats (souvent anciens colonisés) sont rendus visibles comme appelant l’intervention de pays externes (souvent occidentaux) pour gérer leurs affaires internes.

Ce sujet importe à L’Afrique des Idées pour une raison simple : il touche à la fois à la dignité du continent et à l’efficacité des politiques de protection. Tant que la figure des enfants-soldats demeure spontanément africaine dans l’espace public international, l’Afrique continue d’être cadrée comme un espace paradigmatique de violence, et ses réalités sont lues à travers des catégories produites ailleurs. Or, l’afro‑responsabilité commence aussi par la maîtrise des mots qui gouvernent l’action : reprendre la main sur la qualification, c’est réduire un coût symbolique et politique — et, aussi, mieux comprendre les trajectoires pour mieux protéger.

 

Définir les enfants-soldats

Avant de pouvoir objectiver ou analyser le phénomène, il faut suspendre l’évidence du terme et examiner ce qu’il porte, au risque de le prendre comme phénomène naturel et non pas comme une construction socio-juridique, conçue pour interdire, protéger, sanctionner — et donc pour classer.

Un seuil d’âge… qui ne suffit pas à stabiliser l’objet

Le droit international fixe une définition : un enfant est un mineur de moins de 18 ans. Dans de nombreux pays, la majorité varie (18 à 21 ans). Mais surtout, en sciences sociales, la frontière de l’enfance et de la jeunesse ne se réduit pas à l’âge légal : elle dépend aussi de la place occupée dans l’économie domestique et dans la communauté. Le fait de réduire l’âge à une réalité exclusivement biologique pèse sur la manière dont on interprète les trajectoires : elle alimente une lecture binaire où l’enfant serait dépourvu d’agentivité et où l’adulte serait nécessairement responsable. Or, l’expérience sociale de la “jeunesse” n’est pas uniforme, et les parcours en situation de violence armée sont traversés par des contraintes, des dépendances et des stratégies de survie qui résistent à une classification simpliste.

« Soldat » ne signifie pas seulement « combattant »

Deuxième point : « soldat » ne signifie pas seulement participation directe aux combats. Dans l’usage institutionnel, la catégorie inclut une pluralité de positions au sein d’un groupe armé : combattants, mais aussi messagers, porteurs, guetteurs, cuisiniers, et très fréquemment exploitation, notamment sexuelle. Le mot “soldat” militarise donc un ensemble de rôles dont certains relèvent moins de la bataille que d’un continuum d’exploitation et d’économie de la violence.

Cette pluralité n’est pas seulement une définition puisqu’elle permet un cadre d’action et de réintégration, articulé à un régime des droits, qui reconfigure concrètement les trajectoires et les attentes sociales. Autrement dit, la catégorie n’est pas qu’un label : elle produit des effets pratiques.

Conséquences méthodologiques : la mesure devient difficile

Ces définitions conditionnent nécessairement l’objectivation du phénomène ce qui rend nécessaire, à ce stade, de préciser certains éléments. En effet, même sans regarder le biais néo-colonial derrière le terme enfant-soldat, il semble difficile d’identifier tous les jeunes qui pourraient être qualifiés d’enfants-soldats pour différentes raisons : 

  • Qui est compté comme “enfant” (âge déclaré, âge estimé, documents inexistants, etc.) ?
  • Qui est compté comme “associé à un groupe armé” (combattant, soutien, exploitation) ?
  • Quel cadre retient-on (conflit armé reconnu, violence requalifiée en criminalité, etc.) ?
  • Qu’est-ce qui est vérifiable et par qui (présence institutionnelle, dispositifs de monitoring, accès au terrain) ?

 

L’émergence du terme d’enfant-soldat

En 1996, le rapport “Impact des conflits armés sur les enfants” est publié par les Nations Unies. À partir de ce moment, la question des enfants-soldats est reprise à différentes échelles, et abreuve les discours humanitaires et médiatiques. Très rapidement, des enfants jeunes, en armes, issus de conflits sur le continent africain (notamment Afrique Centrale ou au Sierra Leone), deviennent l’illustration quasi systématique de cette catégorie, notamment dans les médias et les rapports internationaux d’ONG ou de l’ONU. L’image s’ancre dans l’imaginaire collectif, et finit par fonctionner comme une évidence : l’enfant-soldat est spontanément pensé comme africain. 

