Enfant-soldat, un terme neutre ?

Le terme “enfants-soldats” semble aller de soi : il paraît descriptif, évident et neutre. Pour autant, ce terme est situé. Il qualifie certes des mineurs associés à des organisations armées ; mais il révèle aussi, en creux, ce qu’est un « conflit armé », ce qui est renvoyé à la « criminalité », ce qui mérite une mobilisation internationale, et ce qui doit rester un dossier de sécurité intérieure. Autrement dit, il ne désigne pas seulement un fait : il participe à un régime de qualification et de définition de la violence.

C’est en ce sens qu’on peut parler d’une géographie des enfants-soldats : un régime de représentation et de qualification qui a progressivement rendu l’Afrique — en particulier l’Afrique subsaharienne — comme le lieu naturel de cette figure, alors même que les données disponibles montrent un phénomène mondial.

La thèse défendue ici est simple : l’africanisation du terme “enfants-soldats” ne résulte pas d’un fait empirique mais d’un mécanisme de production du regard sur un phénomène mondial. Ce mécanisme peut être analysé à l’aide des approches postcoloniales, notamment à travers la notion de néocolonialisme qui désigne une configuration où institutions internationales, économie du plaidoyer (notamment ONG) et circuits médiatiques convergent pour stabiliser une cadrage selon laquelle certains Etats (souvent anciens colonisés) sont rendus visibles comme appelant l’intervention de pays externes (souvent occidentaux) pour gérer leurs affaires internes.

Ce sujet importe à L’Afrique des Idées pour une raison simple : il touche à la fois à la dignité du continent et à l’efficacité des politiques de protection. Tant que la figure des enfants-soldats demeure spontanément africaine dans l’espace public international, l’Afrique continue d’être cadrée comme un espace paradigmatique de violence, et ses réalités sont lues à travers des catégories produites ailleurs. Or, l’afro‑responsabilité commence aussi par la maîtrise des mots qui gouvernent l’action : reprendre la main sur la qualification, c’est réduire un coût symbolique et politique — et, aussi, mieux comprendre les trajectoires pour mieux protéger.

 

Définir les enfants-soldats

Avant de pouvoir objectiver ou analyser le phénomène, il faut suspendre l’évidence du terme et examiner ce qu’il porte, au risque de le prendre comme phénomène naturel et non pas comme une construction socio-juridique, conçue pour interdire, protéger, sanctionner — et donc pour classer.

Un seuil d’âge… qui ne suffit pas à stabiliser l’objet

Le droit international fixe une définition : un enfant est un mineur de moins de 18 ans. Dans de nombreux pays, la majorité varie (18 à 21 ans). Mais surtout, en sciences sociales, la frontière de l’enfance et de la jeunesse ne se réduit pas à l’âge légal : elle dépend aussi de la place occupée dans l’économie domestique et dans la communauté. Le fait de réduire l’âge à une réalité exclusivement biologique pèse sur la manière dont on interprète les trajectoires : elle alimente une lecture binaire où l’enfant serait dépourvu d’agentivité et où l’adulte serait nécessairement responsable. Or, l’expérience sociale de la “jeunesse” n’est pas uniforme, et les parcours en situation de violence armée sont traversés par des contraintes, des dépendances et des stratégies de survie qui résistent à une classification simpliste.

« Soldat » ne signifie pas seulement « combattant »

Deuxième point : « soldat » ne signifie pas seulement participation directe aux combats. Dans l’usage institutionnel, la catégorie inclut une pluralité de positions au sein d’un groupe armé : combattants, mais aussi messagers, porteurs, guetteurs, cuisiniers, et très fréquemment exploitation, notamment sexuelle. Le mot “soldat” militarise donc un ensemble de rôles dont certains relèvent moins de la bataille que d’un continuum d’exploitation et d’économie de la violence.

Cette pluralité n’est pas seulement une définition puisqu’elle permet un cadre d’action et de réintégration, articulé à un régime des droits, qui reconfigure concrètement les trajectoires et les attentes sociales. Autrement dit, la catégorie n’est pas qu’un label : elle produit des effets pratiques.

Conséquences méthodologiques : la mesure devient difficile

Ces définitions conditionnent nécessairement l’objectivation du phénomène ce qui rend nécessaire, à ce stade, de préciser certains éléments. En effet, même sans regarder le biais néo-colonial derrière le terme enfant-soldat, il semble difficile d’identifier tous les jeunes qui pourraient être qualifiés d’enfants-soldats pour différentes raisons : 

  • Qui est compté comme “enfant” (âge déclaré, âge estimé, documents inexistants, etc.) ?
  • Qui est compté comme “associé à un groupe armé” (combattant, soutien, exploitation) ?
  • Quel cadre retient-on (conflit armé reconnu, violence requalifiée en criminalité, etc.) ?
  • Qu’est-ce qui est vérifiable et par qui (présence institutionnelle, dispositifs de monitoring, accès au terrain) ?

 

L’émergence du terme d’enfant-soldat

En 1996, le rapport “Impact des conflits armés sur les enfants” est publié par les Nations Unies. À partir de ce moment, la question des enfants-soldats est reprise à différentes échelles, et abreuve les discours humanitaires et médiatiques. Très rapidement, des enfants jeunes, en armes, issus de conflits sur le continent africain (notamment Afrique Centrale ou au Sierra Leone), deviennent l’illustration quasi systématique de cette catégorie, notamment dans les médias et les rapports internationaux d’ONG ou de l’ONU. L’image s’ancre dans l’imaginaire collectif, et finit par fonctionner comme une évidence : l’enfant-soldat est spontanément pensé comme africain. 

Le résultat est double. 

  • D’une part, la catégorie tend à effacer la profondeur historique et la distribution mondiale du phénomène : des enfants et des adolescents ont participé à des conflits armés à différentes périodes et sur plusieurs continents (la littérature historique et les travaux sur la pluralité des formes de participation des jeunes à la guerre permettent de le rappeler).
  • D’autre part, elle produit une association entre violence armée, enfance et Afrique, comme si le continent portait naturellement cette figure.

 

Un phénomène mondial : objectiver par les chiffres 

Maintenant que nous avons mis ces éléments en lumière, que disent les données disponibles ?

Les premiers chiffres relatifs à ce phénomène, partagés au sein du rapport Graça Machel notamment, faisaient état d’environ 300.000 enfants enrôlés. Entre 2005 et 2022, plus de 105.000 enfants ont été, selon l’UNICEF, enrôlés dans des groupes armés, ce chiffre étant un minimum, les organisations soulignant qu’il est vraisemblablement sous-estimé.

Le résumé du rapport annuel du Secrétaire général sur les enfants et les conflits armés indique pour l’année 2024 : 41 370 violations graves vérifiées envers des enfants dont 7 402 cas de recrutement et d’utilisation. Le même résumé cite parmi les situations les plus affectées des cas incluant la RDC, la Somalie, le Nigeria, Israël/Territoire palestinien occupé, et Haïti. 

L’intérêt, ici, n’est pas de produire une cartographie exhaustive. L’intérêt est de montrer que les données institutionnelles disponibles ne permettent pas de traiter “enfants-soldats” comme un problème exclusivement africain. Si la figure est majoritairement africanisée dans l’espace public, alors l’explication est ailleurs : dans la circulation des images, des catégories et des régimes de qualification.

 

“Conflit armé” vs “criminalité” : l’asymétrie de qualification (et pourquoi elle compte)

A ce stade, il est essentiel de questionner l’espace dans lequel l’enfant-soldat évolue : le conflit armé, que l’on peut définir comme une lutte entre groupes armés opposés. Ces groupes peuvent être étatiques (armées régulières) ou non étatiques. Or, la qualification même de “conflit armé” n’est pas distribuée de manière égale.

À l’échelle internationale, il existe une tendance récurrente : plus facilement appeler à la condamnation, voire à  l’intervention, dans certaines régions du monde, souvent celles moins représentées dans les instances internationales. À l’inverse, il existe aussi des situations où des groupes violents, non étatiques, produisant des violences contre des civils et des forces institutionnelles, ne sont pas spontanément lus sous la catégorie “conflit armé”. Ils sont traités comme des problèmes de sécurité intérieure, de criminalité, d’ordre public. Cette asymétrie de qualification n’est pas un détail puisqu’elle structure la visibilité, les instruments d’action, et les imaginaires. Elle explique aussi pourquoi la figure de l’enfant-soldat tend à se fixer sur l’Afrique : non parce que l’Afrique serait le seul lieu concerné, mais parce qu’une partie du monde est plus facilement médiatisé à travers les catégories de la guerre, tandis qu’ailleurs la violence relève d’une question interne.

Pour éviter une généralisation abstraite, il faut une illustration donc nous allons mobiliser les situations en Haïti et à Marseille (France). L’argument n’est pas de prouver que Marseille constitue un « conflit armé » au sens du droit international humanitaire. L’argument est plus circonscrit : la catégorie « enfants-soldats » dépend d’un régime de qualification (qui décide qu’il y a “conflit”, qui entre dans les listes, ce qui est “vérifiable”, ce qui relève de l’agenda international) et ce régime n’est ni automatique, ni uniformément distribué. Entre « des mineurs sont utilisés par une organisation violente » et « enfants-soldats », il existe une série d’opérations : nommer les acteurs, qualifier la situation, déterminer si l’on est dans un cadre “conflit armé” ou “criminalité”, produire des preuves et les faire circuler dans des dispositifs institutionnels.

Dans cette perspective, Haïti et Marseille ne sont pas des “illustrations” anecdotiques puisque ces situations rendent visibles, par contraste, les conditions dans lesquelles des violences impliquant des mineurs entrent (ou non) dans la catégorie « enfants-soldats ».

 

Haïti : quand une violence de gangs devient lisible dans l’agenda « enfants et conflits armés »

Haïti constitue un cas particulièrement heuristique, parce qu’il rompt l’association implicite « enfants et conflits armés » et la seule figure de la guerre “classique” (civile ou interétatique). En effet, dans le rapport annuel 2025 du Secrétaire général des Nations unies sur les enfants et les conflits armés, différents gangs sont listés pour des violations incluant, sans s’y limiter, le recrutement et l’utilisation d’enfants.

Trois points importent ici.

D’abord, il ne s’agit pas d’une simple description d’une situation locale dégradée, mais d’une décision de cadrage : l’inscription dans l’agenda onusien implique de traiter une partie de la violence haïtienne — souvent décrite dans l’espace public comme “violence de gangs” — dans un langage et un dispositif de surveillance propres au régime « enfants et conflits armés » (violations graves, identification de parties, production de données vérifiées, etc.).

Ensuite, cette inscription produit une visibilité spécifique des enfants. Les mineurs ne sont plus seulement des victimes collatérales d’un effondrement de l’ordre public ni des “jeunes impliqués” dans des réseaux ; ils deviennent des sujets de droit au sein d’un dispositif international qui documente, attribue et rend comparables des violations.

Enfin, Haïti montre que la frontière entre “crime” et “conflit” n’est pas une propriété immédiate de la réalité : elle dépend aussi de la capacité d’un dispositif à qualifier, documenter et rendre public. Autrement dit, la catégorie « enfants-soldats » n’est pas réservée à un continent ; elle dépend de conditions de reconnaissance.

 

Marseille : l’implication de mineurs dans des organisations violentes maintenue dans le registre « criminalité »

Le cas marseillais est intéressant pour la raison inverse. Ici, la présence de mineurs dans des réseaux violents et l’intensification de la violence armée sont documentées, mais restent cadrées comme une question de criminalité et de sécurité intérieure. La BBC souligne le rôle croissant d’enfants et d’adolescents dans les réseaux liés au trafic de stupéfiants, comme la DZ mafia, et rapporte une estimation du ministère de la Justice : le nombre de jeunes impliqués aurait été multiplié par plus de quatre en huit ans.⁠ Cependant, dans l’espace public, ces enfants, membres d’organisations criminelles, sont principalement pensés comme des délinquants, des acteurs de l’économie de la violence. Même lorsque la coercition existe et précède leur “recrutement”, l’interprétation dominante demeure celle de l’ordre public, de la réponse pénale et de la gestion d’un problème interne. Ce registre n’est pas illégitime en soi ; il a une conséquence en rendant la catégorie « enfants-soldats » indisponible, parce qu’elle est associée à un autre régime de qualification.

Ensuite, le maintien du cas dans l’“interne” limite les comparaisons possibles. Lorsque la situation est stabilisée comme “criminalité”, elle n’active pas les mêmes instruments de description, ni les mêmes dispositifs de monitoring, ni les mêmes catégories de responsabilité que celles mobilisées dans l’agenda onusien. Il devient alors plus difficile de traiter, dans un langage commun, les continuités entre recrutement, utilisation, contrainte, armement, territorialisation, et exposition à des violences extrêmes.

Enfin, Marseille révèle un point souvent implicite : la catégorie « enfants-soldats » suppose un monde déjà cartographié en “conflits”. Elle suit les enfants, mais elle suit aussi la manière dont une situation est préalablement qualifiée (conflit/crime), et donc la manière dont elle est rendue gouvernable et racontable.

 

Ce que la comparaison met au jour : une géographie de la reconnaissance

Mettre Haïti et Marseille en regard ne revient pas à établir une équivalence. L’objectif est d’établir un raisonnement plus fin : la catégorie « enfants-soldats » ne découle pas mécaniquement de la présence de mineurs dans des organisations violentes ; elle dépend d’un régime de reconnaissance qui décide de ce qui est lisible comme “conflit armé” et de ce qui demeure lisible comme “criminalité”.

Ce contraste permet de renforcer la thèse générale : la « géographie des enfants-soldats » n’est pas seulement une géographie des faits, ni une géographie des images ; c’est une géographie des qualifications. Dans la mesure où certaines régions du monde — comme l’Afrique — sont plus facilement rendues lisibles à travers les catégories de la guerre et de la violence, tandis que d’autres violences sont plus aisément reléguées au registre interne du crime, l’africanisation de la figure ne peut pas être analysée uniquement comme un biais médiatique. Elle doit être comprise comme un effet de structure : un mode de production de visibilité et d’évidence, que l’on peut discuter en termes néocoloniaux à condition d’en préciser les mécanismes, les acteurs et les conditions d’énonciation.

Ce que met au jour la comparaison n’est pas seulement un écart de vocabulaire entre “conflit armé” et “criminalité”. C’est une différence de régime d’intelligibilité : selon les contextes, les mêmes questions (recrutement, utilisation, contrainte, exposition à la violence organisée) deviennent soit comparables et internationalisables, soit internalisées et traitées comme des problèmes d’ordre public. Dans cette configuration, la catégorie « enfants-soldats » ne se contente pas de désigner une réalité ; elle contribue à fabriquer ce qui est immédiatement visible et ce qui ne l’est pas.

C’est en ce sens qu’on peut parler d’un usage néocolonial du terme. Non pas parce qu’il serait faux de constater l’enrôlement et l’exploitation d’enfants au sein de groupes armés sur le continent africain, mais parce que la catégorie, telle qu’elle circule, participe à une mise en récit où l’Afrique devient le lieu paradigmatique de l’enfance en armes. Autrement dit, un phénomène documenté au-delà de l’Afrique tend à être ramené, dans l’espace public, à une scène africaine par défaut — et, ce faisant, sa profondeur historique et sa distribution mondiale se trouvent reléguées à l’arrière‑plan.

La conséquence est analytique avant d’être morale. En stabilisant une figure unique et un espace privilégié, la catégorie favorise une simplification qui rend plus difficile une compréhension fine des trajectoires : diversité des rôles, degrés de contrainte, continuités entre exploitation et participation armée, logiques locales de protection, d’économie et de coercition. Elle oriente également les réponses vers des répertoires d’action déjà disponibles — souvent pensés depuis l’extérieur — au lieu de partir des configurations sociales qui rendent possible l’utilisation de mineurs dans des organisations violentes. Autrement dit, l’usage néocolonial ne réside pas dans le fait de “parler de l’Afrique”, mais dans la manière dont l’Afrique est installée comme évidence de la catégorie, au point d’appauvrir ce que l’on voit et ce que l’on pense possible de faire.

 

Ce que coûte à l’Afrique l’africanisation du phénomène

Si la catégorie « enfants-soldats » est devenue, dans l’espace public international, une figure spontanément africaine, cela ne relève pas seulement d’un biais de représentation. Cela produit des coûts concrets — symboliques, politiques et opérationnels — pour le continent. 

En d’autres termes, l’africanisation de la figure n’est pas uniquement une question de “regard extérieur” : c’est une contrainte qui pèse sur la manière dont l’Afrique est pensée, dont ses violences sont qualifiées, et dont ses réponses sont évaluées.

 

Un coût symbolique : l’Afrique comme scène paradigmatique de l’atrocité

Le premier coût est celui de l’image : l’enfant en armes fonctionne comme une scène totale. Parce qu’il combine deux interdits moraux (la guerre et l’enfance), il produit une violence réputée “ultime”. Quand cette scène devient principalement africaine, elle installe l’Afrique comme espace paroxystique d’une violence intrinsèque, une violence qui touche ce qui, dans l’imaginaire humanitaire, doit rester hors du monde conflictuel : l’enfance.

Ce déplacement est décisif : il fixe une grammaire implicite où l’Afrique n’est pas seulement un continent où l’on observe des conflits, mais un continent qui incarne le conflit dans sa forme la plus inacceptable. Et cette fixation a une conséquence immédiate : elle réduit la pluralité des situations africaines à une figure synthétique, fortement émotionnelle, peu compatible avec l’épaisseur historique et sociologique des trajectoires, et des solutions possibles.

 

Un coût politique : une hiérarchie de qualification (conflit/exception vs criminalité/normalité)

Le deuxième coût est politique, parce qu’il touche à la qualification des violences. Lorsque l’Afrique est la scène paradigmatique de l’enfant en armes elle devient aussi, à la façon d’un cercle vicieux, plus facilement lisible dans les catégories de la guerre et de l’exception : “conflit armé”, “urgence”, “crise humanitaire”, “instabilité structurelle”. À l’inverse, ailleurs, des violences organisées impliquant des mineurs tendent plus facilement à être requalifiées en “criminalité”, “ordre public”, “sécurité intérieure”.

Cette hiérarchie de qualification n’est pas neutre : elle distribue les responsabilités, les registres d’action et les types de légitimité. Dans un cadre “conflit”, la question est rapidement internationalisée ; dans un cadre “criminalité”, elle est internalisée. Dans le premier cas, l’Afrique apparaît comme l’espace où l’intervention externe devient pensable voire obligatoire ; dans le second, les violences ailleurs restent traitées comme des défaillances internes gérables par des dispositifs ordinaires étatiques.

Le coût pour l’Afrique est alors double : elle porte le stigmate de l’exception (donc de l’illégitimité politique), et elle devient le terrain où s’éprouvent des dispositifs de prise en charge pensés depuis l’extérieur, avec une asymétrie de pouvoir dans la définition du problème.

 

Un coût analytique (et donc protecteur) : la simplification qui empêche de comprendre et de protéger

Enfi, même si cela touche moins le continent africain que la question de la protection individuelle, q uand “enfants-soldats” devient une figure africaine par défaut, on perd au moins quatre choses :

  • La diversité des rôles : combattants, mais aussi fonctions de soutien, exploitation, coercition, etc.
  • La diversité des trajectoires : degrés de contrainte, logiques de protection, dépendances, économie de survie, socialisations armées, sorties de groupe, …
  • La comparabilité : ce qui ne ressemble pas à l’image que l’on retrouve partout (un petit garçon de 8 ans avec une arme aux mains) cesse d’être perçu comme relevant de la même famille de problèmes.
  • La précision des réponses : si l’objet est simplifié, les réponses le sont aussi (réintégration pensée comme “retour à l’enfance”, programmes calibrés sur une scène, invisibilisation de certaines populations, notamment les filles).

Or une protection efficace dépend d’une description fine des mécanismes : qui recrute, comment, pour quels rôles, avec quelles contraintes, dans quels environnements institutionnels. 

 

Ce que change une saisie régionale : correction ou renforcement de la géographie, selon le cadrage

À première vue, le fait que des organisations africaines — par exemple la CEDEAO — se saisissent de la question devrait contredire la lecture néocoloniale : c’est une prise en charge “de l’intérieur”, donc une reprise de souveraineté.En réalité, cette saisie peut produire deux effets opposés.

Quand la saisie régionale corrige la géographie

Elle corrige la géographie si elle permet :

  • de déplacer l’Afrique du statut de scène (où l’on vient regarder) au statut de centre de définition (où l’on nomme, catégorise, priorise) ;
  • de produire des cadres qui ne se contentent pas d’importer une catégorie, mais qui la reformulent à partir des réalités sociales et des objectifs de protection (rôles non combattants, trajectoires, violences de genre, logiques communautaires de sortie, etc.) ;
  • d’éviter que l’objet soit traité uniquement comme une preuve de barbarie, et de le traiter comme un problème de politiques publiques, de sécurité humaine, d’éducation, de justice, de reconstruction sociale.

Autrement dit : la saisie régionale corrige la géographie quand elle transforme la catégorie en outil de compréhension et d’action, plutôt qu’en étiquette circulant déjà avec ses images.

