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Culture d’évaluation et résilience en contexte de crise : Analyse scientifique de l’évaluation finale du projet MLI 1115 BMZ au Mali

Peut-on transformer l'évaluation en véritable outil d'apprentissage plutôt qu'en simple exercice de reddition de comptes ? À partir d'une étude de terrain menée dans les régions de Mopti et de Bandiagara, marquées par une crise sécuritaire prolongée, où plus de 70% des communautés ont enregistré une progression de leur sécurité alimentaire, Abdramane KONÉ interroge les conditions d'émergence d'une culture de l'évaluation en Afrique et le rôle des institutions, décideurs et acteurs de la société civile dans sa consolidation.

Par Abdramane Kone Europe-Afrique
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« La durabilité d’un projet ne se construit pas seulement sur ce qui est fait, mais sur ce que l’on apprend et comment on l’évalue. »

Depuis 2012, le Mali est confronté à une crise prolongée marquée par insécurité, conflits intercommunautaires, déplacements forcés, dégradation des ressources et insécurité alimentaire, affectant particulièrement les régions de Mopti et Bandiagara. Dans ce contexte, le projet MLI 1115 BMZ, financé par le ministère fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement (BMZ) et mis en œuvre par Welthungerhilfe en partenariat avec AMASSA et ALPHALOG, a visé à renforcer la résilience de 30 000 bénéficiaires directs et 150 000 indirects dans 25 communes des cercles de Mopti, Djenné, Koro, Bankass et Bandiagara, via une approche multisectorielle (sécurité alimentaire et nutrition, développement rural, gestion des risques et cohésion sociale).

L’évaluation finale, réalisée en mars-avril 2025 par Fété Impact Development selon les critères OCDE/CAD, a permis d’analyser les performances du projet et de dégager des enseignements essentiels pour promouvoir une culture d’évaluation et renforcer l’adéquation des interventions aux besoins des communautés.

La problématique centrale de cet article est la suivante : comment un projet mis en œuvre dans un contexte de crise peut-il contribuer à l’émergence d’une culture d’évaluation et à l’apprentissage organisationnel et communautaire ?

L’objectif est double :

  • Présenter les résultats clés de l’évaluation du projet MLI 1115 BMZ ;
  • Discuter de leurs implications pour la construction d’une culture d’évaluation en contexte fragile.

L’article est structuré autour d’un cadrage théorique sur la culture d’évaluation, suivi de la méthodologie, des principaux résultats, de la contribution du projet à la culture d’évaluation, des leçons apprises et bonnes pratiques, pour se conclure sur les implications stratégiques et recommandations.

2. Cadre théorique et conceptuel

2.1. La notion de culture d’évaluation

La culture d’évaluation se définit comme un environnement où l’évaluation est perçue et pratiquée non seulement comme un outil technique, mais comme une valeur organisationnelle et institutionnelle. Elle suppose une volonté de documenter les interventions, d’apprendre des expériences, de corriger les erreurs et de renforcer la redevabilité.

Comme le souligne Patton (2011), développer une culture d’évaluation signifie instaurer une dynamique où les acteurs utilisent activement les résultats des évaluations pour améliorer la qualité et l’efficacité de leurs actions. Dans les contextes fragiles, cette culture devient un facteur de résilience organisationnelle et communautaire, car elle favorise l’adaptation permanente.

2.2. Normes et critères internationaux d’évaluation

Le Comité d’aide au développement de l’OCDE (2019) a défini sept critères de référence pour guider les évaluations : pertinence, cohérence, efficacité, efficience, impact, durabilité et redevabilité.

Ces critères constituent aujourd’hui une norme largement adoptée dans les évaluations de projets de développement et humanitaires. Selon Bamberger, Rao & Woolcock (2010), ces critères permettent d’assurer la comparabilité des évaluations, mais leur application doit être adaptée aux contextes de crise, où les données peuvent être limitées et les résultats plus difficiles à mesurer.

2.3. L’évaluation en contexte de crise

Évaluer dans des contextes de conflit ou d’instabilité pose des défis méthodologiques et éthiques. OCDE-CAD (2019) insiste sur la nécessité d’intégrer le principe de « Do No Harm » dans toute évaluation.

