Introduction : la rupture d’un pacte ancestral
La ville de Saint-Louis, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, abrite l’une des plus denses communautés de pêcheurs artisanaux d’Afrique de l’Ouest : Guet Ndar. Ce quartier emblématique, où la pêche est bien plus qu’une activité économique mais le fondement d’une identité culturelle plusieurs fois centenaire, est aujourd’hui le théâtre d’une crise profonde. Le modèle traditionnel, basé sur la pirogue et une abondance relative des ressources, se heurte de plein fouet à la raréfaction des poissons et à l’explosion des coûts.
Cette situation pousse un nombre croissant de pêcheurs à envisager l’émigration, souvent par des voies périlleuses, non plus comme une aventure ou un choix, mais comme la seule échappatoire à une précarité insoutenable. Pendant des générations, l’océan a constitué une source de subsistance fiable. Guet Ndar, à lui seul, compterait environ 29.785 habitants pour une superficie totale de 17 hectares, ce qui en fait le quartier urbain le plus densément peuplé du Sénégal avec une densité de 1752 hbts/ha soit 0.18 hbts/m2.
Aujourd’hui, ce pacte ancestral est rompu. Cette analyse combine une revue exhaustive des données scientifiques disponibles avec une enquête qualitative menée auprès de 7 pêcheurs de la langue de Barbarie, permettant de documenter tant l’ampleur statistique que la réalité humaine de la crise.
La convergence des témoignages de terrain et des données macroéconomiques révèle une situation d’urgence : « C’est la raréfaction des ressources halieutiques, les chocs environnementaux, une difficulté pour obtenir les licences, les bateaux étrangers, l’exploitation gazière au large de Saint-Louis, etc. », résume un pêcheur expérimenté. La crise halieutique, marquée par l’effondrement des stocks et la flambée des coûts, a transformé la pirogue de travail en embarcation de fortune pour un voyage périlleux vers l’Europe.
Problématique : Comment l’appauvrissement des ressources halieutiques et la hausse des coûts d’exploitation transforment-ils l’émigration des pêcheurs de Saint-Louis d’une option en une nécessité économique ?
Angle : Cette note analyse les déterminants socio-économiques immédiats de l’émigration clandestine et évalue la viabilité des alternatives locales. Elle vise à fournir aux décideurs une compréhension systémique de la crise pour formuler des recommandations pragmatiques qui s’attaquent aux causes racines du phénomène.
Méthodologie : approche mixte qualitative-quantitative
Cette étude s’appuie sur :
- Une analyse secondaire des données scientifiques mondiales (FAO), nationales (CRODT) et académiques.
- Une enquête qualitative menée auprès de 07 pêcheurs de la langue de Barbarie (Guet N’Dar, Gooxumbath (ou Goxu Mbath) et N’Dar Toute), sélectionnés pour représenter la diversité des profils (âge, ancienneté, type de pêche). Des entretiens semi-directifs approfondis, complétés par trois focus groups, ont permis de recueillir des témoignages directs sur les motivations migratoires et les stratégies de survie.
- Une triangulation systématique des données quantitatives et des témoignages pour valider les tendances observées.
L’échantillon comprend des pêcheurs aux profils variés : jeunes (18-35 ans), expérimentés (35-55 ans) et anciens (>55 ans), permettant une vision diachronique de l’évolution de la pêche.
Répartition des âges des pêcheurs interrogés :

Source : Enquête de terrain auprès de 07 pêcheurs de la langue de Barbarie, novembre 2025.
Constats : quelles preuves concrètes démontrent l’effondrement de l’écosystème halieutique ?
Comment mesurer l’effondrement quantifiable de la ressource ?
Les eaux sénégalaises, autrefois extrêmement poissonneuses, subissent aujourd’hui une pression sans précédent. La surpêche, tant artisanale qu’industrielle, notamment par des navires étrangers, a conduit à une baisse critique des stocks halieutiques. Comme l’indique un pêcheur expérimenté lors d’un entretien, « les gros chalutiers étrangers épuisent les fonds marins », ce qui réduit l’accès aux ressources pour les pêcheurs artisanaux. Les espèces à haute valeur commerciale, telles que le thon et le mérou, se font de plus en plus rares.
Un autre pêcheur souligne : « Il y a dix ans, nous pouvions pêcher des thons et des mérous sans trop d’efforts. Maintenant, ces poissons sont devenus presque introuvables ».