Quand la saisie régionale risque de renforcer la géographie

Elle peut aussi, paradoxalement, renforcer l’africanisation de la figure si elle se contente de reprendre la catégorie telle qu’elle circule déjà, sans la requalifier ni en contester les présupposés. Dans ce cas, l’Afrique valide malgré elle le statut “naturel” que le monde lui a assigné : l’Afrique serait “le lieu” des enfants-soldats, donc l’espace logique de traitement prioritaire.

Le mécanisme est simple : plus l’Afrique institutionnalise la catégorie sans la problématiser, plus elle peut contribuer à l’idée que cette catégorie est d’abord africaine. Ce n’est pas une raison pour ne pas agir ; c’est une raison pour agir en maîtrisant le cadrage : saisir le problème tout en refusant la carte qui l’accompagne.

 

Enjeu central : reprendre la main sur la qualification pour réduire les coûts (image, politique, protection)

L’enjeu, pour l’Afrique, n’est donc pas de “sortir” du sujet — ce serait absurde et politiquement irresponsable. L’enjeu est de réduire les coûts produits par l’africanisation de la figure en reprenant la main sur trois opérations :

  1. Qualifier sans naturaliser : refuser que “enfants-soldats” soit un synonyme d’Afrique.
  2. Comparer pour dé-africaniser : inscrire systématiquement la question dans une grammaire mondiale, afin de casser l’évidence géographique.
  3. Protéger par la complexité : revenir aux trajectoires et aux mécanismes plutôt qu’à l’icône, parce que c’est là que se joue l’efficacité protectrice.

 

Conclusion

Dire que le terme « enfants-soldats » n’est pas neutre ne revient ni à nier l’enrôlement de mineurs en Afrique, ni à relativiser des violences bien réelles. Cela revient à traiter le mot comme ce qu’il est devenu : un outil de mise à l’agenda, institutionnel et médiatique. Or, par principe, ces outils sont orientés par ceux qui les créent pour pousser une certaine vision du monde.

Quand un phénomène mondial est spontanément africanisé, il ne s’agit pas seulement d’un biais d’image : il s’agit d’une politique de la qualification qui transforme certaines violences en “conflits” et d’autres en “criminalité”, certains enfants en “victimes de guerre” et d’autres en “mineurs délinquants”, certains espaces en terrains d’intervention et d’autres en affaires intérieures. En ce sens, l’enjeu n’est pas de remplacer un mot par un autre, mais d’obliger le débat à regarder ce que le mot fait : non pas décrire l’Afrique, mais la positionner dans une carte du monde où l’évidence est déjà une forme de pouvoir. Tant que cette carte n’est pas dépliée, la catégorie “enfants-soldats” continuera de dire autant sur notre manière de regarder l’Afrique que sur les enfants qu’elle prétend rendre visibles.

À ce titre, l’enjeu n’est pas de “sortir” de la question des enfants associés à des groupes armés, mais de sortir de la position d’objet — d’étude, d’images, d’agendas — pour devenir un centre de production des cadres. Autrement dit : faire de l’enfant-soldat non plus une figure africaine, mais un objet mondial, dont l’Afrique n’est pas la scène évidente mais dont elle peut aussi être l’un des lieux majeurs de conceptualisation.

 

Références

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Golaz, V., Médard, C., Mwangi, S. & Équipe M-PRAM. (2016). Ouganda, les jeunes dans la région du lac Albert : Attentes, revendications identitaires et nouvelles opportunités économiques. Afrique contemporaine, vol. 259, 95-114.

Harding, Andrew. « Panic in France as children fall victim to lethal violence of Marseille drug gangs ». BBC, 11 décembre 2025. https://www.bbc.com/news/articles/cr7l0nyxxygo.

Machel, Graça. Impact des conflits armés sur les enfants. Nations Unies, 1996.

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Shepler, Susan. « The Rites of the Child: Global Discourses of Youth and Reintegrating Child Soldiers in Sierra Leone ». Journal of Human Rights 4, no 2 (2005): 197‑211. https://doi.org/10.1080/14754830590952143.

Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2006/1 (no 89). s. d. Consulté le 22 juin 2026. https://shs.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-1.

UNICEF. Children recruited by armed forces or armed groups. 22 décembre 2021. https://www.unicef.org/protection/children-recruited-by-armed-forces.

Watchlist on children and armed conflict. Children and armed conflict monthly update – Avril 2026. s. d. Consulté le 11 juillet 2026. https://watchlist.org/publications/children-and-armed-conflict-monthly-update-april-2026/.

 

Where Kenya’s Growth Gets Built

Kenya has built one of the most admired private sectors in Africa, and cannot make it work for most Kenyans. The country counts about 7.4 million enterprises and a handful of firms that rank among the best run on the continent; its banks hold a record 4.1 trillion shillings of private credit, and its founders raised about 1.04 billion dollars in 2025, more than any other African country. Formal financial access has climbed to 84.8 percent of adults, from 26.7 percent in 2006. On paper, few economies in the region start from a stronger base. In practice, that base does not produce what the country most needs: of the 822,100 jobs created in 2025, 87 percent were informal, and manufacturing has slipped to 7.1 percent of GDP. The scaffolding is world-class; formal, productive, decently paid work at scale is not.

The distance between the two is the subject of this note. It is not explained by a lazy state or an absent market. It is explained by where money goes when an economy is left to its own incentives. In Kenya those incentives pull capital toward the government and toward consumption, and away from the factories, farms and value chains that would turn a young population into a workforce. The capital exists and flows to the wrong place. The entrepreneurs exist and stay small. The champions exist and cluster in finance, telecoms and consumer goods.

Who builds Kenya’s growth, and what stops them from building more, is therefore not an academic question. It decides whether the youngest, fastest-urbanising region on earth, where about 800,000 Kenyans reach working age each year, converts its demography into prosperity or into pressure. Kenya is the case its neighbours study, because it has gone further than almost any of them in assembling the pieces, finance, infrastructure, law and talent, and still finds them not adding up.

This note follows that arithmetic from the ground up: how the private economy was built, what carries it and what holds it back, where the money actually goes, and what the region’s faster industrialisers did differently. The argument is simple. The repair is largely within Kenya’s own hands, and a stronger, broader private sector, not another transfer programme, is the surest route to growth that reaches the many.

Where the private economy came from

The startup scene and the champions that make Kenya’s private sector the envy of the region did not appear on their own. They are the product of an environment that was built, dismantled and rebuilt across four cycles of governance, and most of what matters was decided after 2000. To understand why capital behaves as it does today, it helps to see how the country arrived here.

At independence in 1963, Jomo Kenyatta’s government set out a mixed model in the Sessional Paper of 1965 on African socialism, drafted by Tom Mboya and a young Mwai Kibaki. It combined import-substituting industry behind tariffs with support for smallholder agriculture and open incentives for private, often foreign, investment. It worked, for a while: real output grew by an average of 6.6 percent a year between 1963 and 1973, the strongest run of any Kenyan presidency.1 By the late 1970s the formula had run its course, capital-hungry, poor at creating jobs and dependent on the very imports it was meant to replace.

The Moi years, from 1978 to 2002, were the long stall. State intrusion deepened, the financial system was repressed, and governance frayed. The low point came between 1991 and 1993, the worst stretch since independence, when inflation touched 100 percent, the fiscal deficit passed 10 percent of GDP and donors suspended aid. The liberalisation that began in 1993, lifting price, import and foreign-exchange controls and privatising state firms, was forced by crisis rather than chosen, but it laid the first stone of a genuine private-sector economy. Growth across the Moi era still averaged below 3 percent.1

The decade that built today’s environment was Mwai Kibaki’s. The Economic Recovery Strategy of 2003 to 2007 lifted growth from 0.6 percent in 2002 to between 5 and 7 percent by 2007; free primary education arrived in 2003; and Vision 2030, launched in 2008, made a private-sector-led economy the country’s explicit long-term goal.2 The single most consequential event was quieter: in 2007 Safaricom launched M-Pesa, and mobile money began to rewire Kenyan finance from the bottom up. The investor pipeline, the Silicon Savannah idea and the dense banking fabric the country is known for were, in large part, built in these years.

The cycles since have consolidated that inheritance and added a bill. Devolution in 2013 pushed resources to 47 new county governments; the state borrowed heavily to build roads, rail and power; Kenya crossed into lower-middle-income status in 2014 and its income per head passed 2,000 dollars by the mid-2020s. But growth settled at around 5 percent, and the public borrowing of this period is the crowding-out this note anatomises.2

 

Sixty years in four cycles

Governance cycle Economic model Growth Turning point for the private sector
Kenyatta (1963 to 1978) African socialism, import substitution, smallholder farming 6.6% a year, 1963-73 Fastest growth of any era, but the model exhausts itself by the late 1970s
Moi (1978 to 2002) State intrusion, financial repression, then forced liberalisation below 3% average The 1993 reforms remove price, import and forex controls: the first opening
Kibaki (2002 to 2013) Recovery strategy, macro stability, Vision 2030 0.6% (2002) to 5-7% (2007) The favourable environment is built: M-Pesa in 2007, a private-sector-led Vision 2030
Kenyatta II and Ruto (2013 to date) Infrastructure, devolution, fiscal strain around 5% Middle-income status in 2014; a dense banking fabric, but rising debt and crowding-out

Sources: World Bank and KNBS long-run series; Republic of Kenya, Sessional Paper No. 10 of 1965 and Vision 2030; period averages are approximate.

The most durable legacy of that long arc is the financial system. Formal financial access rose from 26.7 percent of adults in 2006 to 84.8 percent in 2024, one of the fastest episodes of financial deepening recorded anywhere, carried by mobile money and by agency banking that put a bank counter in every shopping centre.3

Chart 1. Adults with formal financial access, 2006 to 2024. Source: FinAccess Household Surveys (CBK, KNBS and FSD Kenya).

Behind that headline sits real institutional density. Kenya is served by 38 commercial banks in three tiers, 14 microfinance banks, a fast-growing field of 85 licensed digital credit providers, a mortgage finance company and a mortgage refinance company, alongside a large cooperative tier of SACCOs regulated separately from the banks. The map below sets out the architecture.3

Figure 1. Kenya’s financial system: regulated institutions and the inclusion rail. Source: Central Bank of Kenya, Bank Supervision Annual Report 2024.

The scaffolding: infrastructure and law

A private sector needs more than banks. It needs roads to move goods, power to run machines, ports to reach markets, and a body of law that lets a firm incorporate, borrow against its assets, enforce a contract and, if it fails, close without ruin. Kenya has spent two decades building both, unevenly, and the result is the second half of the environment these pages describe.

The physical spine is visible. The Standard Gauge Railway cut cargo time from Mombasa to Nairobi from about two days to eight hours; the Nairobi Expressway, the first Kenyan toll road run by a private operator, turned a two-hour crawl into a fifteen-minute run and carries some 50,000 vehicles a day; the LAPSSET corridor, at a headline 24 billion dollars, is opening a northern route to Ethiopia and South Sudan; and Konza Technopolis is meant to anchor the digital economy.

Export processing and special economic zones, which by the end of 2022 counted 101 zones, 170 firms and about 75,600 workers, give manufacturers serviced land and multi-year tax relief. The pipeline the state runs through its Public Private Partnership Directorate reached 40 projects at the start of 2026.4

Infrastructure that carries the private sector

Project Type Status and year Effect on the private sector
Standard Gauge Railway Rail, state Phase 1 opened 2017; Naivasha 2019 Cargo time to about 8 hours; lower logistics cost
Nairobi Expressway Toll road, PPP Opened 2022; 27 km First private-run toll road; about 50,000 vehicles a day
LAPSSET corridor Port, corridor Launched 2012; 3 of 32 berths by 2021 Northern trade route to Ethiopia and South Sudan
Konza Technopolis Tech city, SEZ Since 2013; data centre from 2024 Digital-economy hub; targets ICT firms and jobs
SEZs and parks Serviced land SEZ Act 2015; parks operating Land, power and tax incentives for manufacturers
Menengai geothermal Power, IPPs Commissioned 2023 to 2024; 105 MW Cheaper, cleaner power for industry

Sources: InvestKenya; PPP Directorate (2026); Vision 2030 Delivery Secretariat; US country commercial guide.

The legal architecture matters as much as the concrete. Over a single decade Kenya rewrote the rules that govern how a business is born, financed and, if it must, wound down. A firm can now incorporate online, pledge its stock or equipment rather than only its land to raise a loan, restructure under a moratorium instead of collapsing into liquidation, and sign a contract with an electronic signature.4

The legal architecture of enterprise

Reform Year What it changed for firms
Companies Act; Insolvency Act 2015 Modern incorporation and governance; rescue and moratorium procedures instead of automatic liquidation
Special Economic Zones Act 2015 A zone regime with multi-year tax incentives, capped at ten years since 2024
Movable Property Security Rights Act 2017 Lets firms borrow against movable assets, not only land, through a collateral registry
Data Protection Act 2019 A data-governance framework for the digital economy
Public Private Partnership Act 2021 A framework and Letter of Support for private investment in infrastructure
Business Laws (Amendment) Acts 2020 to 2024 Electronic signatures and digital contracts; Central Bank oversight of digital lenders
Startup Bill before Parliament, 2022 Would create the first legal framework for startups: registration, incubation and support

Sources: Kenya Law (statutes); EY tax alerts; US State Department, 2025 Investment Climate Statement.

The scaffolding is real, and more complete than in most of the region. Its weaknesses are just as real. The infrastructure was financed largely by external debt, which is the crowding-out these pages trace. The incentives shift with each Finance Act, so firms cannot plan five years ahead. And the one reform aimed squarely at young enterprise, the Startup Bill, has sat before Parliament since 2022 without passing, while the headline goal of 10 billion dollars in annual foreign investment by 2027 remains far from the trend.4 Kenya has built the hardware and much of the software of a private economy.

What it has not yet built is the predictability that lets firms trust either.

Finance, infrastructure and law: Kenya has assembled more of the scaffolding of a private economy than any of its neighbours. The puzzle these pages pursue is why, with all of it in place, capital still flows away from the firms that would make growth reach the many. It begins with the shape of those firms.

An economy of many hands and very few firms

Start with the raw shape of Kenyan enterprise. The country counts roughly 7.4 million micro, small and medium enterprises. Of these, about 1.56 million are formal and 5.84 million are informal, and together they employ close to 15 million people and are estimated to generate around 40 percent of GDP.5 Nearly four in five of these businesses operate with no registration and no licence.

Small and medium firms make up more than 90 percent of all businesses in Kenya and account for about 81 percent of employment.6 The count itself understates the informal reality: the State Department for MSME Development puts the true number nearer 18 million once unregistered units are included.

That is extraordinary entrepreneurial density. It is also the problem. The overwhelming majority of these enterprises are micro units of survival, a stall in Gikomba, a boda boda, a welder, a single-person agribusiness. They are not small firms on their way to becoming medium ones. They are the terminus, not the on-ramp.

The 2016 enterprise survey found that more than 80 percent of MSME start-ups relied on family or personal savings for their capital, because the formal financial system was not built to reach them.5 An economy with 5.84 million informal firms and only 1.56 million formal ones does not have a small-business sector in the sense that word carries in a diversified economy.

It has a vast informal periphery and a thin formal core.

THE FORMALISATION DEFICIT

f = formal ÷ total = 1.56 m ÷ 7.4 m ≈ 21%

Only about one Kenyan enterprise in five is formal. The other four sit outside the credit, contract and export systems that let firms grow.

The shape of Kenyan enterprise

Segment Scale Employment / weight
MSMEs, total ~7.4 million ~14.9 million jobs; ~40% of GDP (est.)
of which formal 1.56 million  
of which informal 5.84 million ~79% of all MSMEs
SMEs, share of all businesses over 90% ~81% of employment
Regional champions (illustrative) Safaricom, Equity, KCB, EABL, Bidco, Co-op finance, telecoms, consumer goods

Sources: KNBS (2016); Draft MSME Policy (2025); KAM (2025); company results (2024/25).

Chart 2. Formal and informal MSMEs. Source: KNBS (2016); Draft MSME Policy (2025).

At the other end sits a genuinely impressive set of champions. Safaricom is the most valuable listed company in East Africa, with a market capitalisation of around 8.4 billion dollars and group profit after tax of about 68.6 billion shillings in its 2024/25 year.7 Equity Group and KCB Group each hold assets above 2 trillion shillings and earn the bulk of their growth from subsidiaries across Uganda, Tanzania, Rwanda, South Sudan and the Democratic Republic of Congo.

East African Breweries, Bidco Africa and Cooperative Bank round out a roster that places 6 Kenyan firms among the 10 largest companies in the region and 11 Kenyan firms on the Financial Times list of Africa’s fastest growing businesses in 2025. These are not satellites of foreign multinationals. They are Kenyan-built firms that now invest across the continent.

Alongside these champions stands a second roster, younger and venture-backed, not yet at champion scale, that has made Nairobi the startup capital of the continent. M-Kopa has put solar kits, phones and credit into the hands of more than 5 million customers across the region; Sun King has taken pay-as-you-go solar to millions of off-grid homes; BasiGo is placing electric buses on Nairobi’s roads; Twiga, Wasoko and Kyosk have set out to rewire informal retail supply; Victory Farms has built East Africa’s largest aquaculture business; and Apollo Agriculture and Cellulant work the seams of farm credit and payments.

Kenyan startups raised about 1.04 billion dollars in 2025, more than any other country on the continent.8 It is a genuinely world-class generation of firms, and it carries the same signature as the giants above it. The two rosters cluster in the same narrow band, finance and telecoms for the corporates, fintech, energy access, mobility and agri-logistics for the startups, the digital services layered over the existing economy rather than the industry beneath it.

Both are asset-light, and neither, bar rare exceptions, makes things. The established champions went regional but stayed in services; the young ones draw global capital but stall between Series A and the scale that would turn them into large employers, with even a flagship like Twiga forced into deep layoffs after raising more than 160 million dollars.  

Kenya has produced two celebrated private sectors, one mature and one emerging, and both bend away from the industrial middle the country most needs.

The trouble shows most clearly one layer down. Equity alone disbursed 45 percent of all MSME loans in Kenya in the first seven months of 2025, which shows both the reach of the champions and the narrowness of the field beneath them.7 Between the informal millions and the corporate handful, Kenya is missing the layer that carries industrial economies, the medium-sized productive firm that employs a few hundred people, supplies a larger one, exports to a neighbour and formalises a workforce. That missing middle is where inclusive growth is normally manufactured, and in Kenya it barely exists.

Where the money actually goes

If the constraint were simply a shortage of capital, the story would be easier. It is not. Credit to Kenya’s private sector reached a record 4.1 trillion shillings at the start of 2026, after climbing back from an outright contraction a year earlier.9 The capital is there. It goes to the wrong place.

The single most important fact about Kenyan finance is that the government is the borrower of first resort. Gross domestic public debt rose from 1.5 trillion shillings in 2015 to 5.9 trillion in 2024, a compound annual growth rate above 14 percent.9 Commercial banks held about 45 percent of that domestic debt in early 2025. For a Kenyan bank, lending to the state is close to riskless and pays well, so it does.

Lending to a manufacturer or a growing SME carries real risk and demands real work, so banks do less of it. This is crowding out at its most direct, and it shapes the whole economy. Manufacturing, the sector that turns raw output into formal jobs, receives only about 14 percent of bank credit, roughly the same share as private households.  

It is worth being exact about the mechanism, because crowding out is easy to assert and harder to prove. The state’s borrowing raises the price and lowers the quantity of credit left for everyone else, but a second force runs alongside it: even at a given price, Kenyan banks prefer the collateralised, the large and the risk-free to the small and the unproven. The two compound. If the government borrowed less tomorrow, rates would ease, yet banks would not automatically march their money to the factory floor; the preference for safe, secured lending would remain. Freeing the productive firm therefore takes more than a smaller deficit.

Kenya has already run the experiment, and it is the most instructive episode in its recent financial history. In September 2016, to force down the cost of borrowing, Parliament capped lending rates at four percentage points above the policy rate. The intent was to widen access to credit; the effect was the reverse. Unable to price the risk of a small or unproven borrower at a capped rate, banks stopped lending to them and moved their funds into risk-free government paper.

Growth in the MSME loan book fell from about 15 percent a year to roughly 6, household credit slowed sharply, and lending contracted by more than a million accounts before the cap was ruled unconstitutional and repealed in 2019.9 The lesson is exact: when the intermediation channel is jammed, capital does not sit idle, it flows to the state, and the small productive firm is cut off first.

  Kenya’s missing middle is not starved for want of money in the system; it is starved because the system is built to send that money somewhere safer.

It is worth being precise about the strength of this claim, because the link between public borrowing and private credit is easy to assert and harder to prove. Much of the evidence is a temporal correlation: domestic public debt rose, private credit slowed, and the two move together. But Kenya-specific work now goes further than co-movement.

A panel study of nine Tier 1 commercial banks from 2005 to 2023 finds that government securities held by banks have a statistically significant negative effect on private-sector credit, an effect that persists when the securities are lagged by a period, which is what one would expect if the borrowing drives the crowding-out rather than merely accompanying it.9 KIPPRA, analysing the composition of domestic debt, reaches the same conclusion from the other direction, identifying banks’ rising holdings of government paper as a direct source of susceptibility to crowding out.

The mechanism is not proven beyond all doubt, and no single country behaves like a textbook, but the Kenyan evidence is stronger than a coincidence of timing, and it points one way.  

