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Le Tchad, face à la crise de cohabitation entre agriculteurs et éleveurs-bouviers : une urgence nationale

Au Tchad, l'agriculteur et l'éleveur-bouvier se regardent désormais en chien de faïence. La crise de cohabitation s'installe. Chaque année ramène son lot de deuils.

Par Ali Wari Hamadou Agriculture
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Situé au cœur de l’Afrique centrale, le Tchad, pays sans littoral d’une superficie de 1 284 000 km² dont près de 37,6 % est à vocation agricole, connaît depuis plusieurs années une tension croissante entre les deux piliers de son économie, notamment l’agriculture et l’élevage.

En 1995, sa population rurale, majoritaire à 78 %, symbolisait l’identité profonde d’un pays riche en diversité ethnique, religieuse et culturelle. Ces diversités, stimulées par les ressentiments entre Nordistes et Sudistes d’une part, et l’antagonisme entre musulmans et chrétiens d’autre part, deviennent aujourd’hui le théâtre d’une crise de cohabitation inquiétante, opposant des communautés d’agriculteurs sédentaires à des éleveurs-bouviers nomades ou semi-nomades.

Les facteurs sous-jacents

La montée des affrontements communautaires et intercommunautaires, dont les chiffres sont mentionnés dans le rapport de l’ONU publié en juillet 2021, fait état de 309 morts, 182 blessés et plus de 6 500 personnes déplacées, ainsi que de la destruction de biens et de moyens de subsistance, provoquant de très fortes tensions entre les communautés.

Au premier niveau, les bouleversements climatiques ont impacté les terres d’agriculture et de pâturage. Sécheresses récurrentes et destruction des couvertures boisées contraignent les éleveurs à pénétrer dans des zones agricoles sensibles, dévastant le plus souvent des champs. Il faut également noter que le non-respect ou l’absence de corridors de transhumance alimente ces frictions.

Aussi, la croissance démographique et l’agriculture extensive réduisent la disponibilité des terres cultivables, accentuant la compétition foncière.

L’inversion des rôles d’une élite politico-bureaucratique et des officiers militaires, désormais propriétaires de troupeaux gérés par des bouviers, ainsi que la prolifération lamentable des armes au sein des populations civiles accentuent ces conflits.

Conséquences humaines et morales dévastatrices

Initialement de nature purement économique, en ce sens que l’agriculteur veut maximiser sa production afin de satisfaire ses besoins et que l’éleveur veut faire paître ses animaux, les engraisser et augmenter leur nombre, ces conflits se sont, de manière insidieuse, transformés en une considération identitaire.

La crise de confiance entre musulmans et chrétiens, ainsi que des considérations abjectes de « Nordistes et Sudistes », se superposent désormais, dérangeant la cohésion sociale.

Récemment, plusieurs incidents ont illustré cette escalade, tels que les affrontements dans le département de la Kabbia (Mayo-Kebbi Est), les provinces de Hadjer-Lamis et du Moyen-Chari. Ces violences meurtrières ont causé la mort de centaines de civils, la destruction des moyens de subsistance, la perte de bétail et des déplacements massifs.

Les cycles agricoles et pastoraux ont été perturbés entre 2020 et 2024, influant sur la productivité de ces deux secteurs clés et vitaux. À terme, cette crise met en péril la sécurité alimentaire et la stabilité économique du Tchad.

Plus captieusement encore, elle menace la cohabitation pacifique et ravive les rancunes anciennes.

Vers des pistes de solutions durables : un impératif majeur

Face à cette situation critique, il devient urgent pour les autorités tchadiennes, sous l’impulsion du Président de la République, le Maréchal MAHAMAT IDRISS DEBY ITNO, d’inscrire la résolution des conflits entre agriculteurs et éleveurs-bouviers au cœur de l’agenda national, impliquant tous les acteurs.

i. Cadre juridique et institutionnel renforcé

L’élaboration d’un code agropastoral, véritable socle légal et réglementaire, doit reconnaître clairement les droits et devoirs des agriculteurs, des éleveurs et des bouviers.