Les contraintes sécuritaires, la mobilité réduite et la fiabilité limitée des données obligent les évaluateurs à recourir à des méthodes mixtes et à des innovations comme la collecte numérique des données (Kobo Toolbox, ODK, etc.). Des chercheurs comme Borton (2016) ont montré que, dans les situations humanitaires, l’évaluation doit être rapide, flexible et sensible au contexte afin de produire des informations exploitables par les acteurs de terrain.

2.4. Lien entre évaluation et résilience communautaire

La résilience est définie par Folke (2016) comme la capacité d’un système ou d’une communauté à absorber les chocs, à s’adapter et à se transformer face aux crises.

L’évaluation contribue à la résilience car elle :

  • documente les effets positifs et négatifs des interventions ;
  • renforce les capacités des communautés à participer aux processus décisionnels ;
  • soutient la transparence et la confiance entre populations et institutions ;
  • alimente la capitalisation et la diffusion des bonnes pratiques.

Dans le cadre spécifique du Mali, le PNUD (2021) insiste sur le rôle des évaluations participatives comme outil de gouvernance inclusive et de renforcement de la cohésion sociale. Ainsi, au-delà de l’analyse technique, l’évaluation devient un instrument de transformation sociale et politique.

Figure 1 : Lien entre évaluation et résilience communautaire

Source : analyse théorique de l’article, novembre 2025.

3. Méthodologie de la recherche

La méthodologie reposait sur un échantillon aléatoire stratifié de 595 bénéficiaires, complété par 73 entretiens semi-structurés et 125 focus groups. La collecte a utilisé des outils numériques (Kobo Toolbox), adaptée aux contraintes sécuritaires et logistiques des zones de Mopti et Bandiagara. La triangulation des données a permis d’assurer la fiabilité des résultats.

3.1. Nature de l’article

Cet article repose sur une analyse secondaire de l’évaluation finale du projet MLI 1115 BMZ conduite entre mars et avril 2025 par le cabinet Fété Impact Development. Il s’agit donc d’une recherche de type étude de cas (case study), dont l’objectif est de tirer des leçons sur la construction d’une culture d’évaluation dans un contexte fragile.

Comme le rappellent Yin (2018) et Stake (1995), l’étude de cas constitue une approche pertinente pour explorer en profondeur un phénomène complexe dans son environnement réel.

3.2. Sources de données

Les principales sources exploitées sont :

  • le rapport de démarrage de la mission d’évaluation finale du projet MLI 1115 BMZ ;
  • le rapport d’évaluation finale du projet MLI 1115 BMZ ;
  • les bases de données de l’évaluation (quantitatives et qualitatives) ;
  • les données de suivi-évaluation collectées par l’ONG chef de file Welthungerhilfe (WHH) et ses partenaires locaux (AMASSA, ALPHALOG) ;
  • la documentation institutionnelle (rapports du gouvernement malien, du PNUD, de l’OCDE sur la résilience et la fragilité et Objectif du développement durable).

3.3. Présentation de la zone du projet

Le projet MLI 1115 BMZ a été mis en œuvre dans le centre du Mali, dans les régions de Mopti et Bandiagara, à la suite du découpage administratif et territorial qui divise le Mali en 19 régions et un (1) district en date du 24 septembre 2024.

Tableau 1 : Régions, cercles et communes d’intervention du projet

Région Cercle Nombre de communes Communes d’intervention
Mopti Mopti 5 Socoura, Sio, Fatoma, Sendégué (Ouroubé Doubé) et Konna
Mopti Djenné 5 Djenné, Fakala, Kewa, Niansanarie et Madiama
Bandiagara Bankass 5 Bankass, Dimbal, Soubala, Kani-Bonzon et Ségué
Bandiagara Koro 4 Koro, Pel Maoudé, Koporo Na et Koporo Pen
Bandiagara Bandiagara 6 Bandiagara, Kendié, Wadouba, Soroli, Dandoli et Sangha
Total 5 25

Source : Document projet, MLI 1115 BMZ.