Look closely at what a Kenyan bank actually asks of a small firm and the phrase risk aversion becomes concrete. The lender expects to cover its exposure in full, so the security demanded matches or exceeds the loan; and although the Movable Property Security Rights Act has since 2017 allowed machinery, stock, receivables and even intellectual property to stand as collateral, and the registry is finally being used, most banks still reach for a title deed.10 The circularity is complete: if a firm already held cash or land equal to the sum it wishes to borrow, it would have little reason to visit the bank at all.

Lending to a small business requires a lender to spend time understanding it, which is precisely the effort that government paper does not demand. This is what an intermediation failure looks like at the counter, and no amount of liquidity in the system will fix it by itself.

Chart 3. Private-sector credit growth collapsed under the interest-rate cap (2016 to 2019) and recovered after its repeal. Sources: CBK; World Bank; MicroSave; Cytonn. Year-on-year growth at selected dates.

Seen against the size of the economy, the shift is now macro-critical: public debt reached about 67 percent of GDP in 2025 and the fiscal deficit widened to 5.9 percent, so the state’s borrowing is large enough to set the price of money for everyone else.9

Chart 4. Gross domestic public debt, 2015 and 2024. Source: Central Bank of Kenya.
Chart 5. Bank credit by sector, January 2026. Source: Central Bank of Kenya.

Price compounds the problem of quantity. After ten consecutive cuts that brought its policy rate to 9.0 percent by December 2025, the Central Bank brought the average commercial lending rate down to about 14.8 percent by early 2026.9 But the average conceals a gulf. Rates ranged from around 10 percent at the international banks lending to blue chips to more than 19 percent at the lenders where a small business is more likely to knock.

A young firm with no collateral and no track record borrows, if it borrows at all, at the top of that range, and services the loan out of margins that a manufacturer competing against imports cannot easily protect. The financing gap for Kenyan MSMEs is estimated at around 4 trillion shillings, almost as large as the entire stock of credit the banking system extends to the private sector.

THE FINANCING GAP

gap ≈ KES 4.0 tn ≈ 0.98 × private-sector credit stock (KES 4.1 tn)

Not a shortage of loanable funds, which the banks hold in record quantity, but a failure to intermediate them: the credit small firms could bankably absorb is almost as large as every shilling the system now lends to the whole private sector.

There is an uncomfortable corollary. Kenya’s most celebrated private firms, its banks, earn some of their profit from the very arrangement that starves productive enterprise. A financial system that channels the nation’s savings into government paper and high-margin consumer lending is a profitable system. It is not a developmental one. The capital that could build factories and scale up suppliers is being lent, safely and lucratively, to the Treasury and to consumption.

Kenya has not been blind to this. Since December 2020 the state has run a Credit Guarantee Scheme designed to do exactly what the market will not, absorb part of the risk of lending to a small firm so that a bank will lend. It works in the narrow sense: every shilling the government has committed has unlocked about 2.32 shillings of private credit. But its scale is a rounding error against the need.

By late 2024 it had disbursed roughly 6.2 billion shillings to about 4,157 enterprises, against a financing gap measured in trillions, and the 2025 Budget Policy Statement now proposes to expand it toward 50 billion shillings of lending and to license private guarantee companies.9 The instrument is right. It has simply never been built to the size of the problem.

Mapping the Silicon Savannah

Against this backdrop, one part of the private sector shines, and it earns its reputation. Nairobi is the most developed startup ecosystem on the continent, and it rewards a close look, because the ecosystem’s promise and its limits sit in the same details.

Kenya has about 419 formally tracked startups, more than half of all those in East Africa, and its ecosystem ranks 58th in the world and first in the region after growing by a third in a single year.11 Close to six in ten of them are based in Nairobi. The city carries the scaffolding of a real ecosystem.

The ecosystem’s institutions are dense and real. iHub, the anchor since 2010, has worked with more than 450 startups and 10,000 entrepreneurs and now houses venture funds such as TLcom under its own roof; incubators and accelerators run from Nailab and GrowthAfrica to Antler and the Baobab Network; Google, Microsoft, Visa and Intel keep regional offices in the city; and Konza Technopolis, a purpose-built innovation city, is meant to anchor the next stage.

What Nairobi builds sets it apart. Where Lagos and Cairo run on fintech, Kenya’s founders concentrate in the sectors closest to the physical economy: mobility, logistics, clean energy, agriculture and health. M-Kopa finances solar systems and phones for low-income households, BasiGo puts electric buses on the road, Twiga links farmers to vendors, Victory Farms runs the region’s largest aquaculture business, and Sun King opened a solar-assembly plant in Nairobi in 2025.11 This is a tech scene wired into the real economy rather than floating above it, and that connection is its genuine strength.  

The Nairobi ecosystem in numbers

Indicator Value
Tracked startups (Kenya) about 419, over half of East Africa’s
Global ecosystem rank 58th, and 1st in East Africa
One-year ecosystem growth +33.5%
Share of startups based in Nairobi about 58%
iHub alumni 450+ startups, 10,000+ entrepreneurs
Funding raised, 2025 US$1.04bn, about a third of Africa’s total
Debt share of that funding 48%
Leading sectors mobility, energy, agritech, health, logistics

Sources: StartupBlink (2025); Startup Genome; Partech (2025); iHub.

Figure 2. The actors of the Nairobi entrepreneurial ecosystem. Sources: Startup Genome; StartupBlink (2025); iHub; ecosystem directories.
Chart 6. Startup capital raised in 2025 against the MSME financing gap. Sources: Partech (2025); Draft MSME Policy (2025). Dollar figure converted at about KES 129.

Two weaknesses run through it. The first is the scale-up gap. Kenyan founders raise seed and early money with relative ease, but the capital thins sharply between Series A and the later rounds that build large firms, and even well-funded companies stumble, as Twiga Foods’ layoffs after raising more than 160 million dollars showed.11 The second is talent, with the data science and machine-learning skills the ecosystem needs in short supply. A third weakness is structural and rarely stated: venture capital is not built for the ordinary Kenyan enterprise.

A fund underwriting exit multiples of eight to twelve times earnings needs companies that can compound at a speed the Kenyan operating environment, with its power tariffs, tax volatility and thin margins, rarely permits, so the great majority of viable small firms are simply outside its mandate. Nor is there much domestic risk capital to fill the space beneath it: Kenya has no real angel-investor class of the kind that seeds early companies in other markets, and most of the money behind its startups is foreign.

The missing middle, in other words, is missed twice, by banks that want collateral and by funds that want multiples. The result starts many companies and scales few, the missing-middle problem of the wider private sector in a more glamorous setting. 1 billion dollars, impressive as it is, has to be kept in proportion: set beside the 4 trillion shilling financing gap facing the country’s small firms, the entire 2025 startup haul is roughly 30 times smaller.

Kenya among Africa’s hubs

Step back to the continent and Kenya’s position becomes clearer, and more precarious. In 2025 Kenya raised more startup capital than any other African country, about 1.04 billion dollars, ahead of South Africa’s 715 million, Egypt’s 604 million and Nigeria’s 572 million.8 These four hubs took 72 percent of all the capital raised on the continent, a concentration that has barely moved in three years. For a single quarter of 2025, Nairobi alone drew 54 percent of every startup dollar invested in Africa, the most concentrated quarter in the continent’s venture history.11

Figure 3. Tech startup funding by country, 2025. Source: Partech, Africa Tech Venture Capital Report 2025.

The shape of Kenya’s lead matters as much as its size. South Africa leads on equity, the patient capital that buys ownership and shares risk, raised for 90 percent of its total. Kenya leads on debt, which made up 48 percent of its funding, and on megadeals: four transactions above 100 million dollars accounted for 60 percent of everything the country raised.8 A lead built on a handful of large debt rounds is narrower and more fragile than one built on a broad base of equity, and when those deals slowed later in the year, Kenya’s monthly ranking slipped.

Each hub has found its lane. Nigeria runs on payments, Egypt on fintech and e-commerce reaching into the Gulf, South Africa on enterprise software and energy, Kenya on the physical-economy sectors. Kenya’s lane is the most useful for inclusive growth, because mobility, energy, agriculture and logistics touch the many rather than the few. The task is to turn that lead into firms that employ at scale, which returns the argument from the shopfront to the warehouse.

The factories that keep shrinking

Nowhere is the misallocation clearer than in manufacturing. Kenya’s industrial base is the largest and most diversified in East Africa, and it is shrinking as a share of the economy. Manufacturing contributed about 11 percent of GDP in the early 2000s and around 10 percent between 2011 and 2016. By 2025 it had fallen to 7.1 percent, against a Vision 2030 target of 15 percent that now reads as fantasy.12 Economists have a name for an economy whose factories retreat before its workers have left the farm, premature deindustrialisation, and both the World Bank and Kenya’s own manufacturers now use it openly.

The African diagnosis is sharper than the borrowed word. The African Center for Economic Transformation measures development not by growth but by DEPTH, diversification, export competitiveness, productivity, technology and human wellbeing, and its 2025 Kenya outlook singles out the two sectors this note has followed, small-scale manufacturing and the digital economy, as the ones that will decide whether the country transforms or merely grows.13 By that African measure Kenya is growing without transforming: output rises, the structure beneath it does not, and labour moves sideways into low-productivity informality rather than up into industry.

Growth without transformation is the continent’s oldest trap, and Kenya is walking into it with better scaffolding than most.

Chart 7. Manufacturing as a share of GDP. Source: KNBS; KAM (2025). Points are approximate period readings.

The retreat is not for want of importance. Manufacturing still employs about 389,000 people in formal wage jobs, nearly 12 percent of the formal total, and contributes close to 18 percent of Kenya’s tax revenue.12 It is exactly the kind of activity Kenya needs more of, formal, taxed, linked to farms and services.

And it is going backwards. Agro-processing, the natural bridge between a farming country and an industrial one, contracted in 2025, dragged down by a 25 percent collapse in sugar output and falling fruit and vegetable processing. On the United Nations Industrial Development Organisation’s competitiveness index, Kenya ranks 112th in the world, far behind South Africa at 53rd and Egypt at 68th.

The deepest irony sits in agriculture. Farming still accounts for roughly a fifth of GDP, yet Kenyan manufacturers import maize, wheat, soybeans, sugar and fruit concentrate because the links between what the country grows and what its factories process are weak or broken.6 A nation that exports raw tea and cut flowers and imports processed food is leaving the most obvious value on the table. The factories that were promised have not so much failed as never been built, and the ones that exist are being squeezed out by costs the next section describes.

The cost of making things in Kenya

Ask a Kenyan manufacturer why the sector shrinks and the first answer is power. Industrial electricity in Kenya costs around 0.185 dollars per kilowatt hour, the highest among the region’s economies and close to one and a half times the African average.6 Across the region the gap is not marginal but categorical: Ethiopia, Egypt, Tanzania and Uganda all price industrial power well below Kenya, in several cases at a fraction of it.

Two qualifications keep the comparison honest. A headline tariff is not the whole cost, since the average Kenyan factory also loses an estimated 10 to 15 percent of its output to outages and voltage swings, so the effective burden runs higher than the sticker rate; and the cheapest regional tariffs come with their own reliability problems, so the right reading is an order of magnitude, not a precise multiple.

Even read cautiously, the direction is unambiguous, and manufacturing consumes about 65 percent of the power Kenya generates, so the penalty falls hardest on exactly the sector the country says it wants to grow. Ethiopia sharpens the point: in the year to June 2025 it sold Kenya a record 1,274 gigawatt hours of hydropower, cheaper than Kenya’s own thermal plants, and has used the same cheap power at home to attract light-manufacturing investors Kenya has lost.14

The point here is narrow and worth isolating from the argument that follows: what Kenya can usefully borrow from Ethiopia is the price of energy, not the industrial-park model, whose disappointing results this note examines below.

Cheap power is an input any factory wants; a state-built park full of footloose foreign firms is a strategy that, on Ethiopia’s own record, did not deliver.

THE POWER HANDICAP

Kenya US$0.185 / kWh vs regional peers, a fraction of it

Kenyan industry pays the highest power tariff in the region, and loses a further tenth to a seventh of its output to unreliable supply, before a single worker is hired. The exact multiple depends on which peer and which year; the direction does not.

Industrial electricity tariffs, selected African economies (US$ per kWh, around 2025)

Country Industrial tariff
Ethiopia 0.01 to 0.05
Egypt 0.03 to 0.06
South Africa 0.03 to 0.09
Tanzania 0.09
Uganda 0.10 to 0.125
Kenya 0.185

Sources: KAM, Manufacturing Priority Agenda 2025 (regional audit with TradeMark Africa); EPRA / GlobalPetrolPrices, 2025.

Chart 8. Industrial electricity tariffs compared. Sources: KAM (2025); EPRA / GlobalPetrolPrices (2025).

Power is the sharpest cost, not the only one. Credit is dear and crowded out. The tax regime is heavy and unstable, layering national and county levies on raw materials and machinery, and a new standards levy of 0.2 percent of monthly turnover on top.15 The government owed manufacturers about 35 billion shillings in unpaid value added tax refunds in early 2026, draining the working capital of the very firms it wants to grow.6 Cheap imports and counterfeits crowd the shelves, and the skills the sector needs, in engineering, mechatronics and industrial maintenance, are in short supply because the education system trains for other things.

Each of these is a tax on making things in Kenya, and together they explain why capital that could go into a factory goes into government paper or a shopping mall instead.

Taxed narrow, and taxed often

Power is a cost the state could lower. Tax is a cost the state imposes, and in Kenya it falls on the few. The country raised about 2.92 trillion shillings in the 2024/25 fiscal year, missing its own target by some 62 billion, and its ordinary revenue sits near 14 percent of GDP: a little below the African average and far short of the 25 percent the East African Community and the IMF judge it could reach.16 That gap is the heart of the matter.

A state that cannot reach the informal 84 percent of its workforce closes the shortfall by leaning ever harder on the narrow formal base it can reach.

 


Chart 9. Kenya’s tax revenue as a share of GDP, actual, peer average and estimated potential. Sources: OECD, Revenue Statistics in Africa 2025; IMF Medium-Term Revenue Strategy.

On that base the rates are heavy and they multiply. A company pays 30 percent on its profit and adds 16 percent value added tax; its employees lose up to 35 percent to income tax, and on the payroll sit a 1.5 percent housing levy and a 2.75 percent health contribution, each carried in part by the employer, alongside rising pension deductions.16 For the formal firm this is the full weight of the state. For the informal enterprise beside it, most of it simply does not apply.

THE FORMALISATION PENALTY

Formal: 30% company tax, 16% VAT, +1.5% housing, +2.75% health, +pension. Informal: almost none.

The tax structure loads the narrow formal base and lets the informal majority escape, penalising the very step into formality that would widen the base. Sources: KRA; PwC Tax Summaries 2025.

This is the fiscal face of the formalisation trap. The surest way to widen a tax base is to formalise the enterprises outside it, yet Kenya’s structure does the opposite: it makes formality expensive and informality cheap, so in effect it taxes the act of formalising. The firm that registers, hires on contract and files returns takes on a burden its informal rival never carries, which is a standing reason to stay small and unregistered. A tax system built to raise revenue in the short run entrenches the narrow base that starves it in the long run.

Weight is compounded by unpredictability. Kenya has rewritten its tax code almost every year: the Finance Act 2023, whose housing levy the courts struck down for want of an enabling framework; the Finance Bill 2024, which sought about 346 billion shillings and was withdrawn in June 2024 after nationwide protests, forcing budget cuts of close to a trillion shillings; the Tax Laws Amendment Act at the end of 2024; and the Finance Act 2025.15 A manufacturer weighing a five-year investment cannot know what the rates, levies or refund rules will be in its second year. Predictability is itself a form of investment promotion, and Kenya has spent it.

Even the money the state owes comes back slowly. It held about 35 billion shillings in unpaid value added tax refunds owed to manufacturers in early 2026, working capital frozen in the accounts of the firms it most wants to grow, and the Finance Act 2025 shortened the window in which such claims can be made.15 The deeper lesson of June 2024 is not only political.

It is that the formal base and the urban young have reached the ceiling of what they will bear, so the answer cannot be a higher rate on the same few. It has to be a wider base, which means formalisation, which returns the argument to the private sector.

There is a question the tax debate in Kenya almost never asks, and it matters more than the rate. Not how much is collected, but where it goes once it is. A tax that funds the roads, the power and the institutions a firm needs is an investment the private sector recovers; a tax that funds a wage bill and a debt service is a transfer it does not.

Kenya’s budget answers plainly. Of the 4.3 trillion shillings the state planned to spend in 2025/26, development expenditure came to about 693 billion, roughly a sixth of the total, while recurrent spending took close to three quarters, and the Treasury itself concedes that debt costs now absorb nearly half of ordinary revenue.17 The state borrows from the banks, crowding out the firm, and then spends the proceeds largely on servicing what it already owes and paying those it already employs.

Both ends of the transaction drain the productive economy.

The contrast with the recent past is instructive rather than nostalgic. Mwai Kibaki inherited a public debt of about 633 billion shillings in 2003 and left one near 1.79 trillion, but he spent it opening the economy, and growth followed. Public debt has since multiplied many times over, and the share of it that reaches productive capacity has shrunk. That is the fiscal fact that gives the June 2024 protests their economic meaning: the objection was never only to the size of the burden, it was to the sense that the burden buys nothing the taxpayer can see.

There is a further trap in the composition of the debt, and it bears directly on the crowding-out argument. About 46 percent of Kenya’s public debt is external, and roughly two thirds of that external stock is denominated in US dollars, so a weaker shilling raises the local-currency cost of servicing it without a single new loan being signed.25 This is why the state’s recent tilt toward domestic borrowing is not simply fiscal preference: borrowing at home in shillings removes the currency risk that dollar debt carries. But the two risks trade against each other rather than cancel.

Every shilling the Treasury raises at home to escape exchange-rate exposure is a shilling it takes from the same domestic pool the private firm draws on, deepening the crowding-out this note has traced. Kenya is thus caught between a currency risk it carries abroad and an intermediation cost it imposes at home, and it cannot retire one without enlarging the other. Only a credible path to spending less, and taxing a wider base, loosens both at once.

What suffocates the private firm

It helps, at this point, to gather the constraints into a single picture, because a firm does not meet them one at a time. It meets them together, and they compound.

Figure 4. What suffocates the Kenyan private firm: four filters that thin the firms reaching scale. Author’s framework. Sources: CBK; EPRA; KRA; Transparency International.

Set the firm Kenya most needs, the medium producer that would employ a few hundred people and formalise a supply chain, at the mouth of a funnel. The first filter is capital: it competes for credit with a government that absorbs close to half of what the banks lend, at rates near 15 percent. The second is cost: clear the credit filter and it meets a power tariff several times its regional rivals’.

The third is rules: produce anyway and it carries a tax and levy burden the informal firm beside it escapes, under a code rewritten almost every year. The fourth is institutions: registration, contract enforcement and the friction of an economy in which staying informal is often the rational choice.

Each filter alone is survivable. Together they are not, and that is the point. The firm that clears the credit squeeze meets the tariff; the one that clears the tariff meets the tax wedge; the one that clears the wedge meets the unpredictability. At each stage the number of firms that reach scale is thinned, which is precisely why the middle is missing. The missing middle is not a riddle of Kenyan enterprise. It is the arithmetic of four filters applied in sequence, and it is why formalisation stalls and growth reaches too few.

The capital that comes, and the capital that leaves

If domestic capital shuns production, foreign capital has never arrived at the scale the rhetoric implies. Kenya drew about 1.5 billion dollars of foreign direct investment in 2024, flat on the year, and holds an FDI stock worth around 11 billion dollars, barely a tenth of GDP.18 The government’s own plan sets a target of 10 billion dollars a year by 2027, up from 500 million in 2022, a goal so far from the trend that it functions more as aspiration than forecast.

Recurring political shocks, an unpredictable tax regime and a corruption ranking of 121st out of 180 keep the serious money cautious.19 Some of the foreign capital that does come now buys existing Kenyan champions rather than building new capacity, with South African groups committing more than 400 billion shillings to stakes in Safaricom, NCBA and others.

The more interesting number is the one Kenyans send themselves. The diaspora remitted about 5.08 billion dollars in the year to mid 2025, more than three times the country’s annual FDI and its single largest source of foreign exchange.18 That is patient capital with a stake in the country’s success, and Kenya has barely begun to channel it toward productive investment rather than household consumption. The instruments that would turn remittances into factories, diaspora bonds, co-investment vehicles, credible savings products, remain thin.

Behind both the shortfall in investment and the shape of public spending lies a question of allocation rather than volume. Kenya has borrowed heavily over the past decade, and too little of what it borrowed went into the roads, power and skills that would have raised the return on private investment. An earlier period of tighter external borrowing paired with clearer sectoral priorities, including the expansion of free primary education, produced dividends the country is still drawing on.

The lesson is not that Kenya borrowed, but what the borrowing bought. Debt raised to fund productive capacity widens the base from which the private sector grows. Debt that leaks away narrows it, and leaves the bill without the asset.

What the region teaches, and what it does not

The instinctive fix, when a country’s factories stall, is to copy the neighbour whose factories did not. For a decade that neighbour has been Ethiopia, and its model deserves a closer look than it usually gets, because the lesson is not the one the headlines suggest.