Le résultat est double. 

  • D’une part, la catégorie tend à effacer la profondeur historique et la distribution mondiale du phénomène : des enfants et des adolescents ont participé à des conflits armés à différentes périodes et sur plusieurs continents (la littérature historique et les travaux sur la pluralité des formes de participation des jeunes à la guerre permettent de le rappeler).
  • D’autre part, elle produit une association entre violence armée, enfance et Afrique, comme si le continent portait naturellement cette figure.

 

Un phénomène mondial : objectiver par les chiffres 

Maintenant que nous avons mis ces éléments en lumière, que disent les données disponibles ?

Les premiers chiffres relatifs à ce phénomène, partagés au sein du rapport Graça Machel notamment, faisaient état d’environ 300.000 enfants enrôlés. Entre 2005 et 2022, plus de 105.000 enfants ont été, selon l’UNICEF, enrôlés dans des groupes armés, ce chiffre étant un minimum, les organisations soulignant qu’il est vraisemblablement sous-estimé.

Le résumé du rapport annuel du Secrétaire général sur les enfants et les conflits armés indique pour l’année 2024 : 41 370 violations graves vérifiées envers des enfants dont 7 402 cas de recrutement et d’utilisation. Le même résumé cite parmi les situations les plus affectées des cas incluant la RDC, la Somalie, le Nigeria, Israël/Territoire palestinien occupé, et Haïti. 

L’intérêt, ici, n’est pas de produire une cartographie exhaustive. L’intérêt est de montrer que les données institutionnelles disponibles ne permettent pas de traiter “enfants-soldats” comme un problème exclusivement africain. Si la figure est majoritairement africanisée dans l’espace public, alors l’explication est ailleurs : dans la circulation des images, des catégories et des régimes de qualification.

 

“Conflit armé” vs “criminalité” : l’asymétrie de qualification (et pourquoi elle compte)

A ce stade, il est essentiel de questionner l’espace dans lequel l’enfant-soldat évolue : le conflit armé, que l’on peut définir comme une lutte entre groupes armés opposés. Ces groupes peuvent être étatiques (armées régulières) ou non étatiques. Or, la qualification même de “conflit armé” n’est pas distribuée de manière égale.

À l’échelle internationale, il existe une tendance récurrente : plus facilement appeler à la condamnation, voire à  l’intervention, dans certaines régions du monde, souvent celles moins représentées dans les instances internationales. À l’inverse, il existe aussi des situations où des groupes violents, non étatiques, produisant des violences contre des civils et des forces institutionnelles, ne sont pas spontanément lus sous la catégorie “conflit armé”. Ils sont traités comme des problèmes de sécurité intérieure, de criminalité, d’ordre public. Cette asymétrie de qualification n’est pas un détail puisqu’elle structure la visibilité, les instruments d’action, et les imaginaires. Elle explique aussi pourquoi la figure de l’enfant-soldat tend à se fixer sur l’Afrique : non parce que l’Afrique serait le seul lieu concerné, mais parce qu’une partie du monde est plus facilement médiatisé à travers les catégories de la guerre, tandis qu’ailleurs la violence relève d’une question interne.

Pour éviter une généralisation abstraite, il faut une illustration donc nous allons mobiliser les situations en Haïti et à Marseille (France). L’argument n’est pas de prouver que Marseille constitue un « conflit armé » au sens du droit international humanitaire. L’argument est plus circonscrit : la catégorie « enfants-soldats » dépend d’un régime de qualification (qui décide qu’il y a “conflit”, qui entre dans les listes, ce qui est “vérifiable”, ce qui relève de l’agenda international) et ce régime n’est ni automatique, ni uniformément distribué. Entre « des mineurs sont utilisés par une organisation violente » et « enfants-soldats », il existe une série d’opérations : nommer les acteurs, qualifier la situation, déterminer si l’on est dans un cadre “conflit armé” ou “criminalité”, produire des preuves et les faire circuler dans des dispositifs institutionnels.