Ces zones d’intervention se situent dans la région sahélienne caractérisée par un climat semi-aride, avec une pluviométrie annuelle d’environ 600 mm. Ce contexte agro-climatique fragile, combiné à une pression croissante sur les ressources naturelles limitées (notamment la terre et l’eau), alimente des conflits intercommunautaires récurrents.

Par ailleurs, la région est confrontée à une intensification des attaques armées, provoquant des déplacements massifs de population. Ces dynamiques sécuritaires et socio-environnementales renforcent la vulnérabilité des communautés locales, et justifient pleinement l’intervention du projet, qui vise à répondre à des besoins urgents de protection, de résilience et de cohésion sociale.

Figure 2 : Zones d’intervention du projet MLI 1115 BMZ

Source : Évaluation finale MLI 1115 BMZ, mars 2025.

3.4. Approche adoptée

Deux types de données ont été utilisés : quantitatives et qualitatives provenant de toutes les parties prenantes. Selon Creswell & Plano Clark (2017), l’approche mixte permet de trianguler les données pour accroître la validité des résultats, particulièrement en contexte fragile où les informations peuvent être incomplètes ou biaisées.

Approche quantitative : La composante quantitative a reposé sur un sondage aléatoire stratifié auprès de 595 bénéficiaires répartis sur deux cercles et 25 communes, calculé pour un niveau de confiance de 95 % et une marge d’erreur de 3,96 %. Les données ont été collectées via Kobo Toolbox, avec consentement éclairé, et une procédure de remplacement a été prévue en cas de refus ou d’indisponibilité.

Approche qualitative : La composante qualitative a combiné revue documentaire et entretiens semi-structurés auprès de 73 informateurs clés ainsi que 125 groupes de discussion (6 à 12 participants chacun), permettant de contextualiser le projet et de recueillir des perceptions et expériences variées des acteurs locaux et parties prenantes. Cette démarche mixte a assuré la fiabilité, la représentativité et la richesse des données.

3.5. Techniques d’analyse

  • Statistiques descriptives (MDD-W, revenus) ;
  • analyse thématique manuelle des données qualitatives ;
  • triangulation entre sources.

Choix des critères de l’évaluation : Le choix des critères OCDE/CAD pour cette évaluation finale du projet MLI 1115 BMZ est motivé par la prise en compte de sa complexité et qui s’inscrit dans le contexte du développement. Ils permettent d’analyser si l’intervention est alignée avec d’autres actions dans le contexte local, national ou régional (cohérence) et vérifier si l’intervention répond bien aux besoins réels des bénéficiaires (pertinence). Ces critères offrent une analyse complète, garantir une redevabilité claire et encourager une amélioration continue des interventions. Ils sont devenus une référence mondiale dans le domaine du développement, car ils équilibrent à la fois des considérations stratégiques (pertinence et cohérence) et des résultats mesurables (efficacité, impact et durabilité).

Limites de l’étude : L’évaluation a toutefois été réalisée dans un contexte marqué par plusieurs limites. D’abord, l’accès restreint à certaines zones pour des raisons sécuritaires a réduit les possibilités d’observation directe et augmenté la dépendance aux données auto-déclarées. Ensuite, la durée du projet ne permet pas une évaluation exhaustive de la durabilité des acquis, notamment pour les AGR, qui nécessitent un suivi à long terme. De plus, l’absence de données nationales récentes dans certains domaines (notamment nutrition communautaire et cohésion sociale) limite les comparaisons longitudinales. Enfin, la forte dépendance des mécanismes MSAL/MEAL aux financements des bailleurs demeure un risque pour la pérennité des systèmes de suivi locaux.

4. Résultats de l’évaluation du projet MLI 1115 BMZ

L’évaluation finale du projet MLI 1115 BMZ met en évidence une performance globale jugée très satisfaisante, avec un taux d’exécution de 121,4 % et des résultats dépassant les prévisions initiales. Les principaux acquis peuvent être regroupés en six dimensions.