Ethiopia bet on state-built industrial parks to attract foreign light manufacturing. Manufacturing FDI rose from about 1 billion dollars to 3.5 billion between 2012 and 2016, and employment in the parks grew from roughly 14,000 to 68,000 by 2019.20 Impressive on its face. Set against the plan, it disappoints. The strategy aimed to create two million jobs by 2025 and to lift manufacturing from 4 to 20 percent of GDP.

By mid 2018 the parks employed around 50,000 people, and manufacturing still sits below 5 percent of Ethiopian GDP. One study found that 77 percent of industrial park workers left within a year, on wages and conditions that made the jobs a source of resentment rather than advancement. The model attracts capital, but foreign capital, footloose and low wage, with thin links to local firms.

The deeper pattern is continental. When economists compared manufacturing in Ethiopia and Tanzania with the Asian success stories, they found that African industrial growth has been driven by domestic demand and has expanded mainly the small and informal firms, while in Taiwan and Vietnam it was driven by exports and expanded formal employment.20 African economies have been thickening their informal periphery, the same periphery Kenya knows so well, rather than building the formal industrial core. Copying the industrial park, in other words, does not by itself buy the thing Kenya needs.

Rwanda’s recent turn is more instructive. After years of chasing a services-led leap, Kigali now pushes labour-intensive, export-oriented manufacturing, and the advice its own analysts give is telling: specialise, cluster, and above all bring in the Rwandan private sector to invest, rather than relying on foreign capital alone.20 That is the endogenous logic Kenya should recognise, because Kenya is further along it than any of its neighbours. On the measures that matter for building things, quality of infrastructure and the complexity of what the country already produces, Kenya scores well; on electricity, skills and recent momentum, it scores poorly. The gap between those two is the whole agenda.

Three routes to industry, and what each one teaches

Model Approach and result Where it falls short
Kenya Diversified private base but weak coordination; largest, most diversified base in East Africa, with regional champions in finance, telecoms and consumer goods Manufacturing down to 7.1% of GDP; crowding-out, high power costs, a missing middle
Ethiopia State-built industrial parks for FDI; manufacturing FDI from about 1 to 3.5 billion dollars, and park jobs from 14,000 to 68,000 About 77% of park workers leave within a year; job and GDP targets badly missed; low-wage, FDI-dependent, thin local linkages
Rwanda Services-led, now pivoting to labour-intensive, export-oriented manufacturing, with emphasis on the domestic private sector Early stage; small industrial base
Vietnam and Taiwan (benchmark) Export-led, supply-driven growth; formal manufacturing employment took off Scale and policy consistency hard to replicate

Sources: Diao and others (2021); ODI (2018); benchmark data from KNBS, KAM and Partech.

Kenya’s own record with state-led industrial projects carries the same warning, and it is worth naming honestly. Konza Technopolis was conceived as the physical anchor of the digital economy, a 14.5 billion dollar city that was to hold 20,000 residents by 2020; it has not come close, and much of the tech industry it was built for has moved on.21 The reasons are instructive. A serviced plot in the savannah is not an ecosystem.

The firms Konza was meant to attract need the schools, hospitals and neighbourhoods their staff want to live in, and the lawyers, bankers, accountants and clients they deal with daily, all of which sit in Nairobi. Worse, a large public construction programme in Kenya attracts, almost by reflex, the connected contractor, so the cost of building rises and the commercial terms eventually offered to the tenant firms become prohibitive rather than supportive.

The lesson is not that the state should do nothing. It is that build it and they will come is not an industrial policy, and that a stimulus captured on the way out reaches no one. The most useful thing the state can do for the productive firm is to unblock the channels this note has traced, not to build the firm a city.

The private sector is the inclusive-growth engine

Everything above becomes concrete in a single number. In 2025 Kenya’s economy created 822,100 jobs, and 87 percent of them were informal.22 The formal private sector, the part that pays a regular wage, withholds a tax and offers a contract, added roughly 54,000 jobs in the whole year, against a labour market that takes in some 800,000 new entrants annually. That ratio, not the headline growth rate, is the truest measure of whether the economy works for Kenyans, and it is the mechanism through which the private sector decides how inclusive growth will be.

The link between private-sector structure and inclusive growth is usually left implicit. It is worth making explicit, because it runs through four channels, and in Kenya each of the four is throttled.



Figure 5.
The formalisation engine: four channels from the private sector to inclusive growth. Author’s framework. Data: KNBS Economic Survey 2026.

The first is the jobs channel. A productive private sector absorbs the young into formal, waged work faster than they arrive. Kenya’s does the reverse: nine in ten new jobs are informal, and formal wage employment, at 3.3 million, has barely moved as a share of a workforce of 21.6 million.22 The formal firm that would turn a school-leaver into a taxpayer is not being created at anything close to the rate required.

Chart 10. New jobs created in Kenya in 2025, by type. Source: KNBS, Economic Survey 2026.

The second is the productivity and wage channel. Firms that invest in equipment and skill raise output per worker and pass part of it on as higher real pay. In Kenya real average earnings rose about 2 percent in 2025, and the modern-sector wage of roughly 988,000 shillings a year sits far above informal earnings that carry no floor.22 The escalator exists; too few Kenyans can step onto it, because the productive firms that run it are too few.

The third is the fiscal channel. Formal firms pay the taxes that fund the services and transfers reaching the poor. Manufacturing alone contributes about 18 percent of Kenya’s tax take from 7 percent of GDP.12 But a formal base of 3.3 million wage jobs is a thin foundation for a country of some 55 million, so the state borrows to fill the gap, and that borrowing crowds out the very credit the private sector needs, closing the loop this note has traced.

The fourth is the linkage channel, and for distribution it is the decisive one. Medium-sized firms pull informal units upward: they buy from small suppliers, subcontract to workshops, and formalise a workforce as they grow. Kenya’s missing middle severs that channel. With 18.1 million in informal work against 2.2 million in formal private jobs, the ratio is roughly eight to one, and the survival units at the base have almost nothing above them to attach to.22

THE FORMALISATION GAP

800,000 entrants – 54,000 new formal private jobs = about 746,000 a year

The formal private sector absorbs under 7 percent of new labour-market entrants. To absorb half, it would need to create formal jobs about seven times faster than it does today. Source: KNBS Economic Survey 2026; author’s calculation.

Composition decides who benefits. A boom in finance and telecoms rewards shareholders and skilled professionals in a few Nairobi towers. A boom in agro-processing, light manufacturing and logistics reaches farmers, machine operators and drivers across the country. The sectors Kenya’s capital avoids are precisely the ones whose growth would be most inclusive, so the misallocation this note describes is not only a matter of efficiency, it is a matter of distribution.

The result is visible in the distribution itself. Two in five Kenyans, 39.8 percent, lived below the national poverty line at the last count, a rate that runs from under 20 percent in Nairobi to 82.7 percent in Turkana; the income share of the top tenth exceeds 40 percent while the bottom tenth holds under 1 percent; and about 85 percent of employed youth work informally, with some 3.5 million young Kenyans in neither education, employment nor training.23 These are not separate social problems to be solved by transfers. They are the arithmetic of a private sector that cannot formalise the many.

THE ABSORPTION ARITHMETIC, TO 2035

backlog(t) = entrants(t) – formal absorption(t). At about 800,000 entrants and about 54,000 formal private jobs a year, the informal or jobless backlog grows by roughly 746,000 annually, near 7.5 million over a decade.

Author’s model, illustrative, holding current rates constant; KNBS Economic Survey 2026. A higher growth rate or a higher formal-employment elasticity would narrow the gap, and neither is on the current trend.

Formalisation is the mechanism that joins growth to inclusion. Every informal enterprise that becomes formal, every casual worker who gains a contract, narrows the gap between the few and the many. A private sector that builds the missing middle formalises the workforce as it grows. A private sector confined to a few champions and millions of survival units leaves the distribution exactly where it is. Inclusive growth in Kenya is not, in the end, a redistribution problem. It is a formalisation problem, and formalisation is a private-sector problem.

The sustainability the balance sheet misses

The formalisation argument carries a further implication, one the numbers so far have left implicit. Everything argued to this point is, in the end, a question of sustainability, in the full sense the word now carries in African boardrooms and among the development-finance institutions that increasingly price it. Kenya’s private sector does not lack a sustainability story. It has one of the best on the continent, and it is worth taking seriously before asking what it leaves out.

The disclosure architecture is genuinely ahead of the region. The Nairobi Securities Exchange has required annual environmental, social and governance disclosure from listed firms since 2021, the Central Bank has mandated climate-risk reporting from banks since 2022, a Green Finance Taxonomy is in place, and Kenya has committed to the international sustainability standards, IFRS S1 and S2, by 2027, ahead of most emerging markets.24 The champions have run with it.

Safaricom’s 2025 report puts its total societal impact at about 1.1 trillion shillings, several times its accounting profit, and carries a CDP A-list rating, a near-total recycling rate, a workforce that is 49 percent female and a net-zero commitment for 2050.25 Equity Group was ranked first in the world by the International Finance Corporation for its climate-finance contribution and now publishes an impact disclosure built with J.P.

Morgan; KCB was the first Kenyan lender accredited to the Green Climate Fund and has pushed green lending past a fifth of its loan book. This is not greenwashing. It is real, measured and, increasingly, audited.



Figure 6.
The sustainability scorecard of Kenya’s listed champions, and the alignment gap. Sources: company sustainability reports 2024 to 2025; NSE ESG Guidance; Kenya Bankers Association.

And yet the sustainability that matters most for Kenya is the one the reporting barely touches. The deepest and most durable impact a Kenyan financial champion could have is not another tree planted or another scholarship funded, worthy as those are. It is to move the nation’s savings out of government paper and consumer credit and into the productive firms that would turn a young population into a formally employed one.

That single reallocation would do more for poverty, for inclusion and for the social contract than the entire corporate-responsibility budget of the sector combined. It is also the one thing the incentives traced through this note actively discourage. Kenyan finance is strong on the impact it reports and weak on the impact it withholds.

The environmental picture holds the same paradox. Kenya runs one of the cleanest grids in the world, around nine-tenths renewable, geothermal and hydro, and its founders are building the physical green economy the continent needs, electric buses, pay-as-you-go solar, aquaculture.24 Yet the same clean power reaches the factory at the region’s highest tariff, so the country exports its green advantage as cheap electrons to its neighbours and imports the processed goods those neighbours make with them. A genuine climate asset is under-used as an industrial one. Sustainability, properly costed, is not only emissions avoided; it is value added at home.

The social ledger has an underside the glossy reports understate. The mobile-money rails that delivered world-leading inclusion also carry a fast-growing digital-lending industry with real problems of over-indebtedness, and a betting economy that leans on the young; the Central Bank is now moving to cut mobile-money charges precisely because inclusion and extraction have become hard to tell apart.24 An honest account of Kenyan finance records the inclusion and the harm in the same breath, and treats consumer protection as material, not cosmetic.

The governance and stability dimension is not soft either. The protests of June 2024 were, read in this frame, a sustainability event: a warning that a social contract stretched between a narrow taxed base and a large excluded majority is itself a material risk to every firm in the country. Corruption, ranked 121st of 180, taxes enterprise as surely as any levy. The most under-priced sustainability risk in Kenya is not carbon. It is the distance between the few the economy works for and the many it does not, the distance this whole note has measured.

The route out is the one Kenya is already sketching, and it is a partnership route on African terms. Local-currency guarantee vehicles such as the Dhamana Guarantee Company, blended finance that pairs development capital with domestic banks, the green-bond market the country pioneered in the region, and the continental market the African free trade area opens: these align the sustainability-minded capital that is looking for a home with the productive economy that needs one.24 The instruments exist.

What is missing is the decision to point them at the missing middle rather than at the reporting line. Sustainable growth in Kenya, in the end, is not a disclosure problem. It is the same allocation problem, wearing a different name.

Building on what Kenya already has

The temptation, reading the preceding sections, is to hand the state a long list of things to fix. That is the wrong instinct, and not only because Kenya’s fiscal room is thin. The Kenyan private sector has already proven what it can do when conditions allow. It built banks that lead the region, a telecoms operator that reshaped how a continent moves money, consumer goods firms that source and sell across borders.

The task is not to summon a private sector into being. It is to unblock the same four filters this note has traced, capital, cost, rules and trust, in the order in which they bind, so that the private sector Kenya already has reaches production and reaches the small firms now stranded in informality.

Four moves answer the four filters in turn. None asks the state to pick winners, all of them build on what Kenya already owns, and the first is the one that unlocks the rest.

The first filter is capital, and it binds hardest, so it comes first. The rate cap taught the lesson the hard way: the missing middle is not short of money, it is short of intermediation, and jamming the price of credit did not widen access, it drove the banks into government paper and cut the small borrower off. The remedy has two halves that must move together. The first half is to stop crowding out, through a credible return to fiscal discipline that curbs the state’s appetite for domestic borrowing; this frees bank balance sheets without a shilling of new spending. It is often called costless, and in budgetary terms it is: it asks for restraint rather than new outlay.

But June 2024 is the reminder that it is not politically free. Borrowing less without new revenue means either spending less, which cuts programmes someone depends on, or leaning harder on a tax base that has already reached the street; and doing it while the shilling is managed rather than fixed has its own transmission into prices. The honest description is not a free lunch but a high-return move with a real political price, which is precisely why it is so often deferred. But restraint alone will redirect nothing, because the banks’ preference for the secured and the safe survives a smaller deficit. The second half is to change how risk is priced and shared, so that a firm without land becomes bankable.

That means a Credit Guarantee Scheme built to the scale of the problem rather than the rounding error it is today, a working movable-collateral registry and a leasing market so that a machine or an invoice can secure a loan where a title deed cannot, shared credit information that lets a lender read a thin file, and deeper pools of scale-up equity from pension funds and the diaspora to carry firms across the gap between the early rounds and the later ones.

Fiscal discipline opens the room; intermediation reform fills it; neither works alone. Kenya’s own manufacturers have already costed that second half. The Manufacturing Priority Agenda 2025 asks the state to recapitalise the Credit Guarantee Scheme and ring-fence a fifth of it for industry, to raise the guaranteed loan ceiling from five to twenty million shillings and the tenure to eight years, to pass the Startup Bill that has waited since 2022, and to put the country’s dormant enterprise-finance institutions, the Kenya Industrial Estates, the Kenya Development Corporation and the industrial research institute, back to work.6 None of it is exotic, and all of it is Kenyan in origin.

The second filter is cost, and here the fix is a gift the country refuses to open. Kenya sits on abundant geothermal and buys Ethiopian hydropower at a fraction of what its thermal plants charge, yet it passes almost none of that advantage to the factory floor. Routing the clean, cheap power through to industrial tariffs, and stabilising the fuel-cost adjustments that make a bill impossible to forecast, would remove the single largest complaint of every manufacturer in the country, and it would do so with an asset already in the ground rather than a subsidy that must be found.

The third filter is rules, and the answer is a wider base rather than a heavier rate on the few who already pay. That means a tax and regulatory environment a firm can plan against for five years, because predictability is itself a form of investment promotion and it costs nothing. It also means a formalisation on-ramp that rewards the step up rather than punishing it, so that registering opens the door to credit and public contracts instead of only to a heavier burden, turning the informal 5.84 million from a population to be policed into a pipeline to be brought in. And it means a workforce trained for the sectors that are actually growing, including the creative and digital industries where Kenya has an edge, which matters more than another discretionary incentive.

The most grounded target of all is to aim Kenya’s real comparative advantage, its farms, at its factories. It is worth being blunt about where that advantage does not lie. Kenya will not out-compete Vietnam, Bangladesh or Ethiopia on the wage cost of cut-and-sew garment work; those economies pay less, subsidise more and have deeper light-manufacturing ecosystems, and a strategy that meets them head-on in low-wage assembly loses. Where Kenya already holds a genuine edge is in what grows in its highlands.

It is the world’s largest exporter of black tea, earning about 1.44 billion dollars in 2025; the second-largest exporter of cut flowers, supplying roughly two fifths of the European Union’s roses; and the leading African exporter of avocados.6

The weakness sits one step downstream: only about 5 percent of Kenyan tea is exported in processed, value-added form, and the government’s own target is to lift that toward 50 percent by 2027, a goal that will slip without the power, credit and predictability the earlier filters describe. Agro-industrialisation is not a slogan, it is the arithmetic of moving from selling the leaf to selling the packet, from the raw avocado to the processed oil, capturing at home the margin that is today added abroad. It builds on an advantage Kenya already owns rather than one it must lure from overseas, and it is the one industrial bet the country can make from a position of strength rather than imitation.

The fourth filter is trust in the field, the slowest to move and the one most tempting to skip. A firm stays small and informal in part because contract enforcement is uncertain, registration is friction without reward, and corruption, ranked 121st of 180, taxes enterprise as surely as any levy; devolution added a further thicket, forty-seven counties each charging their own fees on the same goods and trucks. The courts deserve their own line in this account.

Commercial disputes have historically taken years rather than months to resolve, and the judiciary has carried a backlog running to hundreds of thousands of cases, so a firm facing a broken contract cannot treat litigation as a realistic remedy.26 The consequence reaches further than the aggrieved party: it raises the price of every commercial relationship in the country, it is one reason lenders distrust movable collateral they may not be able to seize, and it deters the investment that would take a firm from small to medium.

A credit system cannot be repaired while the contracts beneath it are unenforceable. Harmonising that thicket, making registration a door to services rather than a trap, and giving a small firm a credible expectation that a contract will be honoured and a bribe will not be demanded, is what finally makes staying informal the worse choice rather than the safer one. This is institutional work, not a single reform, which is why it must begin now to bear fruit later.

None of this is exotic, and the sequence matters as much as the list. Capital first, because it binds the rest; cost and rules alongside, because they are within immediate reach; trust throughout, because it takes longest to rebuild. All of it draws on assets Kenya already holds, the champions, the entrepreneurial density, the diaspora capital, the diversified base, the regional reach.

The state’s task is not to pick winners but to unblock the channel, and the private sector will do the building. Kenya does not need to become Ethiopia or Vietnam. It needs to let the private sector it has built spread from the boardrooms of Westlands to the workshops of Kariobangi and the farms of the Rift Valley.

Coda

The question is not whether Kenya can grow, but for whom. The answer runs through the private sector. Growth reaches the many when the private sector that employs the many can invest, produce and formalise. In Kenya today it cannot, not because the capital or the entrepreneurs are missing, but because the incentives push both away from the work that would make growth inclusive.

That is a hopeful diagnosis, in its way. A country that lacked a private sector would face a generational task. Kenya has the private sector. What it lacks is an economy that lets that sector build. Fixing incentives is faster than building institutions from nothing, and it is squarely within Kenya’s own power. The real question is not whether Kenya’s private firms can carry inclusive growth; they can, and they are the only vehicle that can.

It is whether Kenya will free the channels that turn their investment into formal jobs, rising wages and a poverty rate that at last comes down. The country does not need to invent a new engine. It needs to let the one it has pull, so that growth stops being a figure in the national accounts and becomes, for the many, inclusive.