Ce cadre juridique devra protéger les couloirs de transhumance, définir les statuts et responsabilités des différentes parties et assurer un mécanisme de résolution pacifique des litiges, afin d’éviter la confusion et la stigmatisation y relative.

ii. Gestion durable des ressources naturelles

La promotion d’une agriculture climato-intelligente, couplée à des pratiques pastorales respectueuses de l’environnement, est indispensable pour préserver les sols, les pâturages et les ressources en eau.

Un excellent accès équitable à l’eau, par la construction d’infrastructures adaptées et la gestion rationnelle des bassins versants, est d’une nécessité absolue pour réduire la concurrence entre usages agricoles et pastoraux.

iii. Promotion du dialogue interreligieux et culturel

Le rôle des leaders religieux doit être central dans la restauration de la confiance mutuelle. Les leaders religieux, à travers leurs prêches, peuvent apaiser les tensions identitaires en véhiculant des messages de paix et de cohabitation pacifique, rappelant que musulmans et chrétiens sont tous de la descendance commune à Abraham.

iv. Appui au développement rural

Renforcer les capacités locales par la formation agricole et pastorale, encourager la diversification des activités économiques et améliorer l’accès aux services essentiels afin d’augmenter la résilience des communautés rurales face aux aléas.

En outre, l’investissement dans les infrastructures facilitera la mobilité et réduira les frictions.

Conclusion

La crise entre agriculteurs et éleveurs-bouviers au Tchad transcende ses symptômes immédiats pour toucher aux fondements mêmes de la paix sociale, du développement économique et de la cohésion nationale.

Il s’agit d’une urgence qui appelle une mobilisation collective et une approche intégrée, alliant justice sociale, gestion durable des ressources et réconciliation communautaire.

Le Tchad ne pourra prospérer que si ses populations rurales témoignent d’une cohabitation pacifique entre sédentarité et nomadisme, dans la justice et l’équité. C’est une urgence et un impératif éthique, moral et stratégique pour un pays qui aspire à sa stabilité et à sa prospérité.

Références

  • HAMADOU Ali Wari, Allah pour tous, religion pour certains : hics religieux et culturels au Tchad, Almouna, N’Djamena, 2025, p. 110.
  • GCAP, Message aux autorités religieuses, appel à la conscience des chefs religieux, 2024.
  • Afrique empoisonnée, pathologie et thérapie des conflits, L’Harmattan, Paris, 2023, 246 p.
  • Ousmane Koudangbé Houzibé, Le dualisme constitutionnel sur la forme de l’État au Tchad, L’Harmattan, 2023, 290 p.
  • Sylvain Romain, Allah appelle à la paix, un pont entre cousins, Hope to Share, 2022.
  • Judaïsme, christianisme, islam : points communs et divergences, Eyrolles, Paris, 2016, 205 p.
  • Rapport de l’ONU, juillet 2021, sur les conflits intercommunautaires au Tchad.
  • Sougnabé Pabamé, Le conflit agriculteurs/éleveurs dans la zone soudanienne, mémoire, septembre 2000.
  • Données de l’INSEED, 1995.
  • Varsia Kovana, Des guerres et conflits au Tchad, L’Harmattan, 1994.
  • Tchadinfo.com.

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Pays concernés : Tchad
Citer cet article
« Le Tchad, face à la crise de cohabitation entre agriculteurs et éleveurs-bouviers : une urgence nationale », <a href="https://lafriquedesidees.org/communaute/ali-wari-hamadou/">Ali Wari Hamadou</a>, L'Afrique des Idées, 2 octobre 2026. https://lafriquedesidees.org/publications/le-tchad-face-a-la-crise-de-cohabitation-entre-agriculteurs-et-eleveurs-bouviers-une-urgence-nationale/
Ali Wari Hamadou
À propos de l'auteur Ali Wari Hamadou

Spécialisé dans les domaines du Pétrole, de la Géologie et de la Sécurité Industrielle, je suis auteur du Livre "Allah pour tous, religion pour certains: Hics religieux et culturels au Tchad."

Depuis 4ans, je dispense des cours dans plusieurs institutions d'enseignement supérieur public, notamment l'Institut National Supérieur de pétrole de Mao et de l'Institut National Supérieur du Sahara et du Sahel d'Iriba.

Je travaille actuellement à la Primature de la République du Tchad.

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