Pertinence et alignement stratégique des interventions

  • 57,97 % des bénéficiaires étaient des femmes.
  • Les interventions ont touché les régions de Mopti et Bandiagara.
  • Les activités étaient alignées sur les priorités nationales et internationales (sécurité alimentaire, nutrition, développement rural, cohésion sociale, ODD).

L’infographie montre les principaux Objectifs de Développement Durable auxquels contribue le projet MLI 1115 BMZ. Elle montre que les résultats touchent plusieurs ODD, notamment la lutte contre la pauvreté (ODD 1), l’amélioration de la sécurité alimentaire et nutritionnelle (ODD 2), la promotion de la santé (ODD 3), l’égalité des genres (ODD 5), la gestion durable de l’eau et des infrastructures rurales (ODD 6 et ODD 9), la réduction des inégalités (ODD 10) et la paix, justice et cohésion sociale (ODD 16).

L’ensemble montre que le projet adopte une approche multisectorielle, intervenant à la fois sur les moyens d’existence, la résilience climatique, l’autonomisation économique et la cohésion sociale.

Figure 3 : Contribution du projet MLI 1115 BMZ aux ODD

Source : analyse théorique de l’article, novembre 2025.

Amélioration de la diversité alimentaire et des pratiques nutritionnelles

  • Taux de femmes en âge de procréer atteignant MDD-W ≥ 5 groupes : 49,7 % → 91 %.
  • Acquisition de connaissances nutritionnelles : 83 % (cible 70 %).
  • Application régulière des recettes locales : 83 % (cible 50 %).
Indicateur Cible Réalisation Commentaire
MDD-W ≥ 5 groupes alimentaires 75 % 91 % Amélioration significative par rapport à 49,7 % avant-projet
Acquisition connaissances nutritionnelles 70 % 83 % Forte appropriation des pratiques locales
Application recettes locales 50 % 83 % Changement comportemental positif

Source : Données primaires de l’évaluation finale, mars-avril 2025.

Renforcement économique : revenus, moyens d’existence et AGR

  • 74,6 % des bénéficiaires ont vu leurs revenus augmenter de plus de 30 % (cible : 50 %).
  • 3 600 personnes formées aux AGR non agricoles (cible : 2 000).
Indicateur Cible Réalisation Commentaire
Bénéficiaires avec +30 % revenu 50 % 74,6 % Objectif dépassé, renforcement de la résilience économique
Personnes formées aux AGR non agricoles 2 000 3 600 Approche inclusive et large couverture

Source : Données primaires de l’évaluation finale, mars-avril 2025.

Développement et fonctionnalité des infrastructures agropastorales

  • Infrastructures réalisées/réhabilitées : 122/145 (84,1 %).
  • 72 % des comités de gestion disposent de capacités pour assurer la maintenance et durabilité (objectif : 90 %).
Indicateur Prévu Réalisé Taux d’exécution
Infrastructures agropastorales 145 122 84,1 %
Capacité des comités à gérer durablement les infrastructures 90 % 72 % Satisfaction partielle mais significative

Source : Données primaires de l’évaluation finale, mars-avril 2025.

Consolidation de la cohésion sociale et des mécanismes de résolution des conflits

  • Formations cohabitation pacifique : 818 personnes (100 %).
  • Formation de leaders locaux : 50 personnes (100 %).
  • Mécanismes de résolution des conflits : 11 (157 %).
  • Réduction moyenne mensuelle des conflits : 4 à 15 selon les cercles.
Activité Réalisée Taux d’exécution
Formation cohabitation pacifique 818 pers. 100 %
Formation leaders locaux 50 pers. 100 %
Mécanismes résolution conflits 11 157 %

Source : Données primaires de l’évaluation finale, mars-avril 2025.

Capacité d’adaptation et résilience communautaire

Le projet a renforcé la résilience globale des ménages face aux chocs climatiques, économiques et sécuritaires. La combinaison des actions, amélioration nutritionnelle, diversification économique, infrastructures productives, cohésion sociale a permis d’accroître la capacité des communautés à anticiper, absorber et se remettre des chocs.