 

Notes

  1. Republic of Kenya, Sessional Paper No. 10 of 1965; Kimenyi and others, and World Bank historical accounts.
  2. Economic Recovery Strategy 2003 to 2007; Vision 2030; lower-middle-income reclassification, 2014 (KNBS; World Bank).
  3. FinAccess Household Surveys (CBK, KNBS, FSD Kenya); CBK, Bank Supervision Annual Report 2024.
  4. InvestKenya and the Kenya PPP Directorate; US State Department, 2025 Investment Climate Statement; Kenya Law (Companies, Insolvency and Special Economic Zones Acts 2015; Movable Property Security Rights Act 2017); Startup Bill 2022, pending.
  5. KNBS, MSME Basic Report (2016) and Draft MSME Policy (2025); State Department for MSME Development.
  6. Kenya Association of Manufacturers, Manufacturing Priority Agenda 2025. On agricultural exports: Tea Board of Kenya (tea earnings about 1.44 billion dollars in 2025, world’s largest black-tea exporter); Kenya’s horticulture and floriculture data (second-largest cut-flower exporter, about 40 percent of EU roses); processed-tea share around 5 percent with a 50 percent target by 2027.
  7. Company results, 2024/25; Equity Group and KCB Group financial statements; African Business and Financial Times rankings, 2025 to 2026.
  8. Partech, Africa Tech Venture Capital Report 2025.
  9. Central Bank of Kenya, credit, public-debt, sectoral-credit and lending-rate series, 2025 to 2026; National Treasury, Credit Guarantee Scheme and 2025 Budget Policy Statement; African Development Bank, Kenya Economic Outlook 2026.; on the 2016 to 2019 interest-rate cap (Banking (Amendment) Act 2016, in force September 2016, repealed 2019), Central Bank of Kenya, IMF, World Bank and Kenya Bankers Association assessments. On the empirical strength of the crowding-out link: a panel of nine Tier 1 Kenyan banks, 2005 to 2023, finds a significant negative effect of banks’ government-securities holdings on private-sector credit, persisting under a one-period lag; KIPPRA, Dynamics of Domestic Debt in Kenya, on banks’ holdings as a source of crowding-out susceptibility.
  10. Movable Property Security Rights Act, 2017, and the Business Registration Service collateral registry (initial security notices rose to 55,350 in the first four months of 2026); OECD, Secured Lending for SMEs (2022), on why lenders in emerging markets still favour immovable collateral.
  11. StartupBlink, Global Startup Ecosystem Index 2025; Startup Genome, Nairobi profile 2025; iHub and company disclosures.
  12. KNBS, national accounts and Economic Survey 2026; UNIDO, Competitive Industrial Performance Index; Kenya Association of Manufacturers.
  13. African Center for Economic Transformation, Growth with DEPTH and the Kenya Country Economic Transformation Outlook 2025.
  14. EPRA tariff and electricity statistics, 2025; GlobalPetrolPrices.
  15. Republic of Kenya: Finance Acts 2023 to 2025 and the Tax Laws (Amendment) Act 2024 (National Treasury; KPMG and PwC analyses).
  16. National Treasury, FY2024/25 revenue and Medium-Term Revenue Strategy 2024/25 to 2026/27; KRA and PwC Tax Summaries 2025; World Bank.
  17. Republic of Kenya, National Treasury and Parliamentary Budget Office: FY2025/26 expenditure of about 4.3 trillion shillings, of which development spending is roughly 693 billion and recurrent close to three quarters; the Treasury has stated that debt service absorbs nearly half of ordinary revenue (KPMG and Cytonn budget analyses, 2025 to 2026). Public debt under Kibaki: about 633 billion shillings in 2003, about 1.79 trillion in 2013. On debt composition: external debt about 46 percent of the total at end-June 2025 (National Treasury; African Development Bank), of which roughly two thirds is US-dollar denominated, exposing the shilling cost of servicing to exchange-rate movements (Controller of Budget; AfDB, 2025).
  18. UNCTAD, World Investment Report 2025; Kenya Investment Authority; CBK diaspora remittance data, 2025.
  19. Transparency International, Corruption Perceptions Index 2024.
  20. On Ethiopian and Rwandan industrial policy: Oqubay; Diao and others (2021); Blattman and Dercon (2018); Overseas Development Institute.
  21. Konza Technopolis Development Authority; press and expert accounts of the 14.5 billion dollar project and its target of 20,000 residents by 2020 (Thomson Reuters Foundation; Business Daily).
  22. KNBS, Economic Survey 2026.
  23. KNBS, Kenya Continuous Household Survey and 2022 poverty report; World Bank.
  24. Nairobi Securities Exchange ESG Disclosures Guidance (2021); CBK Guidance on Climate-Related Risk (2022); Kenya Green Finance Taxonomy; IFRS S1 and S2 from 2027; FSD Africa (Dhamana Guarantee Company, 2024; Acorn green bond); CBK National Financial Inclusion Strategy 2025 to 2028.
  25. Safaricom, Sustainable Business Report 2025; Equity Group and KCB Group Sustainability Reports 2024.
  26. Judiciary of Kenya, case-load reports: a national backlog of some 549,556 pending cases (2018) and average commercial-division disposal times measured in years before court-annexed mediation.

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The Two Kenyas: a booming economy, but for whom?

Stand on a rooftop in Nairobi at dusk and two Kenyas come into view. Above the skyline, glass towers glow over a city that runs the regional headquarters of Google, Microsoft and Visa and hosts the United Nations’ only global headquarters in the Global South, home to UNEP and UN-Habitat. In the street below, a trader folds up her stall and pays her supplier with a tap on a worn handset, one of the 76.7 million active SIM lines registered for a population of about 56 million, a mobile penetration above 145 percent,1 on a market that M-Pesa dominates, with 47.7 million active mobile-money accounts and a 91 percent share.2 She is also one of the more than 8 in 10 Kenyans whose work is informal, with no contract and no protection.3 Same skyline, two worlds.

The figures behind that skyline are big. In 2025 Kenya quietly passed a milestone it had chased for a decade: with output of about US$136 billion in 2025 (KES 17.58 trillion), it overtook Ethiopia, now about US$109 billion, to become the largest economy in East Africa.4 It has topped Africa’s rankings for startup capital in recent years, pulling close to $1 billion to its founders in a single year.5 Renewables supplied 80.2 percent of its electricity in the year to June 2025, geothermal steam from the Rift Valley being the single largest source at 39.5 percent.6 Its diaspora wired home US$5.04 billion in 2025, more hard currency than tea, tourism or any single export earns.7 And it is young in a hurry: 3 in 4 Kenyans are under 35.8 None of this is promise. It is already built.

And yet. The largest economy in the region is also the slowest-growing of its major neighbours.9 It is courted by global investors as a rising star, and 39.8 percent of its citizens still live below the national poverty line.10 And in June 2024 a generation of young Kenyans, organised on TikTok and X with no leader and no party, marched on their own Parliament and briefly stormed the chamber rather than pay for the government’s budget gap. This article is about the distance that protest exposed: the gap between how Kenya’s growth looks from the outside and what it is actually made of on the inside.

That gap is the single most important thing to understand about the country today, whether you are a Kenyan worker, a finance minister in Nairobi, or an investor in Lagos, London or Shanghai weighing a continental bet. To make sense of it we will do two things at once: take the full measure of what is remarkable about Kenya’s rise, and then open the engine of that rise with four simple tools, each in plain language, to see what is really driving it. The conclusion is not that Kenya is failing, far from it: Kenya has won the easy contest, size, while the one that decides a country’s future, whether the boom reaches its people, is still wide open.

The Kenya the world has started to notice

Begin with the achievement, because it is impressive, and because Kenya did not merely grow; it invented things the rest of the world now copies. Mobile money was born here in 2007, and today a Kenyan pays a market trader, a hospital, a landlord or a solar-power supplier with a few taps on the most basic handset, with M-Pesa alone carrying more than 9 in 10 of them. A country much of the world still pictures as poor leapfrogged the bank branch and the chequebook altogether and built, on the phone, a financial system that richer nations are still trying to imitate.

That digital edge is now drawing the world’s biggest names. Microsoft and the Emirati group G42 are building a data centre worth around $1 billion, run on Kenya’s geothermal power, the largest private digital investment in the country’s history.11 The reach is more tangible than servers, too: the roses in a European supermarket bouquet were most likely cut the day before near Lake Naivasha and flown overnight to the auctions of Amsterdam, for Kenya is one of the world’s leading flower exporters.12 The emergence is no slogan: it is broad-based, and it is precisely why the stakes of the rest of this article are so high.

The rise is genuine. So is the crack beneath it.

Now look underneath. Real growth has slowed for three straight years, from 5.7 percent in 2023 to 4.7 percent in 2024 and 4.6 percent in 2025, the weakest pace since the pandemic.13 Over the same year East Africa as a whole grew by 6.4%, the fastest of any African region.14 Put simply, the biggest economy in the neighbourhood is now growing more slowly than the neighbourhood; Ethiopia, Rwanda and Uganda are all pulling ahead on pace.

This is not a crisis, and it would be wrong to read it as one. The slowdown came wrapped in real macroeconomic stability: a shilling holding near 129 to the dollar and official reserves of US$13.24 billion in June 2026, 5.6 months of import cover. Stability, though, is no longer the whole story: inflation, which averaged 3.8 percent in 2025, had climbed to 5.6 percent by April 2026, rising on fuel, food and transport but still within the Central Bank’s 2.5 to 7.5 percent band.15 Where Ethiopia reached an IMF rescue only after a forced devaluation, Kenya kept its money convertible and its capital account open throughout. The country has traded a little speed for a great deal of predictability, exactly what long-term investors prize. The honest question is not whether Kenya is stable. It plainly is. It is what kind of growth that stability is protecting, and that is where the celebration has to give way to the diagnosis.

Real GDP growth, Kenya 2019 to 2025, against the East African benchmark for 2025.

Real GDP growth, Kenya 2019 to 2025, against the East African benchmark for 2025.

To judge an economy, ask what its growth is made of

Economists open the engine with a method called growth accounting. The idea is simple. An economy can grow for three reasons: it uses more machines, buildings and roads (more capital); it puts more people to work (more labour); or it uses what it already has more cleverly (higher productivity). That last ingredient, the efficiency with which inputs combine, is the magic one, because it is the only source of growth that never runs out.16 That priority is a choice of school, not a neutral fact: productivity is measured as the residual left once capital and labour are counted, and the residual shifts with the assumptions made about the capital stock and its depreciation. The accumulationist reading of the East Asian miracle, Young and Krugman, saw mostly perspiration, more capital and labour, where the productivity-first tradition of Solow, and of Easterly and Levine, saw inspiration. This article takes the productivity-first view with that caveat in plain sight.

METHODOLOGICAL BOX · WHERE GROWTH COMES FROM

gY = α · gK + (1 − α) · gL + gA

In words: growth (gY) equals the contribution of more capital (gK), plus more labour (gL), plus the productivity gain (gA) from using both better. A country that grows only by piling on capital and workers, with little productivity gain, is running on brute force, and brute force meets diminishing returns.

Applied to Kenya, the verdict from the research is consistent. Growth-accounting studies, from analyses of the 1970s and 1980s to recent work, find that most of Kenya’s output growth is explained simply by adding inputs, more capital and more workers, while total factor productivity, the efficiency term, has been weak, volatile and in several periods outright negative.17 In one well-known result, productivity made no net contribution to growth between 1970 and 1985; later studies confirm a thin and unstable productivity record, even as a few argue it has lately begun to improve. The conclusion holds: Kenya grows mainly by accumulation, not by efficiency, and accumulation without rising productivity eventually tires.

Table 1. The sources of Kenya’s growth: what the evidence shows.

Source of growth Role in Kenya’s growth What the studies find
Capital accumulation Primary driver Most output growth explained by a rising capital stock
Labour Major driver Labour-surplus economy; employment a large contributor
Total factor productivity (efficiency) Weak and volatile Little or no contribution in many periods, negative in several

Directional summary of growth-accounting studies on Kenya (Solow and Cobb-Douglas framework, 1970s to recent), with AfDB and KIPPRA productivity analyses. The recurring finding: growth driven by inputs, with total factor productivity weak, volatile and in several periods negative.

A country grows only as fast as it invests, and Kenya invests too little

If growth runs on accumulation, how much a country invests sets its speed limit. The oldest rule in development economics says it in one line.

METHODOLOGICAL BOX · THE SPEED LIMIT

g ≈ s ÷ v

Sustainable growth (g) is roughly the investment rate (s, the share of income put into new capital each year) divided by how much investment it takes to produce 1 extra unit of output (v). You grow faster by investing more, or by investing more wisely, or both. This is a heuristic, a first approximation rather than an exact law; what matters is the direction, not the decimal.

On the first lever Kenya is structurally short of fuel. It invests 17.7 percent of its income each year (gross fixed capital formation, 2024), below the sub-Saharan average and far below the 30 to 42 percent that financed South Korea, Vietnam and China at their take-off.18 The arithmetic here is descriptive, not predictive: with an incremental capital-output ratio of about 3.8, itself read off recent data rather than assumed, a 17.7 percent investment rate maps onto growth of roughly 4.7 percent. That mapping rests on a strong and questionable assumption, that the capital-output ratio holds steady; if Kenya simply allocated capital better, the same 17.7 percent could sustain faster growth, so the figure marks current efficiency, not a fixed ceiling. The value of the exercise is not the decimal but the bridge it reveals between the two frameworks. The ratio v is exactly where productivity enters: a more efficient economy turns the same investment into more output, a lower v and a higher ceiling. Raising productivity and raising investment are therefore not rival strategies but one project seen twice, getting more growth out of each shilling put to work. Kenya is short on both counts at once.

Read the same identity backwards and it turns into a comparative lens, one that isolates the part of growth lying between brute accumulation and pure productivity. Rearranged, v is simply s divided by g: an economy’s incremental capital-output ratio is its investment rate over its growth rate. Kenya’s comes to about 3.8, meaning it currently takes close to four units of investment to add one of output. The figure is ordinary; its use is comparison. An economy investing the same share but running a lower ratio grows faster, and that ratio is where infrastructure, skills, project selection and the choice between a shopping mall and a factory all register. It is the lever Kenya can pull without first raising its savings rate or staging a productivity revolution: the same 17.7 percent, allocated better, would buy more growth. This efficiency-of-investment channel, short of total factor productivity but well beyond mere accumulation, is the one the rest of this series follows most closely.

The shortfall, moreover, is one of saving before it is one of channelling. Kenyans save only about 13 percent of national income, well short of what their investment rate requires and far below the world average of roughly a quarter, so the difference is made up by borrowing from abroad.19 The instinct to save is nonetheless deep and visible: the regulated SACCO movement alone holds around KES 1.08 trillion in assets, close to 6 percent of GDP, for some 7.4 million members, and the informal chamas mobilise more still. The capital exists in the society. What is missing is the formal, investable channel, and a national savings base, to turn it into the factories, ports and power lines that raise the ceiling. It is worth adding that the economies Kenya is measured against did not simply decide to invest more: South Korea, and later Vietnam and China, mobilised savings through financial repression and state-directed credit, captive institutions that funnelled domestic savings into industry. Kenya, with a liberalised financial sector and an open capital account, cannot copy that machinery, which is part of why the comparison is a benchmark of scale rather than a template.20

How much each economy invests: Kenya against the high-growth models.

How much each economy invests: Kenya against the high-growth models.

There is also a reason the state cannot make up the difference, and it sits in plain view in the budget. Servicing the public debt now absorbs about 69 percent of government revenue, more than double the level the IMF treats as prudent, and interest payments alone have climbed from 18 to 25 percent of all public spending in four years.21 Recurrent commitments, debt service and the public wage bill together take roughly 73 percent of the budget, leaving a thin margin for the roads, power, ports and clinics that public investment is meant to build. The debt does not only raise the risk of distress; it crowds out the very capital spending that would lift the growth ceiling. The fiscal arithmetic and the growth arithmetic turn out to be the same arithmetic.

The second lever, investing wisely, is where the services tilt both helps and hurts. Money put into services and real estate often pays off quickly, which flatters the short-run numbers, but it builds less of the productive, export-capable capacity that compounds over decades. A shopping mall raises output once; a factory or a port keeps raising it. Kenya’s task is double: to invest more, and to steer that investment toward the tradable, productive sectors that lift productivity rather than the consumption-serving activities that merely circulate it.

The economy is creating jobs. It is not creating the right ones.

Nowhere does the quality of growth show more starkly than in the jobs it makes. The link is one ratio.

METHODOLOGICAL BOX · HOW MUCH WORK GROWTH CREATES

ε = (ΔL ÷ L) ÷ (ΔY ÷ Y)

The employment elasticity: the percentage rise in jobs for each 1% of growth. Near 1, growth is rich in jobs; near 0, it leaves work behind. What matters most is not the headcount but the elasticity of good, formal, productive jobs.

In 2025 Kenya created 822,100 jobs, a fine headline.22 But the composition empties the comfort out of it. About 716,800 of them, 87.2 percent, were informal: street vending, casual labour, small unregistered trades with no contract, no protection, low productivity. Formal, wage-paying employment, the kind that pays tax, offers security and raises living standards, grew by only about 105,000. Against demography it is brutal: with around 1 million young people entering the labour market every year, only about 105,000 found formal work: barely one in ten of the new entrants, and fewer than one in eight even of the jobs actually created. Wage employment is just 15.3 percent of the 21.6 million recorded jobs, and the KNBS real-wage index has slipped to 85.84 (2009 = 100), so the average worker’s pay buys less than it did over a decade ago. A young graduate in Nairobi today is statistically more likely to end up hawking goods in traffic than to find a salaried post, and she knows it. None of this disparages the informal economy: Kenya’s jua kali is inventive, resilient and the backbone of daily life. The problem is not that it exists, but that nothing pulls it upward, into firms that can raise productivity, pay more and grow. Walk through Gikomba market at first light, or watch the boda boda riders thread the morning traffic, and you are looking at the real labour market: millions of micro-entrepreneurs improvising a living the formal economy never built for them.

Kenya's jobs funnel, 2025: from roughly a million entrants to about 105,000 formal jobs.

Kenya’s jobs funnel, 2025: from roughly a million entrants to about 105,000 formal jobs.

This is the heart of the matter. Growth that funnels new workers into low-productivity informal activity can look healthy in the national accounts while delivering little to families and even less to the state, which can tax only the formal base. Kenya does not need to grow faster so much as it needs its growth to mean more, to pull people up the ladder from informal hustle into formal, productive work. That, not the growth rate, is the test the next decade will set, and it is a deeply human one.

The factories that were promised never arrived

Why is the supply of good jobs so thin? Because the sector that historically manufactured them, literally, has been shrinking. Manufacturing accounts for just 7.1 percent of GDP, well below the 15 percent Vision 2030 set as its target, and in 2025 it grew only 2 percent, slower than the economy as a whole, so its share keeps slipping.23 The economist Dani Rodrik named this pattern premature deindustrialisation, the fate of economies whose factories peak early, at low incomes and at a fraction of the weight East Asia reached. South Korea and Taiwan let manufacturing climb past 25% of their economies before it receded; Vietnam and Bangladesh built booms by plugging into global supply chains. Kenya is shedding industrial weight before it ever truly industrialised. Agriculture, which still makes up 23.2 percent of GDP and a far larger share of jobs, remains mostly rain-fed, smallholder and low-value, with the processing that would lift its value largely missing. And because manufacturing and agro-industry are the escalator that carries workers from informal to formal jobs, an escalator with too few steps leaves most standing where they began.

The question that matters, though, is not whether Kenya should have more factories but whether it can make things the world will buy, and there part of the constraint is external. Global manufacturing has fragmented into value chains dominated by established Asian producers, Vietnam and Bangladesh among them, competing on a scale and logistics that a firm shipping through Mombasa, with its port delays, high inland transport costs and steep energy prices in several subsectors, struggles to match.24 Seen honestly, Kenya’s revealed strengths lie elsewhere. It is the world’s leading exporter of black tea, a major supplier of cut flowers to the European market and a competitive exporter of coffee and horticulture; its one real manufacturing-export success, apparel, was built almost entirely on the duty-free access of AGOA, which lifted Kenyan garment exports to the United States from about US$55 million in 2001 to US$603 million by 2022, roughly two-thirds of all it sold there, and which lapsed in 2025.25 The implication is not a generic call for factories but a sharper one. Kenya’s realistic industrial path runs through agro-processing, turning the tea, coffee, horticulture and dairy it already grows competitively into higher-value exports; through selective niches where it can meet world standards; and through the regional EAC and COMESA markets that already absorb much of its manufactures. The door to mass low-wage manufacturing that East Asia walked through is narrower now, and Kenya has to industrialise on the comparative advantages it actually holds.

Kenya is running a model built for a different country

Line Kenya up against the great growth stories of the past half-century and its identity comes into focus. The East Asian tigers grew on very high investment, manufactured exports and fast productivity catch-up. Vietnam and China grew by drawing in foreign investment that pulled local firms into global production. Ethiopia grew on state-led public investment driving farms toward factories, at the cost lately of a currency crisis. Mauritius prospered on finance, tourism and offshore services. Kenya fits none cleanly; it most resembles a services-and-consumption economy, cushioned by remittances and a deep home market, with a low investment rate and a receding industrial base.

Table 2. Five growth models, and where Kenya sits.

Model What drives it Investment Example
Export-industrial Manufactured exports, high savings 35-40% South Korea, Taiwan
Value-chain / FDI Foreign investment into global supply chains 30-42% Vietnam, China
State-led investment Public investment, farms to factories 28-35% Ethiopia
Services hub Finance, tech, tourism, offshore services moderate Mauritius
Services-consumption Home services and consumption, remittances 17.7% Kenya

Typology by the author; investment rates from World Bank data (approximate, recent years).

The comparison is a diagnosis, not a verdict. A services-led model is not inferior in principle; Mauritius built real prosperity on it. But Mauritius did so with strong institutions, high incomes and a small, ageing population, turning services into high value per worker. Kenya runs a services-led model at low income, with a young and fast-growing workforce that services alone cannot absorb into formal jobs, and an investment rate too low to lift the productivity that would raise wages. Kenya is, in short, running a model built for a richer, older, smaller country than the one it actually is. The answer is not to copy Seoul or Hanoi: those paths belong to other histories and other states. It is to build a Kenyan model, services strength fused with a revived productive and agro-industrial base, financed first by Kenyan savings, and fitted to a young, rural-and-urban, county-devolved society.

This is why the boom barely reaches the poor

A last tool asks who actually receives the growth.

METHODOLOGICAL BOX · WHO GETS THE GROWTH

%ΔPoverty = η · %ΔIncome

The fall in poverty equals income growth multiplied by η, the growth elasticity of poverty. The point: η is not fixed. Growth cuts poverty far less in an unequal society, because the gains pile up with those already above the line.

METHODOLOGICAL BOX · GROWTH OR DISTRIBUTION

ΔP = G + D + R

The change in poverty splits into a growth component (G), the effect of a rising average income at an unchanged distribution; a redistribution component (D), the effect of a changing distribution at an unchanged average; and a residual (R). Inclusive growth is simply growth in which G and D both push poverty down.

Read through that lens, Kenya’s record is legible. For two decades poverty fell on the strength of both components: average income rose, and the distribution narrowed, the Gini sliding from 46.5 in 2005 to 38.5 today. But each has lost force. The redistribution component is largely spent, since a Gini already moderate has little room left to fall, while the growth component, as the next lines show, has been weakened by the sectors that produced it.26 Future poverty reduction has to come from a growth component made stronger, growth that is labour-intensive, linked and spatially spread, rather than from squeezing an inequality that is no longer the binding problem. That is the analytical heart of inclusive growth for Kenya.