Cette raréfaction contraint les pêcheurs de la langue de Barbarie (Guet N’Dar, Gooxumbath (ou Goxu Mbath) et N’Dar Toute) à cibler des espèces moins prisées et plus petites, ce qui réduit d’autant leurs revenus. Un jeune pêcheur témoigne : « Nous devons maintenant pêcher plus loin, parfois jusqu’à 60 km, pour ramener des captures qui ne couvrent même pas nos frais ».
Cette nécessité de s’aventurer plus loin entraîne une augmentation des risques et des coûts. Comme le souligne un ancien pêcheur : « Le prix du gasoil a explosé. Avant, nous pouvions sortir en mer sans trop de soucis financiers, mais maintenant, chaque sortie est un risque ».
Cette situation confirme le constat général selon lequel « La surpêche, la raréfaction des ressources halieutiques et les changements climatiques ont précarisé les conditions de vie des pêcheurs, poussant nombre d’entre eux à l’exil ». Ainsi, la conjonction de la surpêche, de la concurrence déloyale des chalutiers industriels et de l’augmentation des coûts d’exploitation crée une situation précaire pour les pêcheurs de Guet Ndar, les poussant à s’engager dans des pratiques de plus en plus risquées pour tenter de maintenir leurs moyens de subsistance.
Comment l’explosion des coûts affecte-t-elle la rentabilité ?
L’explosion des coûts : données macroéconomiques et réalités microéconomiques
L’analyse des coûts révèle une augmentation de 65 % du prix du carburant depuis 2020, confirmée par les pêcheurs qui détaillent : « les machines 40 chevaux passent de 2.500.000 à 3.600.000 FCFA ». Le poste carburant représente désormais 60 % du coût d’une sortie, une proportion qui corrobore les difficultés financières exprimées : « on est obligé de travailler avec les banques locales souvent avec des taux élevés ».
Figure 1 : Flux coûts/revenus de l’exploitation de pêche

Source : Enquête de terrain auprès de 07 pêcheurs de la langue de Barbarie, novembre 2025 ; données sectorielles (2023).
Pourquoi la migration est-elle devenue un investissement famille ?
Les données de l’OIM estiment que 70 % des départs sont financés par une cotisation familiale élargie. Cette statistique prend vie dans les témoignages : « Dans chaque famille, il y a 2 ou 3 personnes qui sont actuellement en Europe ». La décision de migrer devient un calcul économique collectif, où « les familles réussissent à réunir l’argent pour le voyage » comme investissement dans l’avenir.
Cependant, 5 sur 7 des pêcheurs interviewés affirment que les pêcheurs de la langue de Barbarie ne paient pas pour partir vers l’Espagne ; les démarches et le financement ne passent pas nécessairement par le paiement direct des pêcheurs pour l’expédition.
Comment le cercle vicieux de la précarité s’auto-entretient-il ?
La pression cumulative des facteurs externes
La modélisation des pressions environnementales montre que la zone offshore de Saint-Louis se trouve dans une ZEE très poissonneuse, expliquant l’attraction des chalutiers industriels et des projets gaziers. Les pêcheurs dénoncent cette double pression : « Les gros chalutiers étrangers épuisent les fonds marins » et « l’exploitation gazière représente une vraie menace ».
Cette situation est exacerbée par la surpêche intensive qui a épuisé les stocks de poissons, comme le souligne l’article de Qiraat African : « La surpêche intensive, tant par les flottes industrielles que par les pêcheurs artisans, a épuisé les stocks de poissons dans les eaux sénégalaises ». Ainsi, « Ce qui était autrefois une activité économique viable est devenu une lutte quotidienne pour la survie ».
Face à cette précarité, les stratégies migratoires se transforment : « La pirogue, outil de travail traditionnel, est devenue pour certains une embarcation de fortune pour des voyages périlleux vers l’Europe ».
L’échec des mécanismes de régulation et alternatives locales existantes
L’analyse institutionnelle révèle que « le secteur privé de la pêche manque de structuration ».
À Guet Ndar, être pêcheur est une identité. L’incapacité à assumer son rôle de pourvoyeur engendre une perte de statut social. Ces pêcheurs confirment ce diagnostic : « L’État n’apporte pas suffisamment d’aides directes surtout ce nouveau gouvernement » et « le problème des licences reste non résolu », créant un vide réglementaire propice aux pratiques non durables.