Les données montrent une réduction des pratiques négatives d’adaptation et une augmentation de la sécurité alimentaire dans plusieurs cercles. Toutefois, les gains demeurent fragiles et dépendent fortement de facteurs externes, notamment l’évolution des conflits, la variabilité climatique et l’accès aux marchés.

Analyse prospective : scénarios d’évolution de la résilience (2025–2035)

La figure ci-dessous présente l’évolution possible du niveau de résilience communautaire et nutritionnelle des ménages entre 2025 et 2035 selon trois scénarios.

Le scénario optimiste (courbe verte) montre une progression continue de la résilience grâce à l’entretien des infrastructures, la diversification des activités génératrices de revenus et un contexte relativement stable, permettant aux communautés de consolider et d’amplifier les acquis du projet.

Le scénario baseline (courbe bleue) illustre un maintien global des gains avec une légère stagnation, où les avancées se stabilisent mais restent vulnérables en l’absence d’un renforcement supplémentaire.

Enfin, le scénario pessimiste (courbe rouge) décrit une dégradation progressive de la résilience liée à des chocs climatiques, sécuritaires ou économiques non compensés, entraînant une fragilisation des infrastructures, une baisse des revenus et une détérioration de la situation nutritionnelle.

Ensemble, ces scénarios montrent que la pérennité des acquis dépend fortement de la maintenance, du suivi et de la capacité d’adaptation aux crises.

Figure 4 : Scénarios d’évolution de la résilience (2025–2035)

Source : analyse théorique de l’article, novembre 2025.

5. Discussion : vers une culture d’évaluation en contexte de crise

Les résultats de l’évaluation montrent que le projet MLI 1115 BMZ a contribué de manière significative à l’amélioration de la résilience nutritionnelle, économique et sociale des ménages dans les cercles de Mopti et Bandiagara, malgré un environnement marqué par l’insécurité, la dégradation des moyens de subsistance et la volatilité des marchés agricoles. Le projet est jugé hautement pertinent par les acteurs locaux et les bénéficiaires, répondant aux défis immédiats liés à l’accès à l’alimentation, aux infrastructures résilientes et à l’augmentation des revenus dans un contexte de chocs multiples.

Sur le plan nutritionnel, l’appropriation communautaire des pratiques alimentaires améliorées et la transformation positive des comportements (diversité alimentaire MDD-W ≥ 5 groupes : 91 %) témoignent de l’efficacité des actions combinées de sensibilisation et de démonstrations culinaires. Ces résultats s’inscrivent dans un contexte national où, selon le Cadre Harmonisé (2024), 1,3 million de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë, avec les régions centrales particulièrement touchées par les déplacements forcés et les perturbations des marchés (OCHA, 2024). L’amélioration des pratiques nutritionnelles concorde avec les observations de l’UNICEF (2023), qui souligne que les interventions intégrant nutrition, AGR et infrastructures locales renforcent durablement les indicateurs alimentaires dans les zones fragiles.

Au plan économique, le projet a favorisé la diversification des sources de revenus et le renforcement de la résilience financière, avec 74,6 % des bénéficiaires enregistrant une augmentation de revenus supérieure à 30 % et 3 600 personnes formées aux AGR non agricoles. Ces résultats confirment les analyses de la Banque mondiale (2022), selon lesquelles la diversification des revenus constitue un facteur clé de stabilisation dans les contextes de crise. Cependant, cette diversification reste vulnérable aux chocs externes, notamment l’insécurité, l’inflation et les faibles capacités financières des ménages. Un accompagnement post-projet apparaît donc nécessaire pour sécuriser les gains, conformément aux recommandations de l’IFPRI (2021) sur le renforcement des filets productifs.

En matière d’infrastructures agropastorales, la réalisation de 122 infrastructures sur 145 prévues (84,1 %) a permis d’améliorer la disponibilité des ressources productives et les rendements agricoles. Les comités de gestion disposent partiellement des capacités pour assurer la maintenance durable de ces infrastructures (72 %), soulignant la nécessité d’un accompagnement technique continu pour pérenniser les acquis.