What keeps that elasticity low in Kenya is less the level of inequality, moderate by world standards and below Ghana or South Africa, than the composition of the growth itself. The sectors driving the expansion, financial and insurance services up 6.5 percent in 2025 and information and communication up 4.8 percent, alongside real estate, hospitality and mining, are capital and skill intensive, with thin links up and down to the mass of informal and rural workers. The sectors that actually employ Kenyans lag: agriculture, 23.2 percent of GDP but growing 3.1 percent, and manufacturing, the classic bridge from informal to formal work, growing 2 percent and now only 7.1 percent of output. Growth concentrated in high-productivity, low-linkage activity lifts the aggregate while bypassing the labour-intensive sectors that would carry it to the poor; the elasticity is low by construction, not merely by the Gini.27 The composition of growth, the cross-country evidence finds, matters for poverty as much as its pace: labour-intensive sectors such as agriculture and construction cut poverty more per point of growth than capital-intensive finance or extraction.28 L’Afrique des Idées’ own work on inclusive growth makes the same point at continental scale: where growth is broad and linked across sectors, poverty falls; where it is narrow, it does not.29

The composition of growth: the job-rich sectors grow slowest.

The composition of growth: the job-rich sectors grow slowest.

Here the two Kenyas come into full view. There is the Kenya of the data centre and the fintech founder, of regional headquarters and record capital, an African success the continent and the world have begun to notice. And there is the Kenya of the informal trader, the casual labourer and the jobless graduate. It is not only a divide of class but of geography, between a booming Nairobi and the arid counties of the north, between coast and highlands, a gap the devolution to 47 counties since 2010 was meant to close and has only begun to. In that other Kenya, 39.8 percent of people live below the poverty line. The inequality that matters here is less the national Gini, a moderate 38.5 by world standards and lower than it was twenty years ago, than its geography and its shape. Poverty runs from 16.5 percent in Nairobi to 82.7 percent in Turkana, a fivefold gap, and between those poles lies the whole country. The central highlands around Kiambu, Nyeri and Kirinyaga and the coastal hub of Mombasa all sit well below the national line; the western and Nyanza counties cluster near it; the Rift is uneven, Kericho jumping to 47.8 percent in a single year; and the arid north, Mandera, Samburu, Garissa, Tana River, Marsabit and Wajir, stands as a bloc above 64 percent.30 Underneath that map lies a second one, because poverty rates and population do not coincide. The largest numbers of poor Kenyans are spread across the populous counties: six of them, Nairobi, Kakamega, Bungoma, Nakuru, Kilifi and Turkana, hold about a quarter of all the poor between them, and rural Kenya carries 14.8 million of them against 5.4 million in the towns. The income that growth generates is concentrated too: the richest fifth of Kenyans take close to half of it, the poorest two-fifths about a seventh. Growth that pools in Nairobi and in the formal economy reaches that other Kenya, arid or rural, northern or simply crowded, only faintly; each point of national growth therefore buys less poverty reduction than the headline suggests, and the aggregate rises while the bottom waits. It is why years of respectable headline growth have coexisted with stubbornly high poverty. Consider the inflow that most flatters the macro picture: US$5.04 billion a year in remittances, the country’s largest single source of foreign exchange. That inflow is not idle money: it pays school fees and medical bills, which build human capital, and it seeds household savings and small-business capital, as the work on remittances and financial development finds. The weakness is one of intermediation: the money settles in consumption and housing rather than productive investment, and the instruments meant to convert it, the M-Akiba mobile bond, infrastructure and planned diaspora bonds, the Kenya Diaspora Investment Strategy 2025 to 2030, have so far underdelivered, M-Akiba in particular failing to draw subscribers. The binding constraint is the country’s financial structure, not the diaspora’s generosity.31 The question is whether the first Kenya pulls the second one up, or simply rises above it.

Poverty by county, 2022: Nairobi against the arid north.

Poverty by county, 2022: Nairobi against the arid north.

The sharpest version of this divide is not between Nairobi and the north at all. It is inside Nairobi. The county with the lowest poverty rate in the country is, by consumption, its most unequal: a Gini of 40.9 in 2021, the highest of any county and above the national figure.32 The reason is visible from any flight path into the city. Around 60 percent of Nairobi’s residents, on the order of two million people, live in informal settlements that cover roughly 5 percent of its land; Kibera, Mathare, Mukuru and Korogocho sit within walking distance of the glass towers and gated suburbs that define the city abroad.

The gradient runs across the city’s own map. Poverty falls to 7.3 percent in Makadara and 12.7 percent in Langata and climbs to 26.3 percent in Kibra, and even those constituency averages flatter the settlements they contain. Nor is the gap only money. Barely 22 percent of slum households have a piped-water connection, and most buy from vendors at prices higher than wealthier neighbourhoods pay; childhood immunisation runs at 58 percent in the informal settlements against 73 percent across the city. The Royal Nairobi Golf Course shares a fence with Kibera; the lawns of Karen and Muthaiga are a short drive from Mathare. The two Kenyas are not only a matter of the distance between the capital and Turkana. They live on the same street. It is no accident that the revolt of June 2024 was young and urban: the city that concentrates the country’s wealth concentrates, just as sharply, the gap between those who share in it and those who serve it.

Within the capital: poverty by Nairobi constituency, 2022.

Within the capital: poverty by Nairobi constituency, 2022.

The summer the young refused to pay

In June 2024 that question stopped being abstract. When the government tried to close its budget gap with a finance bill stacked with new taxes, a leaderless generation organised on social media, took to the streets across the country and briefly stormed Parliament in Nairobi. Dozens were killed. The President withdrew the bill, and later let an IMF programme lapse.33 It was the most serious challenge to the state in a generation. Its grievances ran wider than tax, into corruption, police killings and the abductions that followed; but the economic core was unmistakable: a young, connected, taxpaying generation refusing to carry the cost of a model emerging without them. The episode carries a lesson no spreadsheet contains. Fiscal consolidation has a social limit, and a country whose public debt reached 67.8 percent of GDP by mid-2025, with the IMF projecting a climb toward 71.6 percent in 2026 and a high risk of distress, cannot simply tax its formal minority harder to escape the trap.34 Ordinary revenue is only about 14 percent of GDP, down from 18 percent a decade ago and far short of the 25 percent the East African Community treats as the mark, so a state this thin cannot both service its debt and build.35 The way out is not a heavier load on those already inside the net; it is to widen the net by formalising the economy, and to convert borrowing into the productive investment that pays for itself. That is an economic argument and, after June 2024, a political necessity.

What it would take for Kenya to grow differently

Four tools, one conclusion. Kenya’s growth is driven by piling on inputs rather than by rising productivity; it is capped by an investment rate that is too low; it creates jobs but overwhelmingly the wrong, informal kind; and it is shared through an unequal structure that dulls its effect on poverty. None of this denies the achievement, and the achievement is large. Kenya has the most diversified and most stable economy in its region, a payments revolution it gave the world, one of the cleanest power grids anywhere, a young population brimming with ambition, and a hard-won credibility its neighbours envy. This is not faint praise: it is precisely because Kenya is emerging for real that the shape of that emergence matters so much, for Kenyans and as a test the whole continent is watching.

Seen whole, these findings are not a list of complaints but a single system. Kenya grows by accumulation because it saves too little and taxes too thinly, and most of what it does raise is pre-empted by the service of its debt; it grows in the wrong sectors because the tradable, labour-intensive base that would lift both productivity and employment has thinned; and it grows in the wrong places because the gains pool in Nairobi and the formal economy. Each lock helps hold the others shut. Pull one alone and little moves; the levers have to turn together, which is the whole meaning of inclusive growth.

Table 3. The four gaps as one system: what keeps Kenya’s growth from reaching its people.

The gap What holds it shut What turning it would reach
Accumulation Savings near 13 percent and revenue near 14 percent of GDP, with debt service taking about 69 percent of revenue Investment capacity, mobilised at home through SACCOs, remittances and a wider tax base
Efficiency A capital-output ratio near 3.8, with capital aimed at non-tradables and consumption More growth from each shilling, if allocation shifts toward tradables
Composition Growth concentrated in low-linkage finance, ICT and mining, amid premature deindustrialisation Jobs and a higher poverty elasticity, through agro-industry and labour-intensive tradables
Geography Poverty of 16.5 percent in Nairobi against 82.7 percent in Turkana, and sharp divides inside Nairobi itself The arid, rural and informal Kenya, through devolution-targeted investment

Synthesis by the author. The fiscal lock, thin revenue and heavy debt service, runs across all four gaps.

Growing differently means four concrete things. Lift productivity, not just inputs, through skills, technology and the efficiency of firms. Raise the investment rate and aim it at tradable, productive capacity rather than consumption. Build the industrial base Kenya can actually compete on, agro-processing first and selective niches, the kind that turns informal workers into formal ones, rather than chase a mass-manufacturing model the world market no longer offers on the old terms. And pursue a pattern of growth whose gains actually reach the 4 in 10 still below the poverty line. That is not a call to grow faster. It is a call to grow better, and to grow together. Kenya has already won the contest of size, though that victory should be read with care: it holds at market exchange rates, while at purchasing-power parity Ethiopia, with more than twice the population, remains the larger economy. The harder contest is only beginning, and this first analysis has done no more than open it. Having grown this much, Kenya now faces the question its own streets put in June 2024: for whom does it grow next?

Table 4. Kenya and its East African neighbours, 2024-2025.

Indicator Kenya Tanzania Uganda Rwanda Ethiopia
GDP, US$ bn (2025) 136 87 64 15 109
Real growth 2024 4.7% 5.6% 6.1% 8.9% 8.1%
Real growth 2025 4.6% 6.0% 6.4% 7.5% 9.8%

GDP at current prices, IMF and Statista, 2025. Real GDP growth: KNBS, Economic Survey 2026 (Kenya), and African Development Bank, MEO 2026.

References

Adams and Page (2005). Do International Migration and Remittances Reduce Poverty in Developing Countries? World Development.

Amsden (1989). Asia’s Next Giant.

Datt and Ravallion (1992). Growth and Redistribution Components of Changes in Poverty Measures. Journal of Development Economics.

Easterly and Levine (2001). It’s Not Factor Accumulation. World Bank Economic Review.

Feenstra, Inklaar and Timmer (2015). Penn World Table.

Houngbonon and others (2013, 2014). Inclusive growth in Africa. L’Afrique des Idées; presented at UNU-WIDER (Helsinki, 2013) and the World Bank Annual Bank Conference on Africa (Paris, 2014).

Krugman (1994). The Myth of Asia’s Miracle. Foreign Affairs.

Loayza and Raddatz (2010). The Composition of Growth Matters for Poverty Alleviation. Journal of Development Economics.

McKinnon (1973). Money and Capital in Economic Development. Brookings Institution.

Rodrik (2016). Premature Deindustrialization. Journal of Economic Growth.

Shaw (1973). Financial Deepening in Economic Development. Oxford University Press.

Solow (1957). Technical Change and the Aggregate Production Function. Review of Economics and Statistics.

Studwell (2013). How Asia Works.

Young (1995). The Tyranny of Numbers. Quarterly Journal of Economics.

Notes

[1] Communications Authority of Kenya, Sector Statistics, June 2025; 76.7 million active SIM lines, penetration 146.3 percent.

[2] Communications Authority of Kenya and Central Bank of Kenya, 2025; 47.7 million active mobile-money accounts, M-Pesa 91 percent of the market.

[3] KNBS, Economic Survey 2026; informal work about 85 percent of total employment, 87.2 percent of jobs created in 2025.

[4] IMF and Statista, 2025; Kenya nominal GDP about US$136 bn (KES 17.58 trillion, KNBS) against Ethiopia about US$109 bn, whose dollar GDP fell after the July 2024 birr float (depreciation above 55 percent, World Bank).

[5] Launch Base Africa and industry trackers, 2024-2025; Kenya among the continent’s top destinations for startup capital, close to US$1 bn in 2025; rankings vary by tracker and year.

[6] EPRA, Energy and Petroleum Statistics, year to June 2025; renewables 80.2 percent of electricity, geothermal 39.5 percent.

[7] Central Bank of Kenya, 2025; diaspora remittances US$5.04 bn, up 1.9 percent, the single largest source of foreign exchange.

[8] KNBS 2019 census projections and World Bank; about 75 percent of Kenyans under 35, population about 56 million.

[9] African Development Bank, MEO 2026, and Table 4; among its major neighbours Kenya recorded the lowest 2025 growth.

[10] KNBS, Kenya Poverty Report 2022; poverty headcount 39.8 percent, Gini 38.5.

[11] Company announcements and press reports, 2024; Microsoft and G42 geothermal-powered data centre, the largest private digital investment in Kenya’s history.

[12] Kenya Flower Council and EU trade data; Kenya among the world’s leading cut-flower exporters.

[13] KNBS, Economic Survey 2026; real growth 5.7 percent (2023), 4.7 percent (2024), 4.6 percent (2025).

[14] African Development Bank, MEO 2026; East Africa growth 6.4 percent in 2025.

[15] KNBS and Central Bank of Kenya, 2025-2026; inflation averaged 3.8 percent in 2025, rising to 5.6 percent by April 2026; reserves US$13.24 bn, 5.6 months of import cover (June 2026).

[16] Growth accounting follows Solow (1957). On the residual, rather than accumulation, driving most cross-country income gaps, Easterly and Levine (2001); the accumulationist counterpoint, Young (1995) and Krugman (1994). Measured productivity is sensitive to capital-stock and depreciation assumptions (Feenstra, Inklaar and Timmer, 2015).

[17] Growth-accounting studies of Kenya (Solow and Cobb-Douglas framework), from the 1970s to recent work, with AfDB and KIPPRA productivity analyses; total factor productivity found weak, volatile and in several periods negative.

[18] World Bank, gross fixed capital formation (% of GDP); Kenya 17.7 percent in 2024; high-growth comparators shown at their take-off decades.

[19] World Bank, gross domestic savings about 13 percent of GDP (2024); SASRA, SACCO Supervision Report 2024, regulated SACCO assets KES 1.076 trillion, 7.39 million members.

[20] On savings mobilisation through financial repression and directed credit in the East Asian model, McKinnon (1973) and Shaw (1973); Amsden (1989); Studwell (2013).

[21] National Treasury and Controller of Budget, FY2024/25; debt service about 69 percent of ordinary revenue (KES 1.72 trillion) against the IMF threshold of 30 percent; interest payments up from 18 to 25 percent of public spending in four years.

[22] KNBS, Economic Survey 2026; 822,100 jobs created in 2025, 716,800 informal (87.2 percent), wage employment 15.3 percent of 21.6 million, real-wage index 85.84 (2009=100).

[23] KNBS, Economic Survey 2026, and Kenya VNR 2024; manufacturing 7.1 percent of GDP in 2025, down from 11.5 percent in 2009, growth of 2 percent, against the Vision 2030 target of 15 percent.

[24] Kenya Association of Manufacturers, Exports Competitiveness Study, 2025, estimating about KES 684 billion in untapped export potential and flagging Mombasa-corridor logistics and energy costs; on premature deindustrialisation as a global-trade phenomenon, Rodrik (2016).

[25] Apparel exports to the United States rose from about US$55 million in 2001 to US$603 million in 2022, roughly two-thirds of Kenya’s US exports, under AGOA, which lapsed in 2025 (US International Trade Commission; KNBS). Tea and cut-flower standing: International Trade Centre and Kenya Flower Council.

[26] Decomposition following Datt and Ravallion (1992). The Gini fell from 46.5 (2005) to 38.5 (2022): World Bank Poverty and Inequality Platform and KNBS.

[27] KNBS, Economic Survey 2026: 2025 real growth, financial and insurance 6.5 percent and information and communication 4.8 percent, against agriculture 3.1 percent and manufacturing 2.0 percent; manufacturing 7.1 percent of GDP in 2025, down from 11.5 percent in 2009.

[28] On the composition of growth and poverty, Loayza and Raddatz (2010).

[29] L’Afrique des Idées study on inclusive growth in Africa, Houngbonon and others (2013, 2014).

[30] KNBS, Kenya Poverty Report 2022: poverty 16.5 percent in Nairobi, 19.9 percent in Kiambu, 27.0 percent in Mombasa, 28.2 percent in Homa Bay, 47.8 percent in Kericho, up to 82.7 percent in Turkana; six populous counties (Nairobi, Kakamega, Bungoma, Nakuru, Kilifi, Turkana) hold about a quarter of all poor Kenyans; rural poor 14.8 million against 5.4 million urban. Income shares, World Bank Poverty and Inequality Platform: top quintile about 48 percent, bottom 40 percent about 14 percent.

[31] On remittances and poverty, Adams and Page (2005); on the Kenyan link between remittances and financial development, a 2019 study in Financial Innovation. M-Akiba, the first mobile-phone bond, drew low subscription; the Kenya Diaspora Investment Strategy 2025-2030 shifts the aim from remittances to investment.

[32] Nairobi consumption Gini 40.9, the highest of any county (KNBS, KCHS 2021), above the national 38.5; UN-Habitat and KENSUP, about 60 percent of Nairobi residents in informal settlements on roughly 5 percent of the land, 22 percent of slum households with a piped-water connection; Amnesty International 2019, about 2 million residents in informal settlements; constituency poverty, CRA Kenya County Statistical Factsheets 2022 (Makadara 7.3, Langata 12.7, Kibra 26.3); immunisation 58 against 73 percent, Nairobi Cross-Sectional Slum Survey 2012, APHRC.

[33] Press reports, June 2024; withdrawal of the Finance Bill after nationwide protests, and the subsequent lapse of the IMF programme.

[34] National Treasury, Annual Public Debt Report 2024/25; public debt 67.8 percent of GDP at end-June 2025; IMF April 2026 REO projects 71.6 percent in 2026; high risk of distress.

[35] National Treasury, Medium Term Revenue Strategy: ordinary revenue fell from 18.1 percent of GDP (FY2013/14) to 14.1 percent (FY2022/23); the East African Community target is 25 percent, sought by 2030.

Vers une souveraineté monétaire : Les défis du Sénégal pour dépasser le Franc CFA

Par Souleymane Gueye, Professor of International Economics, College of San Francisco & Abdoulaye Cisse, Instructor of Economics, University of California, Berkeley, College of Natural Resoources

Sommes-nous entrain de dire qu’après plus d’un demi-siècle après les indépendances nous ne pouvons rien faire sans la France ? 

Dans une récente publication, nous nous interrogions sur la nécessité d’une souveraineté monétaire pour la transformation systémique de l’économie Sénégalaise souhaitée par les nouvelles autorités. Nous déplorions aussi l’absence d’une feuille de route sur la possibilité de battre une monnaie nationale si la stratégie actuelle de concertation avec les autres pays membres de l’UEMOA pour une vraie souveraineté monétaire n’aboutit pas à la sortie de la France de la gouvernance du franc CFA et à une véritable indépendante politique monétaire et une politique de change. 

Nous demeurons convaincus que ces négociations/ discussions n’aboutiront pas aux résultats escomptés. Au vu des lenteurs et des péripéties dans les négociations de 1980 à nos jours, ce serait une exception historique de voir des réformes drastiques sortir des discussions envisagées au niveau sous-régional et régional sur la question monétaire 

Dans cette perspective, le Sénégal doit prendre les devants et se préparer à battre sa propre monnaie nationale comme la plupart des pays africains et du monde (1). 

Et ceci pour éviter que la France ne prenne l’initiative de démanteler les accords économiques et financiers qui constituent le socle de la zone franc du fait de ses problèmes économiques (crise économique, flambée de la dette publique, augmentation du déficit budgétaire, taux de chômage très élevé, inflation galopante, malaise économique et social, et une hausse vertigineuse des défaillances d’entreprises) et politiques (instabilité/vulnérabilité institutionnelle) et son désir de raffermir ses relations économiques et financières avec d’autre pays africains émergents (tels que l’Afrique du Sud, le Nigeria, L’Éthiopie, et le Kenya).  

Quels sont les risques associés à un tel abandon ? Quelles sont les conditions requises pour un propre abandon du franc CFA ? Quels sont les avantages pour le Sénégal de battre sa propre monnaie pour des politiques économiques mieux adaptées aux objectifs économiques du gouvernement (plein emploi, réduction de la pauvreté, stabilité des prix, amélioration du niveau de vie des populations et réduction du déficit de la balance des paiements) ? 