Dans cette perspective, Haïti et Marseille ne sont pas des “illustrations” anecdotiques puisque ces situations rendent visibles, par contraste, les conditions dans lesquelles des violences impliquant des mineurs entrent (ou non) dans la catégorie « enfants-soldats ».

 

Haïti : quand une violence de gangs devient lisible dans l’agenda « enfants et conflits armés »

Haïti constitue un cas particulièrement heuristique, parce qu’il rompt l’association implicite « enfants et conflits armés » et la seule figure de la guerre “classique” (civile ou interétatique). En effet, dans le rapport annuel 2025 du Secrétaire général des Nations unies sur les enfants et les conflits armés, différents gangs sont listés pour des violations incluant, sans s’y limiter, le recrutement et l’utilisation d’enfants.

Trois points importent ici.

D’abord, il ne s’agit pas d’une simple description d’une situation locale dégradée, mais d’une décision de cadrage : l’inscription dans l’agenda onusien implique de traiter une partie de la violence haïtienne — souvent décrite dans l’espace public comme “violence de gangs” — dans un langage et un dispositif de surveillance propres au régime « enfants et conflits armés » (violations graves, identification de parties, production de données vérifiées, etc.).

Ensuite, cette inscription produit une visibilité spécifique des enfants. Les mineurs ne sont plus seulement des victimes collatérales d’un effondrement de l’ordre public ni des “jeunes impliqués” dans des réseaux ; ils deviennent des sujets de droit au sein d’un dispositif international qui documente, attribue et rend comparables des violations.

Enfin, Haïti montre que la frontière entre “crime” et “conflit” n’est pas une propriété immédiate de la réalité : elle dépend aussi de la capacité d’un dispositif à qualifier, documenter et rendre public. Autrement dit, la catégorie « enfants-soldats » n’est pas réservée à un continent ; elle dépend de conditions de reconnaissance.

 

Marseille : l’implication de mineurs dans des organisations violentes maintenue dans le registre « criminalité »

Le cas marseillais est intéressant pour la raison inverse. Ici, la présence de mineurs dans des réseaux violents et l’intensification de la violence armée sont documentées, mais restent cadrées comme une question de criminalité et de sécurité intérieure. La BBC souligne le rôle croissant d’enfants et d’adolescents dans les réseaux liés au trafic de stupéfiants, comme la DZ mafia, et rapporte une estimation du ministère de la Justice : le nombre de jeunes impliqués aurait été multiplié par plus de quatre en huit ans.⁠ Cependant, dans l’espace public, ces enfants, membres d’organisations criminelles, sont principalement pensés comme des délinquants, des acteurs de l’économie de la violence. Même lorsque la coercition existe et précède leur “recrutement”, l’interprétation dominante demeure celle de l’ordre public, de la réponse pénale et de la gestion d’un problème interne. Ce registre n’est pas illégitime en soi ; il a une conséquence en rendant la catégorie « enfants-soldats » indisponible, parce qu’elle est associée à un autre régime de qualification.

Ensuite, le maintien du cas dans l’“interne” limite les comparaisons possibles. Lorsque la situation est stabilisée comme “criminalité”, elle n’active pas les mêmes instruments de description, ni les mêmes dispositifs de monitoring, ni les mêmes catégories de responsabilité que celles mobilisées dans l’agenda onusien. Il devient alors plus difficile de traiter, dans un langage commun, les continuités entre recrutement, utilisation, contrainte, armement, territorialisation, et exposition à des violences extrêmes.

Enfin, Marseille révèle un point souvent implicite : la catégorie « enfants-soldats » suppose un monde déjà cartographié en “conflits”. Elle suit les enfants, mais elle suit aussi la manière dont une situation est préalablement qualifiée (conflit/crime), et donc la manière dont elle est rendue gouvernable et racontable.

 

Ce que la comparaison met au jour : une géographie de la reconnaissance

Mettre Haïti et Marseille en regard ne revient pas à établir une équivalence. L’objectif est d’établir un raisonnement plus fin : la catégorie « enfants-soldats » ne découle pas mécaniquement de la présence de mineurs dans des organisations violentes ; elle dépend d’un régime de reconnaissance qui décide de ce qui est lisible comme “conflit armé” et de ce qui demeure lisible comme “criminalité”.