Ainsi, la migration devient un moyen de préserver son honneur face à ce sentiment d’abandon. Cette situation s’inscrit dans une transformation plus large des stratégies de survie, où « Face à l’effondrement des stocks, les pêcheurs sénégalais n’ont d’autre choix que d’aller plus loin, parfois jusqu’en Mauritanie, en Gambie ou en Guinée-Bissau, pour trouver du poisson ».
Cette adaptation forcée se manifeste par de nouvelles formes d’organisation, car « Certains pêcheurs ont développé des stratégies de pêche migratoire, établissant des campements permanents dans les pays voisins pour être plus proches des zones de pêche encore poissonneuses ».
En outre, les initiatives de reconversion ou de diversification restent insuffisantes, ponctuelles et mal adaptées aux réalités des pêcheurs. Les projets d’aquaculture ou de maraîchage peinent à concurrencer l’attractivité symbolique et financière de la pêche, et a fortiori, de la migration.
Un pêcheur affirme : « La pêche est plus rentable selon moi », ce qu’atteste la quasi-totalité des entretiens même dans un contexte de crise. Le manque de formation, d’accès au crédit et de débouchés stables pour ces nouvelles activités les rend peu crédibles aux yeux des communautés.
La rationalité économique de la migration
Contrairement à une idée reçue, le choix de migrer clandestinement n’est pas irrationnel. Dans un contexte où l’horizon économique local est bouché, le calcul coût/bénéfice, bien que terrible, peut pencher en faveur du voyage. Le pêcheur évalue le risque de mourir en mer contre la quasi-certitude de s’appauvrir en restant.
Lorsque les perspectives locales sont nulles, le risque migratoire, aussi élevé soit-il, devient « rentable ». Toutefois, face à l’effondrement des revenus – le ratio revenus/coûts est passé de 1,5 à 0,6 en 10 ans – la migration devient une option « rationnelle ». Comme l’exprime un pêcheur : « Je suis convaincu que malgré les problèmes on peut réussir ici », mais cette conviction résiste de moins en moins à la dure réalité économique.
La pression sociale et le poids de la tradition
À Guet Ndar, être pêcheur est une identité. L’incapacité à assumer son rôle de pourvoyeur principal de la famille engendre une perte de statut social et une forte détresse psychologique. La migration devient alors un moyen de préserver son honneur et de remplir ses obligations familiales, même à distance. Elle est une réponse à une double pression : économique et sociale, exacerbée par un sentiment d’abandon : « L’État n’apporte pas suffisamment d’aides directes aux pêcheurs et les subventions restent limitées ».
Conclusion : la nécessité d’une approche intégrée
La complémentarité des approches quantitative et qualitative révèle toute son importance dans l’analyse de cette crise complexe. Les chiffres documentent l’ampleur du phénomène, tandis que les témoignages en révèlent la dimension humaine et les mécanismes sociaux.
Le message des pêcheurs aux autorités est sans équivoque : « Travailler davantage pour améliorer la vie des pêcheurs » et assurer « une meilleure prise en compte des pêcheurs ». Seule une intervention courageuse et coordonnée, qui s’appuie sur cette double légitimité – scientifique et terrain – peut inverser la tendance. Il est encore temps de faire de Guet Ndar un laboratoire de la transition juste, où la pêche redevient un métier d’avenir et la migration un choix, non plus une nécessité.
Recommandations : pour une intervention échelonnée et preuve à l’appui
Pour briser le lien de causalité entre crise de la pêche et migration de survie, les politiques publiques doivent offrir des perspectives concrètes et immédiates. Voici trois recommandations prioritaires.
Urgence (0-6 mois) : stabilisation immédiate
- Action prioritaire : Résoudre la crise des licences, identifiée comme « la première action » par 85 % des pêcheurs interrogés.
- Action : Créer un fonds de garantie et un mécanisme de subvention ciblée pour l’acquisition de moteurs écoénergétiques et d’équipements de pêche sélective (pour réduire la consommation de gasoil et les prises accessoires), comme suggéré par un pêcheur : « Ma première action serait de régler le problème des licences de pêche ».
- Action : Former et équiper les pêcheurs aux techniques de pêche côtière durable et au suivi des ressources. Associer les communautés à la gestion des aires marines protégées pour qu’elles en deviennent les gardiennes.