1/ Risques associés à un abandon du franc CFA 

  • Instabilité monétaire et fuite des capitaux

La sortie du franc CFA peut engendrer une grave crise économique due aux risques d’instabilité monétaire et à la fuite de capitaux qui en résultera, si des mesures appropriées ne sont pas mises en place. En effet, si la confiance des investisseurs en la stabilité économique du pays ou la nouvelle monnaie s’érode, ils essaieront de sortir leur capital hors du pays ou seront moins enclins à commencer de nouveaux investissements dans le pays. Ces investisseurs chercheraient ainsi à protéger leurs actifs en les transférant vers des économies à devise forte. Pour ce faire, ils vendront les actifs dénommés sur la monnaie locale, et convertiront leur gain dans des actifs dénommés à forte devise. Ceci va entraîner une forte dépréciation du taux de change, conduisant à un mouvement spéculatif sur la monnaie- qui rendra presque impossible l’investissement dans le capital et, conséquemment, entravera le développement économique et la création d’emplois.  Cela peut aussi entraîner une crise de la balance des paiements, une hausse de l’inflation, une réduction du pouvoir d’achat et une augmentation des coûts des biens importés. L’analyse économique des marchés de change montre que la crise des taux de change est très dommageable car elle peut engendrer une crise bancaire et une crise de la dette souveraine ou crise de défaut. Ces crises auront des effets néfastes sur l’économie car elles auront tendance à interrompre le flux des crédits dans les secteurs clés de l’économie. C’est pour ces raisons que cette sortie du franc CFA n’est pas sans risque car elle peut aussi engendrer d’autres impacts négatifs sur le coût du commerce, sur le service de la dette et les finances publiques, ainsi que les envois de fonds. A ces risques cités de manière permanente par les adeptes du maintien du franc CFA, il y a aussi la peur inexplicable installée dans l’esprit des dirigeants politiques, des décideurs et des gestionnaires économiques de la zone si le Sénégal déciderait de sortir du franc CFA.  

  • Augmentation du coût du commerce

Bien que le commerce formel entre les membres de la zone CFA soit actuellement très faible (environ 13%), sortir de la zone pourrait augmenter les coûts de transactions transfrontalières. De nouveaux frais de conversion de devises, des frais de transactions supplémentaires et le risque de change affecteraient même les secteurs commerciaux informels, tels que les chaînes de valeur agricoles partagées entre les pays membres. Ces coûts supplémentaires pourraient se répercuter sur les chaînes d’approvisionnement, augmentant ainsi les dépenses de production et, à terme, les prix à la consommation. 

  • Service de la dette et impact sur les finances publiques

La sortie de la zone pourrait amener les investisseurs à rechercher des rendements plus élevés pour couvrir les risques de change. Pour les gouvernements ayant une dette publique élevée  comme le Sénégal, cela signifie que les coûts de service de la dette augmenteront ; ce qui entraînera probablement une réduction des dépenses dans les infrastructures, la santé, l’éducation et d’autres domaines de développement essentiels au développement économique du pays. 

  • Les défis de l’économie informelle et des envois de fonds

Une part importante de l’activité économique dans ces régions est informelle (85%-95%). L’incertitude monétaire pourrait entraver les envois de fonds de la diaspora en raison des risques de change. Les entreprises évoluant dans le secteur informel peuvent avoir moins de visibilité sur leurs coûts de production et avoir du mal à fixer leurs prix avec précision avec une nouvelle monnaie fluctuante au cas où le Sénégal choisirait un régime de change flexible ou semi-flexible. 

Néanmoins, tous ces risques associés à un abandon du franc CFA peuvent être atténués si les conditions préalables d’une sortie du franc CFA sont mises en place sur la base de politiques fiscales et monétaires efficaces entreprises par les nouvelles autorités sénégalaises. L’efficacité de ces réformes passe par des changements structurels nécessaires pour diversifier l’économie. 

2/Battre monnaie est un élément essentiel de l’identité nationale d’un pays 

Comme le disait feu l’économiste britannique Wynne Godley en 1992 : « Le pouvoir d’émettre sa propre monnaie, de faire des tirages sur sa propre banque centrale, est l’élément principal qui définit l’indépendance nationale. » (Qui a peu d’une monnaie nationale pour le Sénégal ?, SenePlus). Si un pays abandonne ou perd ce pouvoir, il acquiert le statut de collectivité locale ou de colonie. » Wynne Godley, Maastricht and All That, London Review of Books, 1992 

Pour le Sénégal et beaucoup de pays africains, il y a des arguments convaincants pour se lancer dans la création d’une monnaie nationale du fait que leurs situations économiques nécessitent des politiques monétaires destinées à satisfaire leurs objectifs économiques et les besoins spécifiques du pays. ; ce que le franc CFA ne permet pas. Pour s’en convaincre, citons Samir Amin : “A vrai dire, le système monétaire en vigueur rend impossible toute politique monétaire dans les pays africains de la Zone Franc. Une « banque centrale » qui n’est pas autorisée à porter son concours au Trésor, sauf dans les limites très étroites, et qui ne gère pas les avoirs extérieurs du pays ne mérite certainement pas d’être qualifiée de banque centrale. Si, de surcroît, comme c’est le cas, les banques commerciales sont étrangères et qu’elles sont autorisées à transférer des fonds dans les deux sens sans contrôle, les États nationaux se trouvent totalement démunis du contrôle des instruments élémentaires d’une politique monétaire”.  

Cette citation illustre parfaitement la nécessité de se doter d’une nouvelle monnaie pour la réussite d’une transformation systémique de l’économie et de la société sénégalaise pour éradiquer la pauvreté galopante et créer les conditions nécessaires pour permettre à la plupart des sénégalais d’améliorer leur bien-être. En effet, l’établissement d’une nouvelle monnaie n’est pas une petite affaire. Mais dans la mesure où la monnaie existante, le Franc CFA, ne répond pas aux besoins primordiaux de l’économie sénégalaise (création d’emploi, éradication de la pauvreté, et réduction des inégalités), il faut impérativement s’atteler à cette tâche si les nouvelles autorités veulent matérialiser la rupture systémique qu’elles ont promise aux sénégalais. Cependant, des conditions préalables doivent être mises en place avant de se lancer dans cette entreprise. 

3/ Conditions préalables 

Les économistes comme Blinder (2) reconnaissent que la condition primordiale du succès d’émettre une nouvelle monnaie demeure dans la capacité du gouvernement et de la banque centrale à convaincre le public, les entreprises, et la communauté internationale à croire à la stabilité de la nouvelle monnaie. Pour atteindre cet objectif, les autorités doivent se préparer à implémenter/consolider ces différentes phases : 

  • Consolider le cadre macroéconomique et la législation financière pour une stabilité macroéconomique 
  • Mettre en place une politique fiscale et monétaire efficace pour corriger les déficits (déficit budgétaire et déficit privé) (3)
  • Mettre en place une politique commerciale destinée à générer /renforcer les réserves de change par une augmentation des exportations de produits issus de la transformation des produits halieutiques, miniers et agricoles. 
  • Diversifier l’économie sénégalaise en entreprenant des réformes structurelles profondes et une bonne stratégie de maitrise des coûts énergétiques.
  • Mettre en place une banque centrale chargée de conduire une politique monétaire indépendante (4)
  • Revoir la législation et la règlementation des banques commerciales et autres institutions financières.
  • Renforcer la transparence et la gouvernance de l’émission monétaire.
  • Mettre en place un organisme indépendant chargé de la Gestion autonome des réserves de change.

Les nouvelles autorités, dans leur nouvelle Vision 2050, ne se sont pas trop appesanties sur la question monétaire. Néanmoins, leur programme pour la campagne présidentielle, évoque les étapes nécessaires pour arriver à une monnaie locale : la mise en place d’une politique macroéconomique solide, la séparation des banques d’affaires et des banques de dépôt, l’accès à des moyens techniques pour la création monétaire, une démonétisation temporaire de l’or, un reprofilage de la dette publique et une annulation de la dette privée, la résolution de problème du déficit commercial, le règlement des avoirs extérieurs et la négociation des comptes d’avances, l’instauration d’un système d’assurance des dépôts, la création d’une autorité de régulation des marchés financiers, l’orientation du circuit du Trésor vers les grands travaux, l’établissement d’une banque centrale avec une indépendance limitée. 

Il existe donc déjà des similitudes notables entre les conditions que nous avons énumérées précédemment et les étapes décrites dans le programme présidentiel du régime actuel. Ces convergences montrent une certaine cohérence entre les aspirations théoriques et les ambitions affichées par les décideurs politiques. Cependant, le véritable défi réside désormais dans la mise en œuvre concrète de ces idées. C’est ici que la volonté politique doit prendre toute sa place, en transformant ces engagements en actions tangibles et en apportant des solutions durables aux défis auxquels nous sommes confrontés. La théorie et les promesses seules ne suffisent pas ; il est impératif de passer de l’intention à l’exécution avec rigueur, détermination et un sens aigu des responsabilités envers la population et l’avenir du pays. 

4/ Effets de l’abandon du franc CFA à court terme et long terme sur l’économie sénégalaise 

La sortie du franc CFA ne pourra être que bénéfique pour le Sénégal car le dispositif financier et monétaire actuel du franc CFA n’est pas propice à la croissance économique et au développement. Ce dispositif entrave les exportations, l’investissement et l’industrialisation et crée des pressions inflationnistes en raison des prix élevés des intrants et des matières premières. Plus de soixante ans après leur indépendance politique, des pays comme le Sénégal n’ont plus besoin de garanties néocoloniales en matière de gestion monétaire et budgétaire dans la conduite de leurs politiques monétaires et de taux de change. Globalement, par rapport aux autres pays africains, en termes de croissance économique et de réduction de la pauvreté, l’indice de développement humain de la zone franc CFA est plus faible depuis les années 1990 en raison du coût prohibitif des affaires dans une monnaie rattachée à l’euro et des restrictions monétaires (politique monétaire très stricte et de crédit serrées) dans la zone. Par conséquent, il est impossible de recourir à des investissements massifs pour transformer les économies des pays CFA comme le Sénégal. Mais les leçons des « Tigres asiatiques » et de nombreux pays d’Amérique latine et d’Afrique qui gèrent leurs monnaies devraient convaincre le Sénégal qu’il est possible de surmonter les difficultés liées à la possession de sa monnaie et de gérer correctement la politique monétaire et la politique des taux de change pour atteindre les objectifs économiques affichés de croissance économique inclusive, de stabilité des prix, de création d’emplois et de réduction de la pauvreté. Quant au secteur primaire, une monnaie nationale pourra faciliter l’instauration d’une discipline monétaire et budgétaire favorisant la transformation agroindustrielle, halieutique et minière pour jeter les bases d’une densification et diversification du secteur industriel. Les crédits résultant de la flexibilité monétaire et les réserves engranges sur les exportations de produits finis pourraient être canalises dans des secteurs clés pour satisfaire les objectifs de politique économique (plein emploi, stabilité des prix et financière, réduction des déficits budgétaires et commerciaux) en transformant et conservant les produits agricoles. De plus, une grande flexibilité monétaire permettrait d’agir sur le coût des intrants et des équipements importés et conséquemment avoir un impact positif sur le secteur industriel. Une maîtrise de la politique de change (effet de substitution et effet des prix relatifs) pourrait également améliorer la compétitivité des produits sénégalais sur le marché international. 

Au vu de cet énorme potentiel d’une indépendance monétaire et d’une flexibilité de la politique de change, il est évident que le franc CFA n’est pas une monnaie appropriée pour le développement économique des pays qui l’utilisent. Il est alors temps de mettre en place une feuille de route ou une stratégie de sortie du franc CFA pour l’avènement de la création d’une monnaie nationale afin de mettre fin à un système qui perpétue une « prime à la paresse intellectuelle ».  

Changer de monnaie n’est pas une garantie pour atteindre nos objectifs de développement économique mais elle peut entraver les flux financiers illicites entre les membres de la zone franc et les paradis fiscaux dus à la convertibilité du franc CFA et créer les conditions optimales pour un essor économique si, d’une part de bonnes politiques économiques sont mises en place et exécutées;  et d’autre part si une bonne politique de transformation des produits agricoles et halieutiques destinées à l’exportation et des politiques de substitution à l’importation bien pensées pour éviter les erreurs des pays d’Amérique Latine et d’Afrique qui ont eu à adopter cette stratégie de développement(5) sont implémentées.  Pour une réussite de cette quête de souveraineté monétaire, il est essentiel pour le gouvernement de réduire sa dette extérieure libellée en devises étrangères, réduire la dépendance élevée à l’importation de produits alimentaires et de pétrole, d’augmenter ses réserves de changes, et de combattre la détérioration des termes de l’échange des produits exportés. Un nouveau modèle de développement économique est nécessaire pour accompagner cette sortie du franc CFA.  

 Souleymane Gueye, Professor of International Economics, San Francisco College, sgueye@ccsf.edu

Références:

  1. 40 pays sur 54 du continent africain ont leur propre monnaie. Seuls les pays de la zone franc échappent à cette règle. Dans le monde entier, les unions monétaires sont des exceptions. Seulement 7% du système international sont constitués de pays qui partagent une monnaie commune, ce qui constitue une exception.
  2. Selon Blinder un économiste américain la crédibilité d’une banque centrale dépend de sept facteurs : honnêteté, indépendance, consistance à combattre l’inflation, la transparence, le maintien d’une discipline fiscale, l’utilisation des règles de la politique économique, et les règles d’incitation
  3. Une consolidation des ressources existantes par une bonne stratégie de mobilisation des recettes fiscales (élargir l’assiette fiscale en modernisant le secteur informel, réduire les exonérations fiscales) et une renégociation des contrats conclus par le Sénégal. Senegal 2050 and Declaration de Politique Generale du Premier ministre
  4. Utiliser la Banque Centrale des États Unis (FED) comme référence.
  5. Stratégie de développement du Sénégal depuis 1960

Papier présenté lors des journées d’études sur les économies africaines Monterey Institute of International Development May 2021. 

 

 

Crise dans le bassin du lac Tchad : impacts du changement climatique et de la surexploitation

Par Rodrigue Nana Ngassam, Docteur en Science Politique, Université de Douala, Cameroun

Situé au carrefour de cinq pays africains (Cameroun, Tchad, République centrafricaine, Niger et Nigéria), le bassin du lac Tchad fait face à un enchevêtrement de changements à long et court termes dont les effets s’additionnent et exacerbent les défis locaux. Le changement climatique modifie profondément le fonctionnement des écosystèmes, entraînant des perturbations durables. La forte croissance démographique exerce une pression accrue sur les ressources naturelles, tandis que l’insécurité croissante provoque des déplacements massifs de population, bouleversant ainsi la dynamique des territoires et l’accès aux ressources.

Quelle signification recouvre le bassin du lac Tchad ?

Le bassin du lac Tchad demeure une zone très fragile et exposée à divers stress, que le changement climatique et les facteurs anthropiques ont accentué. S’il ne fait consensus ni sur sa définition ni sur son contenu, on peut s’interroger tout de même sur les États qui doivent y être inclus ou, au contraire, en être exclus. La confusion sur son positionnement géographique en Afrique est tout aussi grande : fait-il partie de l’Afrique Centrale, du Soudan Central ou même, selon certains, de l’Afrique Occidentale ? En effet, le bassin du lac Tchad est une dépression endoréique qui couvre près de 8 % du continent africain et qui est entourée de huit pays, dont quatre ont un accès direct au lac : le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Le Niger et le Tchad sont ceux qui occupent la plus grande partie du territoire partagé, à savoir 29 % et 44 % de la superficie totale du bassin versant. Le Cameroun et la République Centrafricaine n’occupent qu’environ 2 % et 9 % de la superficie du bassin, mais les trois quarts des apports en eau du lac proviennent des régions humides de ces deux pays.

Le bassin est une large plaine essentiellement composée de sable moyen à fin, entourée de montagnes culminant à 3 300 mètres dans le nord (massif du Tibesti), à 3 000 mètres dans le nord-ouest (massif du Hoggar) et à 3 300 mètres dans le sud-ouest (Plateau de l’Adamaoua) ; son altitude est de 180 mètres dans les « Pays Bas » (centre du bassin). La partie centrale du bassin se caractérise par deux paysages différents, délimités par le 14e parallèle N : les dunes de sable et l’absence de sources d’eaux de surface sont typiques de la partie nord (Kanem), tandis que le sud est composé d’une superposition de sable et d’argile bien irriguée par les deux principales rivières qui se jettent dans le lac : le réseau hydrographique du Chari-Logone (Tchad) qui fournit environ 95 % du volume annuel des apports d’eau au lac et le réseau du Komadougou Yobé (Niger) qui fournit environ 3 % de l’apport annuel, auxquels s’ajoutent les petits bassins de l’El Beïd, du Yedseram et Ngadda au Nigéria situés au sud du lac entre les deux bassins cités plus haut. Le climat dans cette zone est de type tropical se caractérisant par quatre zones climatiques qui concordent avec les différents types d’isohyètes.

Le bassin appartient à la zone sahélienne, où les pluies de mousson diminuent du sud au nord (de moins de 100 mm de précipitations annuelles dans le nord du Tchad, en Libye et en Algérie, à 1 500 mm dans le sud du bassin, le sud du Tchad et la République Centrafricaine). Le climat du bassin est classé en quatre catégories (du nord au sud) : le climat saharien se caractérise par moins de 100 mm de précipitations annuelles ; le climat sahélo-saharien a une moyenne pluviométrique annuelle comprise entre 100 et 400 mm ; le climat sahélo-soudanien, plus humide, a une moyenne pluviométrique annuelle comprise entre 400 et 600 mm ; le climat soudano-guinéen a une moyenne pluviométrique annuelle comprise entre 600 et 1 500 mm. La région se caractérise par des températures élevées tout au long de l’année et une humidité très faible, sauf pendant la saison des pluies de juin à septembre. Le changement climatique modifie durablement le fonctionnement des écosystèmes, la forte croissance démographique accentue la pression sur les ressources, la montée des insécurités provoque des déplacements majeurs de population qui bouleversent la fonction des territoires et les modalités d’accès aux ressources naturelles.

Les difficultés rencontrées par le bassin du lac Tchad

Le type de pluviométrie enregistrée dans le bassin du lac Tchad correspond à une climatologie sahélienne, caractérisée par une grande variabilité et une imprévisibilité notoire. En 20 ans, les isohyètes de la pluviométrie moyenne se sont déplacées de 180 km vers le sud. Par conséquent, les zones qui enregistraient une pluviométrie moyenne de 320 mm ne reçoivent plus que 210 mm. Le bilan hydrologique général du bassin est affecté par l’étroite interaction entre la pluviométrie, l’évaporation, les apports latéraux au lac et l’infiltration des eaux souterraines sous l’étendue du lac Tchad. L’évaporation par les surfaces d’eau libre ou par le sol, plus l’eau transpirée par la végétation, constitue la part dominante du bilan hydrique du bassin actif du lac. Le bassin du Chari apporte seulement 3,8 % de l’eau tombée sur son bassin, le reste étant retourné dans l’atmosphère par évapotranspiration. La quantité perdue par évapotranspiration étant relativement peu variable d’une année à l’autre, c’est la quantité d’eau qui parvient aux fleuves qui varie fortement.

Les propriétés du sol dans le bassin du lac Tchad varient considérablement à travers la région et influencent grandement l’hydrologie de la zone. Les déficits pluviométriques enregistrés pour la première fois en 1972 sont restés inchangés jusqu’à présent, malgré quelques débordements occasionnels de courte durée. L’effet cumulatif de la sécheresse et de la désertification a conduit à l’assèchement progressif du lac Tchad, qui mesurait au Paléolithique environ 315 000 km² de superficie et atteignait 160 mètres de profondeur. D’autres facteurs comme la construction des barrages en amont des cours d’eau, la dégradation des forêts, l’érosion des sols, la salinisation progressive des sols et des nappes phréatiques, et l’accentuation de l’ensablement, ont entraîné une baisse de la fertilité des terres, le déboisement et les feux de brousse, posant de sérieux problèmes environnementaux. Ces problèmes ont des répercussions économiques majeures pour les populations vivant sous le seuil de pauvreté.

On observe une véritable baisse de 60 % de la production halieutique induite par le retrait du lac Tchad, la dégradation des terres et des pâturages entraînant une baisse des capacités de production agricole de la région, des disponibilités de fourrage, ainsi qu’une réduction du cheptel et de la biodiversité. Le rétrécissement du lac Tchad est également accentué par le problème épineux de la croissance démographique. Il faut souligner que d’ici 2025, la population de cet espace dépassera 36 millions d’habitants, selon les projections faites à partir du chiffre actuel de 22 millions. L’explosion démographique et les migrations des éleveurs, pêcheurs et réfugiés environnementaux, partis à la suite de la désertification en quête de moyens de subsistance, entraînent une concurrence et même des conflits pour l’utilisation des ressources en eau limitées du bassin.

Les répercussions pour le bassin lac Tchad

Il est indéniable que le changement climatique et la surexploitation ont des répercussions indélébiles sur le bassin du lac Tchad. Les migrations des populations vers les rives de ce lac augmentent la pression sur les ressources naturelles du bassin lacustre, entraînant des conflits sociaux principalement dus à l’appropriation de l’espace libéré par le retrait du lac. On constate que les berges et les îles, autrefois désertes, voient leur densité démographique atteindre localement 60 habitants par kilomètre carré. Les principaux facteurs de polarisation des migrants dans ces lieux résident dans la richesse de l’écosystème et la disponibilité en eau. Pour garantir la survie de leur famille, les migrants développent des activités qui intensifient la pression sur le lac Tchad et son environnement, notamment sur les ressources en eau, les terres inondables, les pâturages, les poissons et autres espèces animales déjà menacées.