Ce contraste permet de renforcer la thèse générale : la « géographie des enfants-soldats » n’est pas seulement une géographie des faits, ni une géographie des images ; c’est une géographie des qualifications. Dans la mesure où certaines régions du monde — comme l’Afrique — sont plus facilement rendues lisibles à travers les catégories de la guerre et de la violence, tandis que d’autres violences sont plus aisément reléguées au registre interne du crime, l’africanisation de la figure ne peut pas être analysée uniquement comme un biais médiatique. Elle doit être comprise comme un effet de structure : un mode de production de visibilité et d’évidence, que l’on peut discuter en termes néocoloniaux à condition d’en préciser les mécanismes, les acteurs et les conditions d’énonciation.

Ce que met au jour la comparaison n’est pas seulement un écart de vocabulaire entre “conflit armé” et “criminalité”. C’est une différence de régime d’intelligibilité : selon les contextes, les mêmes questions (recrutement, utilisation, contrainte, exposition à la violence organisée) deviennent soit comparables et internationalisables, soit internalisées et traitées comme des problèmes d’ordre public. Dans cette configuration, la catégorie « enfants-soldats » ne se contente pas de désigner une réalité ; elle contribue à fabriquer ce qui est immédiatement visible et ce qui ne l’est pas.

C’est en ce sens qu’on peut parler d’un usage néocolonial du terme. Non pas parce qu’il serait faux de constater l’enrôlement et l’exploitation d’enfants au sein de groupes armés sur le continent africain, mais parce que la catégorie, telle qu’elle circule, participe à une mise en récit où l’Afrique devient le lieu paradigmatique de l’enfance en armes. Autrement dit, un phénomène documenté au-delà de l’Afrique tend à être ramené, dans l’espace public, à une scène africaine par défaut — et, ce faisant, sa profondeur historique et sa distribution mondiale se trouvent reléguées à l’arrière‑plan.

La conséquence est analytique avant d’être morale. En stabilisant une figure unique et un espace privilégié, la catégorie favorise une simplification qui rend plus difficile une compréhension fine des trajectoires : diversité des rôles, degrés de contrainte, continuités entre exploitation et participation armée, logiques locales de protection, d’économie et de coercition. Elle oriente également les réponses vers des répertoires d’action déjà disponibles — souvent pensés depuis l’extérieur — au lieu de partir des configurations sociales qui rendent possible l’utilisation de mineurs dans des organisations violentes. Autrement dit, l’usage néocolonial ne réside pas dans le fait de “parler de l’Afrique”, mais dans la manière dont l’Afrique est installée comme évidence de la catégorie, au point d’appauvrir ce que l’on voit et ce que l’on pense possible de faire.

 

Ce que coûte à l’Afrique l’africanisation du phénomène

Si la catégorie « enfants-soldats » est devenue, dans l’espace public international, une figure spontanément africaine, cela ne relève pas seulement d’un biais de représentation. Cela produit des coûts concrets — symboliques, politiques et opérationnels — pour le continent. 

En d’autres termes, l’africanisation de la figure n’est pas uniquement une question de “regard extérieur” : c’est une contrainte qui pèse sur la manière dont l’Afrique est pensée, dont ses violences sont qualifiées, et dont ses réponses sont évaluées.

 

Un coût symbolique : l’Afrique comme scène paradigmatique de l’atrocité

Le premier coût est celui de l’image : l’enfant en armes fonctionne comme une scène totale. Parce qu’il combine deux interdits moraux (la guerre et l’enfance), il produit une violence réputée “ultime”. Quand cette scène devient principalement africaine, elle installe l’Afrique comme espace paroxystique d’une violence intrinsèque, une violence qui touche ce qui, dans l’imaginaire humanitaire, doit rester hors du monde conflictuel : l’enfance.