Le projet a également eu un impact positif sur la cohésion sociale, avec la formation de 818 personnes à la cohabitation pacifique, la formation de 50 leaders locaux et la revitalisation ou création de 11 mécanismes de résolution des conflits. Ces actions ont contribué à réduire les tensions intercommunautaires et à renforcer le dialogue et la confiance, en accord avec les analyses du PNUD (2021) sur l’importance des mécanismes locaux de prévention des conflits. Néanmoins, ces acquis restent dépendants de la situation sécuritaire et risquent de s’éroder sans un soutien institutionnel durable.

Enfin, l’expérience du projet illustre l’importance d’une culture d’évaluation orientée vers l’apprentissage. L’utilisation des outils MEAL pour ajuster les interventions en temps réel a renforcé la pertinence et l’efficacité du projet, en ligne avec les recommandations de Patton (2011). Comme le soulignent également l’OCDE et l’AFD, une culture d’évaluation solide ne se limite pas à la redevabilité, mais vise à orienter l’apprentissage organisationnel, l’adaptation des interventions et la durabilité des acquis.

Les approches participatives promues par le CRDI/IDRC et d’autres études montrent que l’implication des communautés dans le suivi-évaluation renforce l’appropriation, la légitimité et la pérennisation des interventions. De même, des expériences dans des contextes agricoles fragiles, comme les « farmer field schools » au Malawi, démontrent que l’intégration d’un cadre MEAL augmente la capacité des projets à s’adapter aux chocs climatiques et socio-économiques, ce qui rejoint les observations faites dans notre projet.

Cependant, la dépendance aux financements externes et la faible institutionnalisation des dispositifs de suivi-évaluation au niveau national demeurent des limites structurelles importantes. Il apparaît donc essentiel de consolider les capacités locales, d’assurer un suivi technique post-projet et de renforcer la coordination institutionnelle pour sécuriser les acquis et favoriser la durabilité.

En conclusion, le projet MLI 1115 BMZ confirme que des interventions intégrées combinant nutrition, économie, infrastructures et cohésion sociale peuvent renforcer efficacement la résilience des communautés dans des contextes fragiles. La mise en place et le renforcement d’une culture d’évaluation systémique et participative apparaissent comme un levier stratégique pour pérenniser les impacts et orienter les décisions des acteurs locaux et institutionnels vers l’amélioration continue.