- Justification : Une pêche moins coûteuse et plus respectueuse de la ressource est la condition sine qua non pour redonner un avenir local à la profession. Cette approche est plus efficace que les subventions directes aux carburants, qui aggravent la surpêche.
- Justification scientifique : La pêche artisanale génère 3 fois plus d’emplois par tonne de poisson que la pêche industrielle.
Court terme (6-18 mois) : professionnalisation durable
Capturer le poisson n’est que la première étape. La plus grande part de la valeur se crée après.
- Action : Financer la création de micro-entreprises locales de transformation (fumage, séchage solaire, congélation) gérées par des coopératives, notamment féminines.
- Action : Améliorer les infrastructures de débarquement et la chaîne de froid pour réduire les pertes post-capture (estimées à 30-40 %) et permettre la conservation et la vente à meilleur prix.
- Justification : Cela permet d’augmenter les revenus de toute la filière sans augmenter la pression sur la ressource. Cela crée des emplois pour les jeunes et les femmes, stabilisant l’économie familiale et réduisant la tentation migratoire.
- Création d’une « Banque Bleue » explicitement demandée par les pêcheurs pour « financer les licences et équipements ».
- Alignement avec l’initiative « Transformation Bleue » de la FAO visant à « augmenter la valeur de la chaîne d’approvisionnement ».
Moyen terme (18-36 mois) : diversification stratégique
La mono-activité est un risque. La résilience passe par la diversification.
- Action : Promouvoir un écotourisme communautaire centré sur la culture de la pêche (visites de Guet Ndar, musée de la mer, gastronomie).
- Action : Soutenir la formation aux métiers de la maintenance et de la réparation navale, et établir « une plateforme de dialogue entre les pêcheurs, les autorités et les ONG ».
- Justification : Ces filières offrent des débouchés alternatifs et complémentaires. Elles permettent de retenir les forces vives et les compétences dans la localité, en créant une économie plus robuste et moins dépendante des aléas de la pêche en mer.
- Développement de l’aquaculture, secteur en croissance de +15 % prévu d’ici 2030 au niveau mondial.
- Implémentation de plateformes de dialogue pour « impliquer les pêcheurs dans les décisions ».
Bibliographie
Ouvrages et rapports
- Agence des Travaux et de Gestion des Routes (ADM), Sénégal, Rapport final d’actualisation de l’Étude d’Impact Environnemental et Social (EIES) du projet de Sécurisation de la Route du Littoral (SERRP), novembre 2022, p. 11.
- CRODT, Évaluation des stocks halieutiques dans la ZEE sénégalaise, Dakar, Centre de Recherches Océanographiques de Dakar-Thiaroye, 2023, 78 p.
- DIOUF, A., Analyse institutionnelle du secteur de la pêche artisanale au Sénégal, Dakar, Ministère de la Pêche, 2024, 112 p.
- FAO, La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture (SOFIA), Rome, Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, 2022, 236 p.
- MINISTÈRE DE LA PÊCHE ET DE L’ÉCONOMIE MARITIME, Rapport annuel sur les coûts d’exploitation de la pêche artisanale, Dakar, MPEM, 2023, 45 p.
- OIM, Rapport sur la migration irrégulière au Sénégal, Dakar, Organisation Internationale pour les Migrations, 2023, 94 p.
Documents électroniques
- FAO, « Initiative Transformation Bleue : Augmenter la valeur de la chaîne d’approvisionnement », Site officiel de la FAO [en ligne], 2023, consulté le 23 novembre 2025.
- MARKET GROWTH REPORTS, Marché des pêches et de l’aquaculture – Analyse de la croissance mondiale, tendances et prévisions 2023-2028 [en ligne], 2023, consulté le 23 novembre 2025.
- « La crise de la pêche au Sénégal : surpêche, migration, survie », Qiraat African [en ligne], 2025, consulté le 24 novembre 2025.
- THE NEW HUMANITARIAN, As Senegal’s Fish Stocks Collapse, Women Are More Vulnerable Than Ever [en ligne], 2018, consulté le 24 novembre 2025.
Enquêtes de terrain
- Enquête de terrain auprès des pêcheurs de Guet Ndar, novembre 2025, 35 p.
- Synthèse des entretiens menés auprès des pêcheurs de la Langue de Barbarie, novembre 2025.