Ce déplacement est décisif : il fixe une grammaire implicite où l’Afrique n’est pas seulement un continent où l’on observe des conflits, mais un continent qui incarne le conflit dans sa forme la plus inacceptable. Et cette fixation a une conséquence immédiate : elle réduit la pluralité des situations africaines à une figure synthétique, fortement émotionnelle, peu compatible avec l’épaisseur historique et sociologique des trajectoires, et des solutions possibles.

 

Un coût politique : une hiérarchie de qualification (conflit/exception vs criminalité/normalité)

Le deuxième coût est politique, parce qu’il touche à la qualification des violences. Lorsque l’Afrique est la scène paradigmatique de l’enfant en armes elle devient aussi, à la façon d’un cercle vicieux, plus facilement lisible dans les catégories de la guerre et de l’exception : “conflit armé”, “urgence”, “crise humanitaire”, “instabilité structurelle”. À l’inverse, ailleurs, des violences organisées impliquant des mineurs tendent plus facilement à être requalifiées en “criminalité”, “ordre public”, “sécurité intérieure”.

Cette hiérarchie de qualification n’est pas neutre : elle distribue les responsabilités, les registres d’action et les types de légitimité. Dans un cadre “conflit”, la question est rapidement internationalisée ; dans un cadre “criminalité”, elle est internalisée. Dans le premier cas, l’Afrique apparaît comme l’espace où l’intervention externe devient pensable voire obligatoire ; dans le second, les violences ailleurs restent traitées comme des défaillances internes gérables par des dispositifs ordinaires étatiques.

Le coût pour l’Afrique est alors double : elle porte le stigmate de l’exception (donc de l’illégitimité politique), et elle devient le terrain où s’éprouvent des dispositifs de prise en charge pensés depuis l’extérieur, avec une asymétrie de pouvoir dans la définition du problème.

 

Un coût analytique (et donc protecteur) : la simplification qui empêche de comprendre et de protéger

Enfi, même si cela touche moins le continent africain que la question de la protection individuelle, q uand “enfants-soldats” devient une figure africaine par défaut, on perd au moins quatre choses :

  • La diversité des rôles : combattants, mais aussi fonctions de soutien, exploitation, coercition, etc.
  • La diversité des trajectoires : degrés de contrainte, logiques de protection, dépendances, économie de survie, socialisations armées, sorties de groupe, …
  • La comparabilité : ce qui ne ressemble pas à l’image que l’on retrouve partout (un petit garçon de 8 ans avec une arme aux mains) cesse d’être perçu comme relevant de la même famille de problèmes.
  • La précision des réponses : si l’objet est simplifié, les réponses le sont aussi (réintégration pensée comme “retour à l’enfance”, programmes calibrés sur une scène, invisibilisation de certaines populations, notamment les filles).

Or une protection efficace dépend d’une description fine des mécanismes : qui recrute, comment, pour quels rôles, avec quelles contraintes, dans quels environnements institutionnels. 

 

Ce que change une saisie régionale : correction ou renforcement de la géographie, selon le cadrage

À première vue, le fait que des organisations africaines — par exemple la CEDEAO — se saisissent de la question devrait contredire la lecture néocoloniale : c’est une prise en charge “de l’intérieur”, donc une reprise de souveraineté.En réalité, cette saisie peut produire deux effets opposés.

Quand la saisie régionale corrige la géographie

Elle corrige la géographie si elle permet :

  • de déplacer l’Afrique du statut de scène (où l’on vient regarder) au statut de centre de définition (où l’on nomme, catégorise, priorise) ;
  • de produire des cadres qui ne se contentent pas d’importer une catégorie, mais qui la reformulent à partir des réalités sociales et des objectifs de protection (rôles non combattants, trajectoires, violences de genre, logiques communautaires de sortie, etc.) ;
  • d’éviter que l’objet soit traité uniquement comme une preuve de barbarie, et de le traiter comme un problème de politiques publiques, de sécurité humaine, d’éducation, de justice, de reconstruction sociale.

Autrement dit : la saisie régionale corrige la géographie quand elle transforme la catégorie en outil de compréhension et d’action, plutôt qu’en étiquette circulant déjà avec ses images.