6. Leçons apprises et bonnes pratiques

Thèmes Leçons apprises clés Explication
Approche multisectorielle L’intégration multisectorielle renforce la résilience en contexte fragile. L’une des principales leçons du projet est que les approches intégrées – nutrition, AGR, infrastructures productives et cohésion sociale – produisent des résultats plus solides que des interventions isolées. Cette combinaison a permis d’améliorer simultanément la sécurité alimentaire, les revenus et le vivre-ensemble dans un contexte marqué par l’insécurité. Les interventions combinant plusieurs secteurs répondent aux besoins multiples des communautés et créent des effets synergiques, renforçant la résilience globale plutôt que des impacts limités par secteur.
Participation communautaire La participation communautaire est un facteur clé de durabilité. L’implication active des comités villageois, des leaders locaux et des ONG nationales a favorisé l’appropriation locale des résultats. Cette participation a renforcé les capacités de gestion, la maintenance des infrastructures et l’adhésion aux mécanismes de cohésion sociale. L’appropriation locale et l’implication des communautés assurent que les résultats du projet sont durables et mieux intégrés dans la dynamique locale.
Système MEAL Les dispositifs MEAL doivent être considérés comme un outil stratégique, non administratif. L’évaluation montre que lorsque MEAL est utilisé comme un processus d’apprentissage continu, il permet d’ajuster les interventions en temps réel, d’améliorer la qualité du projet et de renforcer la prise de décision. Le projet MLI 1115 BMZ illustre que la valeur ajoutée d’un système MEAL dépend de son intégration dans les pratiques quotidiennes et de l’usage réel des données, conformément aux approches d’évaluation axées sur l’utilisation (Patton, 2011). MEAL devient un levier de gestion et de décision lorsqu’il est intégré comme outil d’apprentissage et non uniquement comme formalité administrative.
Redevabilité Les mécanismes de redevabilité améliorent la confiance et la gouvernance locale. Les retours positifs des bénéficiaires (78 % satisfaits) démontrent que les dispositifs de redevabilité renforcent la transparence, la confiance communautaire et la légitimité des ONG partenaires. Cette expérience montre que la redevabilité n’est pas seulement un outil de suivi mais un levier de gouvernance inclusive, essentiel dans les zones affectées par les conflits. Les mécanismes de redevabilité créent un climat de confiance, favorisent la participation et améliorent la légitimité des interventions auprès des communautés.
Diversification économique Les AGR diversifiées constituent une stratégie de stabilisation efficace mais fragile. Les perceptions positives des bénéficiaires et l’augmentation des revenus montrent que les AGR non agricoles contribuent à renforcer la résilience économique. Toutefois, dans un contexte d’insécurité, d’inflation alimentaire et de faiblesse des marchés locaux, ces gains restent vulnérables. Les AGR doivent donc être accompagnées d’un suivi post-projet, d’un accès aux financements et d’un renforcement continu des compétences entrepreneuriales. La diversification des revenus renforce la stabilité économique mais nécessite un accompagnement prolongé pour rester efficace dans des contextes fragiles.
Cohésion sociale La cohésion sociale reste un pilier essentiel dans les contextes à forte insécurité. La réduction des conflits communautaires et le succès des dialogues intercommunautaires démontrent que les interventions sociales jouent un rôle crucial pour stabiliser les zones fragiles. Une leçon clé est que les projets de résilience doivent systématiquement intégrer des volets de cohésion sociale pour renforcer le capital social et réduire les risques de violence. La cohésion sociale est un facteur clé de résilience : renforcer les liens communautaires réduit les tensions et soutient la stabilité.
Adaptation en contexte d’insécurité Les défis sécuritaires et logistiques exigent une adaptation constante. Les difficultés d’accès, les déplacements internes et les restrictions sécuritaires ont montré la nécessité de stratégies d’adaptation flexibles : planification dynamique, partenariats locaux, utilisation de technologies mobiles pour la collecte de données, etc. Les projets dans les zones de crise doivent intégrer ces approches dès la conception. Les projets doivent être flexibles et réactifs face aux contraintes sécuritaires pour garantir la continuité et l’efficacité des interventions.
Culture nationale d’évaluation L’institutionnalisation de la culture d’évaluation nécessite un engagement à long terme. Enfin, l’expérience a montré que malgré les progrès, la pérennité des pratiques d’évaluation reste limitée par la faible structuration nationale, le manque de ressources dédiées et la dépendance envers les bailleurs. La construction d’une culture d’évaluation durable exige un investissement structurant : formation, politiques publiques de MEAL, financements pérennes et partenariats institutionnels. La durabilité des pratiques d’évaluation dépend d’un engagement institutionnel et financier à long terme, incluant la formation et la structuration des mécanismes nationaux.

7. Conclusion et recommandations

7.1. Conclusion

L’évaluation du projet MLI 1115 BMZ met en évidence des progrès tangibles en matière de nutrition, de résilience économique, de cohésion sociale et de gouvernance locale. Ces améliorations sont d’autant plus significatives qu’elles s’inscrivent dans un contexte marqué par l’insécurité, la vulnérabilité structurelle et les perturbations climatiques. L’approche multisectorielle, combinant AGR, infrastructures, nutrition et cohésion sociale, s’est révélée particulièrement efficace pour répondre aux besoins complexes des populations affectées.

Cependant, l’analyse met également en lumière plusieurs limites importantes, notamment la dépendance financière aux bailleurs, les contraintes sécuritaires limitant l’accès aux communautés, et la nécessité de renforcer l’institutionnalisation de la culture nationale d’évaluation. Pour que les acquis soient durables, il est indispensable de consolider les mécanismes de suivi, les capacités communautaires et la gouvernance locale.

En définitive, la principale leçon est que la culture d’évaluation constitue un véritable levier de résilience et de transformation sociale : elle favorise l’apprentissage, éclaire la prise de décision et renforce la redevabilité. Dans un Mali confronté à des crises multidimensionnelles, pérenniser cette culture représente bien plus qu’un simple outil technique : c’est une condition essentielle pour transformer durablement les trajectoires de développement et de paix.

7.2. Recommandations

Dimension étudiée Constat principal Implication pour la résilience ou la gouvernance
Approches multisectorielles Les interventions intégrant nutrition, AGR, infrastructures et cohésion sociale renforcent la résilience communautaire. Favoriser des modèles combinés pour maximiser l’impact.
Participation communautaire Les comités villageois formalisés et impliqués dans la gestion des infrastructures améliorent l’appropriation. La participation institutionnalisée soutient la durabilité des acquis.
Dispositifs MEAL L’usage régulier de données et les revues trimestrielles améliorent l’apprentissage organisationnel. Les systèmes MEAL doivent évoluer vers l’amélioration continue.
Culture d’évaluation Intégration progressive de l’évaluation dans les politiques et formations. Ancrer la pratique d’évaluation dans les institutions et partenariats.
Redevabilité et cohésion sociale Mécanismes de feedback et dialogues communautaires renforcent confiance et transparence. Soutenir et intégrer dans les plans locaux de développement.
Diversification économique Accompagnement post-projet des AGR et accès au financement soutiennent la durabilité économique. Prévenir l’essoufflement économique après l’intervention.
Adaptation contextuelle Flexibilité face aux contraintes sécuritaires et climatiques. Prévoir des modalités adaptatives et coordonner avec les acteurs locaux.

8. Références bibliographiques

Références académiques internationales

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  • Nations Unies. 2015. Transformer notre monde : Programme de développement durable à l’horizon 2030 (ODD). New York : ONU.
  • IDEV – Banque Africaine de Développement. 2023. Evaluation Matters: Sustainability Edition – Rapid Evidence Assessment on Long-Term Impacts of Food Systems Interventions in Sub-Saharan Africa. Abidjan : BAD.
  • CRS (Catholic Relief Services). 2022. MEAL Policies and Procedures. Baltimore, MD : CRS.

Références institutionnelles du Mali

  • République du Mali. 2023. Constitution du Mali adoptée par référendum le 18 juin 2023. Bamako : Présidence de la République.
  • République du Mali. 2006. Loi d’Orientation Agricole (LOA). Bamako : Ministère de l’Agriculture.
  • Ministère de l’Agriculture du Mali. 2015. Politique Nationale de Développement Agricole (PNDA). Bamako : Gouvernement du Mali.
  • Ministère de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille. 2010. Politique Nationale Genre du Mali. Bamako : MPFEF.
  • République du Mali. 2019. Cadre Stratégique pour la Relance Économique et le Développement Durable (CREDD) 2019–2023. Bamako : MEF.

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Pays concernés : Mali
Citer cet article
« Culture d’évaluation et résilience en contexte de crise : Analyse scientifique de l’évaluation finale du projet MLI 1115 BMZ au Mali », <a href="https://lafriquedesidees.org/communaute/abdramane-kone/">Abdramane Kone</a>, L'Afrique des Idées, 5 octobre 2026. https://lafriquedesidees.org/publications/culture-devaluation-et-resilience-en-contexte-de-crise-analyse-scientifique-de-levaluation-finale-du-projet-mli-1115-bmz-au-mali/
Abdramane Kone
À propos de l'auteur Abdramane Kone

Abdramane KONE est consultant senior en gestion de projets, suivi-évaluation, redevabilité et apprentissage (MEAL) au cabinet Fété Impact Development depuis 2024.

Fort de plus de 13 ans d'expérience au Mali, au Burkina Faso et au Niger, il a conduit des études et évaluations en eau et assainissement, sécurité alimentaire, nutrition et résilience, pour l'USAID, l'UNICEF, laBMZ, Oxfam, Action contre la Faim et Welthungerhilfe. Ex-chef de projets et responsable Suivi-Évaluation à l'ONG-3AG au Mali, il est doctorant en gestion de projets et enseigne à l'ESC MaliSchool of Management depuis 2021.

Membre de l'APEM et Représentant Pays de L'Afrique des Idées au Mali.

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