Quand la saisie régionale risque de renforcer la géographie

Elle peut aussi, paradoxalement, renforcer l’africanisation de la figure si elle se contente de reprendre la catégorie telle qu’elle circule déjà, sans la requalifier ni en contester les présupposés. Dans ce cas, l’Afrique valide malgré elle le statut “naturel” que le monde lui a assigné : l’Afrique serait “le lieu” des enfants-soldats, donc l’espace logique de traitement prioritaire.

Le mécanisme est simple : plus l’Afrique institutionnalise la catégorie sans la problématiser, plus elle peut contribuer à l’idée que cette catégorie est d’abord africaine. Ce n’est pas une raison pour ne pas agir ; c’est une raison pour agir en maîtrisant le cadrage : saisir le problème tout en refusant la carte qui l’accompagne.

 

Enjeu central : reprendre la main sur la qualification pour réduire les coûts (image, politique, protection)

L’enjeu, pour l’Afrique, n’est donc pas de “sortir” du sujet — ce serait absurde et politiquement irresponsable. L’enjeu est de réduire les coûts produits par l’africanisation de la figure en reprenant la main sur trois opérations :

  1. Qualifier sans naturaliser : refuser que “enfants-soldats” soit un synonyme d’Afrique.
  2. Comparer pour dé-africaniser : inscrire systématiquement la question dans une grammaire mondiale, afin de casser l’évidence géographique.
  3. Protéger par la complexité : revenir aux trajectoires et aux mécanismes plutôt qu’à l’icône, parce que c’est là que se joue l’efficacité protectrice.

 

Conclusion

Dire que le terme « enfants-soldats » n’est pas neutre ne revient ni à nier l’enrôlement de mineurs en Afrique, ni à relativiser des violences bien réelles. Cela revient à traiter le mot comme ce qu’il est devenu : un outil de mise à l’agenda, institutionnel et médiatique. Or, par principe, ces outils sont orientés par ceux qui les créent pour pousser une certaine vision du monde.

Quand un phénomène mondial est spontanément africanisé, il ne s’agit pas seulement d’un biais d’image : il s’agit d’une politique de la qualification qui transforme certaines violences en “conflits” et d’autres en “criminalité”, certains enfants en “victimes de guerre” et d’autres en “mineurs délinquants”, certains espaces en terrains d’intervention et d’autres en affaires intérieures. En ce sens, l’enjeu n’est pas de remplacer un mot par un autre, mais d’obliger le débat à regarder ce que le mot fait : non pas décrire l’Afrique, mais la positionner dans une carte du monde où l’évidence est déjà une forme de pouvoir. Tant que cette carte n’est pas dépliée, la catégorie “enfants-soldats” continuera de dire autant sur notre manière de regarder l’Afrique que sur les enfants qu’elle prétend rendre visibles.

À ce titre, l’enjeu n’est pas de “sortir” de la question des enfants associés à des groupes armés, mais de sortir de la position d’objet — d’étude, d’images, d’agendas — pour devenir un centre de production des cadres. Autrement dit : faire de l’enfant-soldat non plus une figure africaine, mais un objet mondial, dont l’Afrique n’est pas la scène évidente mais dont elle peut aussi être l’un des lieux majeurs de conceptualisation.

 

Références

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Citer cet article
« Enfant-soldat, un terme neutre ? », <a href="https://lafriquedesidees.org/communaute/tania-macaire/">Tania Macaire</a>, L'Afrique des Idées, 18 juillet 2026. https://lafriquedesidees.org/publications/enfant-soldat-un-terme-neutre/
Tania Macaire
À propos de l'auteur Tania Macaire

Directrice des publications — Afrique des Idées

Membre Exécutif

Diplômée en sciences politiques et relations Internationales, Tania Macaire s’intéresse dans ses recherches à la place de la violence et des systèmes d’oppression dans nos sociétés, et est spécialisée sur la place des enfants dans les groupes armées.

Avec plusieurs ancrages dans l’entrepreneuriat, elle cherche à affirmer l’importance d’être multicasquettes pour comprendre le monde dans lequel on évolue, et apporter sa pierre à l’édifice pour le transformer.

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