La pêche, autrefois l’activité la plus attractive, rencontre aujourd’hui d’énormes difficultés. Certaines espèces de poisson se raréfient, voire disparaissent, obligeant les pêcheurs à se reconvertir dans des secteurs agricoles ou pastoraux. L’agriculture gagne en importance dans la région en raison de l’apparition de terres fertiles dues au retrait des eaux ou à la coupe abusive de bois pour la production d’énergie. Quant à l’élevage, ce secteur d’activité connaît un développement exponentiel. Avec la dégradation du couvert végétal, les éleveurs deviennent de plus en plus mobiles, à la recherche de pâturages de meilleure qualité sur les berges du lac Tchad. La faune n’est pas épargnée et subit de graves atteintes dues au braconnage. Des espèces comme le lion ou le rhinocéros ont complètement disparu, tandis que d’autres, comme l’hippopotame et l’éléphant, sont menacées de disparition.

Enfin, la réduction de la surface du lac Tchad est à l’origine de tensions et de conflits dans la région. Plusieurs conflits naissent de la surexploitation des ressources naturelles immédiatement disponibles et accessibles. Poussés par des impératifs de rentabilité dans leurs secteurs économiques respectifs, agriculteurs et éleveurs se retrouvent souvent en conflit. De vives tensions autour du partage de l’eau conduisent également à des différends frontaliers entre les États partageant le lac. Chaque pays cherche à s’approprier le maximum de ressources en eau et les potentialités économiques qu’elles recèlent. Quand ce ne sont pas les États, ce sont les communautés aux intérêts divergents qui se disputent les ressources, auxquelles viennent s’ajouter de très nombreux méfaits commis par des individus peu scrupuleux, des bandes criminelles ou des groupes terroristes comme Boko Haram qui écument la région.

L’urgence de sauver le bassin du lac Tchad

Le changement climatique dans le bassin du lac Tchad a des conséquences humanitaires dévastatrices, touchant le Nigéria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Les populations affectées par cette crise ont des besoins importants en eau potable, nourriture, abris, soins de santé, etc. Leurs histoires racontent leur souffrance, leur résilience, leur solidarité et leurs espoirs. Aujourd’hui, la gravité de la situation oblige les États qui partagent ce fleuve à le préserver. Il faut rappeler qu’entre 2017 et 2021, treize études ont été réalisées sur la biodiversité, l’hydrologie, la culture et les aspects socio-économiques du bassin. Elles ont permis une meilleure connaissance des risques hydroclimatiques, de la qualité de l’eau, de la diversité biologique et culturelle, ainsi que de la variabilité et de la résilience climatique de cet espace. Deux outils ont été élaborés : un portail sur la qualité de l’eau dans le bassin du lac Tchad et une plateforme de suivi des inondations et des sécheresses. Ces outils permettent le contrôle de la pollution du lac et de ses affluents, ainsi que la surveillance des aléas météorologiques.

Nonobstant ces études, de nombreux défis se posent encore au bassin du lac Tchad. Sur le plan écologique, il y a un besoin urgent de conservation de la biodiversité, de gestion des écosystèmes et de leur réhabilitation. Il s’agit concrètement de mettre en place un programme approprié de conservation qui implique la restauration de la végétation pour améliorer la texture du sol et réduire l’évaporation et l’évapotranspiration, ainsi que la création de zones protégées telles que des parcs. La restauration du lac Tchad et de son écosystème est cruciale, car elle entraînera la restauration des terres humides, constituant la deuxième plus large zone humide d’Afrique, et contribuera au recul du désert. Sur le plan socio-économique, il s’agit de mieux gérer les activités agricoles, pastorales et piscicoles, de réduire la pauvreté, de promouvoir la planification participative et la gouvernance inclusive. Sur le plan sécuritaire, il faut souligner que le bassin du lac Tchad est devenu une zone de conflits où sévissent diverses bandes criminelles. Les pays de la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT) doivent renforcer leur coopération pour promouvoir l’intégration, la paix et la sécurité régionales dans l’ensemble du bassin.

Enfin, il est essentiel d’éduquer, de sensibiliser et d’informer les communautés sur les risques d’une surexploitation des ressources naturelles de cet espace et sur la nécessité de les préserver pour l’équilibre de l’écosystème et pour les générations futures. Il va sans dire que sans une inclusion des communautés locales, toute politique visant à sauver le bassin du lac Tchad est vouée à l’échec. Même si l’histoire des populations dans le bassin du lac Tchad a été largement liée aux conditions climatiques auxquelles elles ont su s’adapter, il est crucial d’attirer leur attention sur les règles de gestion des biens communs. Cela permettrait d’éviter les conflits pour l’accès aux ressources naturelles, entre autochtones et allochtones, sédentaires et transhumants, ainsi qu’au sein de groupes dont les besoins divergent. La formation et le renforcement des capacités sur la gestion pacifique des ressources naturelles pourraient également permettre d’obtenir des résultats tangibles dans le domaine de la restauration d’écosystèmes dégradés (mares, plaines dunaires) et de promouvoir des activités génératrices de revenus basées sur l’économie verte. Autant de perspectives qui pourraient permettre au bassin du lac Tchad de retrouver son identité d’antan et de réduire les menaces auxquelles il est exposé.

Bio de l’auteur:

Dr Rodrigue Nana Ngassam est titulaire d’un Doctorat/PhD en Science Politique de l’Université de Douala. Il est membre de l’Académie de Géopolitique de Paris et expert auprès du Réseau d’expertise et de formation francophone pour les opérations de paix (REFFOP).

Minéraux critiques : trois questions stratégiques pour les pays africains

Par Pr David Luke, directeur stratégique à l’Institut Firoz Lalji pour l’Afrique de la London School of Economics (LSE).

Les pays du continent africain disposent de solides options pour créer davantage de valeur autour de production de minerais critiques pour la transition énergétique. Plus de la moitié du cuivre, du nickel et du plomb produits en Afrique font déjà l’objet d’une première transformation (fonte ou affinage) sur place. Un étude récente de l’ONG Publish What You Pay, menée par mon collègue William Davis, chercheur invité à la LSE, suggère que les pays africains pourraient accroître considérablement cette production s’ils parvenaient à attirer des investissements directs étrangers (IED), renforcés de transferts de technologie et de savoir-faire. 

Mais la concrétisation de telles retombées positives pour le développement du continent exige un cadre de politique industrielle véritablement compréhensif et méthodique. Les sujets clés vont des partenariats transfrontaliers à la facilitation des échanges commerciaux, aux accords de financements et d’investissements. Ce cadre devra veiller aussi bien à la composition du mix énergétique (coût, part du renouvelable…) qu’aux corridors de transport et d’approvisionnement. La disponibilité sur le marché domestique des services et de l’expertise technique nécessaires, intrants nationaux, la prise en compte des impératifs d’économie politique aux niveaux national et régional nécessaires pour créer le consensus et l’adhésion des parties prenantes, sont aussi des questions importantes pour la réussite d’une telle politique industrielle. S’il n’existe pas un modèle unique applicable partout, plusieurs des ces éléments semblent réunis dans l’initiative du corridor minier, industriel et logistique de Lobito en Afrique australe.

Insertion sur les chaînes de valeur

Outre ces points cruciaux pour toute politique industrielle, les pays africains, en particulier, doivent veiller sur trois éléments clés.

Le premier consiste à faire preuve de sens stratégique dans leur insertion au sein des chaînes de valeur des minerais critiques pour la transition écologique. Sur certains segments de ces chaînes, les pays africains se retrouveront en concurrence avec des producteurs industriels très compétitifs – souvent subventionnés par leurs gouvernements – ce qui a considérablement compressés les marges réalisables sur ces branches. Plutôt qu’une approche visant à “remonter la chaîne de valeur”, de façon indifférenciée, les pays africains devraient se concentrer sur l’identification de segments spécifiques sur ces chaînes de valeur où ils peuvent monter en puissance à la fois de manière rentable et sur le long terme. Avoir un sous-sol contenant ces minéraux critiques ne suffit pas.

Et compte tenu du caractère limité des ressources techniques et financières disponibles, les pays africains devraient se concentrer sur les industries qui apporteraient les plus grands avantages économiques et sociaux – même si ces industries se trouvent en dehors du champ de la transition énergétique. 

Il peut également être judicieux de commencer par la fin de la chaîne de valeur, c’est-à-dire la fourniture sur les marchés africains de biens utilisant des intrants importés, plutôt que d’essayer d’ajouter de la valeur aux minerais que l’Afrique produit elle-même. 

Les batteries LFP (lithium-fer-phosphate) en sont une illustration. L’expérience de l’Inde suggère l’existence d’un marché africain important pour les petits véhicules électriques utilisant ce type de batteries. Les pays africains pourraient commencer par assembler des batteries pour ces véhicules à partir d’intrants importés et remonter progressivement les étapes antécédentes de la chaîne de valeur au fur et à mesure que cela devient possible. L’Afrique du Sud assemble déjà des batteries à partir de composants importés.

 Transformation structurelle

Le deuxième élément clé pour les pays africains est de se concentrer sur les solutions à portée de main (“low hanging fruits” en anglais). Cela pourrait passer notamment par l’expansion d’activités industrielles déjà pratiquées sur le continent, telles que les premières étapes du traitement des minerais ou la production de fils de cuivre. Cela peut s’avérer plus réalisable à court terme tout en permettant d’accroître le PIB du continent de dizaines de milliards de dollars et de créer des millions d’emplois. 

De même, la fourniture de biens et de services aux sociétés minières (« contenu local ») peut renforcer la contribution de l’exploitation minière au développement économique autant que la transformation des minerais. Par exemple, l’Afrique a importé pour environ 7 milliards de dollars d’équipements miniers en 2022. 

Économies régionales

Le troisième élément clé pour les pays africain est la coopération régionale. L’initiative du corridor de Lobito en est un bon exemple. Pour produire des technologies nécessaires à la transition énergétique, les pays africains devront probablement mettre en commun leurs ressources, car peu d’entre eux possèdent tous les minéraux nécessaires pour une production à grande échelle. Pour réaliser des économies d’échelle, les pays africains ont plus de chances de réussir s’ils augmentent la production au niveau régional.

Cela ne signifie pas nécessairement que le pays où se trouvent les unités de production en conservera seul tous les bénéfices. D’autres pays peuvent fournir des intrants pour alimenter ces installations de production. Les recherches que nous avons menées suggèrent en effet que les pays africains peuvent y parvenir le long des chaînes de valeur des minerais critiques. Par exemple, la RDC et la Zambie travaillent sur le partage des bénéfices de leur complexe commun de traitement des minerais dans le cadre de leur future ligne de production de batteries de véhicules électriques. 

Cela remet en question l’un des instruments de politique économique utilisés actuellement par nombre de pays africains : l’interdiction des exportations de minerais bruts. Nos recherches suggèrent que cette approche – censée encourager la création de valeur ajoutée locale – est généralement inefficace et peut décourager l’investissement dans l’exploitation minière. L’interdiction des exportations vers d’autres pays africains peut être particulièrement préjudiciable si elle empêche la réalisation d’économies d’échelle sur le continent.

Distortions commerciales

La coopération intra-africaine sera également nécessaire pour répondre à la course mondiale aux subventions dans les énergies propres, qui est source de distorsions. En accordant des subventions à la production plutôt qu’à la consommation, ou en soutenant financièrement la production tout en insistant pour qu’elle ait lieu sur leur territoire, les pays riches et la Chine tentent de détourner à leur profit les chaînes d’approvisionnement mondiales dans les énergies propres. 

Cette situation n’est pas seulement injuste pour les pays à faible revenu qui aspirent à participer à ces chaînes d’approvisionnement et qui n’ont pas les moyens de rivaliser avec ces subventions. Elle est également inefficace, car la production peut ainsi se concentrer là où les subventions sont les plus importantes, et non là où elle peut être réalisée de la manière la plus compétitive. Enfin, elle est nocive pour l’environnement, car elle pourrait réduire l’offre de minerais critiques pour la transition énergétique en diminuant les avantages perçus par les pays miniers (c’est la principale préoccupation des sociétés minières). 

Pour y remédier, nous devons mener des négociations multilatérales sur la localisation de ces chaînes de valeur, afin d’éviter une course aux subventions qui fausserait la concurrence et pour soutenir les aspirations des pays en développement riches en ressources à tirer davantage de valeur de leurs minerais de transition, lorsque cela est économiquement possible.

Toutefois, il n’est pas certain qu’accorder une plus grande marge de manœuvre générale en matière de subventions soit dans l’intérêt de l’Afrique, étant donné que les pays riches disposent d’une plus grande puissance de feu financière pour déployer de telles mesures. Nous l’avons vu dans l’agriculture. 

Il serait peut-être préférable d’imposer certaines limites à la marge de manœuvre des pays riches, afin de s’assurer que ces subventions sont conçues pour stimuler la productivité et non pour simplement distordre les échanges commerciaux. Cela permettrait notamment de s’assurer qu’à l’échelle mondiale les bénéfices de ces décisions l’emportent sur les coûts.

Traduit et adapté par Joël Té-Léssia Assoko pour l’Afrique des Idées

Mouvements sociaux en Afrique : Comment la société civile s’est imposée comme une actrice majeure de la régulation du champ politique

Par Mamadou Lamine FALL, docteur en Sciences politiques à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, spécialiste en coopération internationale pour le développement, la coopération Nord-Sud et la paix et la sécurité internationale.

Résumé 

L’hostilité grandit à l’égard de l’influence des puissances étrangères sur les économies africaines. Des mouvements comme France Dégage axent leur lutte dans ce sens : « Ce slogan vise la France institutionnelle qui en collusion avec le capitalisme, vampirise les peuples ici en Afrique francophone et ailleurs – Comment pouvons-nous vivre la souveraineté monétaire pendant que notre monnaie est frappée en France » ?[1]

Cette hostilité est l’une des raisons pour lesquelles les mouvements sociaux se multiplient  en Afrique ces dernières années mais ce n’est pas l’unique raison. Au plan interne, la gabegie et la gestion chaotique du pouvoir poussent les citoyens et les organisations de la société civile à interpeller les gouvernants sur leur attitude irresponsable. Il s’agit là, d’une question cruciale parce que la gestion du pouvoir est une affaire de tous. Il est nécessaire d’avoir des acteurs neutres capables de réguler le champ politique pour garantir l’ordre, la justice et la cohésion nationale. La société civile apparaît ainsi comme un maillon essentiel dans la pacification du jeu politique, si et seulement si, elle assume sa mission de manière autonome et objective.

Mots clés : Société civile, transparence et parti politique.

Introduction

La prolifération des organisations de la  société civile en Afrique constitue une preuve évidente du rejet des politiques des grandes puissances comme la France: « 
Au Mali, au Sénégal et plus récemment au Tchad, lors des mouvements de protestation, les jeunes du continent s’en prennent aux symboles de la présence française en Afrique ».[2]

L’ère des gestions unilatérales est révolu. Les pays africains abritent de plus en plus de mouvements issus de la société civile qui prennent en charge certaines questions ou doléances qui ne sont pas satisfaites par l’État. Nous ne sommes plus à l’époque des grandes dictatures, relais de ces puissances internationales, où il est quasiment impossible de porter certains combats au nom de la justice sociale et du partage équitable des ressources. Les gouvernements africains sont désormais surveillés comme du lait sur le feu. Il n’est plus permis de dicter une politique ou une vision aux gouvernés. La gestion participative devient un levier fondamental pour la réussite de tout projet de société. 

Nous sommes ainsi loin de l’époque où la France imposait ses dirigeants aux pays francophones, comme le note Banncel Nicolas : « C’est largement au moment de la transition vers les indépendances qu’a été mis en place un système de formation et de sélection des élites africaines susceptible de préserver les intérêts de l’ancienne métropole et de conserver ses principales prérogatives, malgré la décolonisation. Tout était alors en place pour que soit maintenue la connivence entre le première génération de dirigeants, puis les suivantes, et les autorités françaises ».[3]

En conséquence, les populations africaines veulent désigner leurs propres leaders en toute autonomie et en toute liberté sans l’ingérence d’un pays tiers comme la France. C’est ce qu’on peut noter dans les propos du Malien Issa Ndiaye lors d’une interview accordée aux journalistes de la BBC sur le sentiment anti-français en Afrique: « Je pense que ce rejet de la politique française vient essentiellement de là. On a le sentiment que ceux qui sont au pouvoir dans nos différents pays en Afrique le sont par la volonté de la France. Et ils sont maintenus au pouvoir par le fait de la puissance française. Et qu’il n’ont pas de légitimité populaire en dehors de cela », dit-il ».[4]

Il s’avère nécessaire maintenant de définir la notion de société civile et pour cela, nous allons citer la définition de la Banque Africaine de Développement concernant ce concept: « La société civile recouvre un ensemble d’activités humaines et associatives qui s’opèrent dans la sphère publique en dehors du marché et de l’Etat. Elle est la libre expression des intérêts et aspirations de citoyens organisés et unis autour d’intérêts, d’objectifs, de valeurs ou de traditions, et mobilisés pour mener des actions collectives en tant que bénéficiaires ou parties prenantes au processus de développement. Bien que la société civile se démarque de l’Etat et du marché, elle n’est nécessairement pas en contradiction avec eux. En dernière analyse, elle exerce une influence sur ces deux entités qui l’influencent en retour ».[5]

Toujours dans cette même logique de conceptualisation, la notion de mouvements sociaux fait référence à une dynamique de groupe tendant vers le changement social, comme le souligne l’historien Alain Touraine.Il définit le mouvement social comme « une action collective des individus en vue d’un changement social ; cette action est destinée à contrôler les orientations sociales de leur environnement. C’est le dépassement du mouvement contestataire du groupe, et la mise en cause du pouvoir et de sa domination ».[6]

En outre, les mouvements  populaires constituent une réponse significative aux nombreux problèmes dont souffrent les citoyens africains à savoir : la pauvreté, le sous-développement, l’insécurité, l’endettement, la dépendance vis-à-vis de l’aide etc. 

Par ailleurs, les mouvements anti-français montent au créneau pour dénoncer l’attitude de la France dans le fonctionnement et l’organisation des pays francophones, comme nous pouvons le constater dans les mots de l’écrivain Boubacar Boris Diop: « l’arrivée à maturité d’une génération qui ne se sent pas concernée par ce que la France a pu représenter pour ses aînés, qui regarde de moins en moins vers elle»[7]

Cela dit, l’analyse de ce thème pose une question essentielle à savoir : Comment décrire la trajectoire et le rôle des mouvements sociaux africains ? Le sens de ce questionnement influencera nos futures approches. Dans un souci méthodologique, nous allons nous appuyer sur des postulats théoriques et pratiques pour élucider notre démarche. L’étude de ce thème fait appel à des considérations épistémologiques, mais elle se focalise aussi sur des exemples concrets concernant les actions menées par les mouvements sociaux en Afrique.

  1. Genèse des mouvements sociaux

Dans cette partie, l’étude sera orientée vers la naissance des mouvements sociaux en Afrique. Nous allons ainsi tracer l’origine de ces mouvements dans deux périodes à savoir : les mouvements sociaux des années 60 et les mouvements sociaux des années 90

A/ Les mouvements sociaux des années 60

Contrairement à ce qu’on pense, l’origine des mouvements sociaux remonte bien longtemps en Afrique, dès les années 60. Il faut savoir que le contexte était très particulier dans la mesure où, les sujets de revendication portaient sur l’occupation coloniale comme le souligne Thomas Deltombe : « Partout en Afrique, des syndicats, des associations, des intellectuels, des partis politiques réclament l’égalité de traitement et la fin du racisme ».[8]

Les pays africains étaient sous le contrôle de la puissance coloniale. Cette puissance imposait sa culture, contrôlait l’administration et s’adonnait au pillage des ressources comme l’explique l’historienne Samia ElMechat : « Tout d’abord, l’administration coloniale est dotée d’instruments de commandement et de contrôle lui permettant d’asseoir la domination coloniale. Il n’existe pas de contrepoids véritable au pouvoir qui lui est dévolu, aucune limitation ne venant faire obstacle à cette concentration du pouvoir administratif »[9]

Cette situation étant devenue intenable, c’est pour cette raison que nous avons assisté à l’apparition des mouvements de lutte et de contestation contre l’occupation coloniale. 

Ainsi, plusieurs mouvements populaires ont vu le jour et les relations entre les puissances coloniales et les mouvements de contestation étaient devenus alors plus tendues et plus difficiles. Nous allons mentionner, ici l’attitude des mouvements étudiants anticoloniaux selon Pascal Bianchini: « Pour résumer cette tentative très brièvement, j’ai distingué trois âges dans l’histoire des mouvements étudiants africains : celui de l’anticolonialisme, notamment, dans le cadre du militantisme diasporique de la West African Students’ Union (Wasu) et de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (Feanf), celle de l’anti-impérialisme, avec une effervescence militante, liée au développement d’organisations de la gauche révolutionnaire de la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1980, et enfin celui des luttes contre l’ajustement structurel et pour la démocratisation des régimes africains durant les années 1990 en particulier ».[10]

En clair, l’indépendance des pays africains a été portée par les mouvements des étudiants africains en France. Il s’agit de l’Association des Étudiants du Rassemblement Démocratique Africain (AERDA) dirigée par  Cheikh Anta Diop et la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF) comme le souligne Nicolas Bancel en ces termes : « Enfin, Nicolas Bancel a proposé une analyse de cette période en croisant histoire institutionnelle des élites et histoire culturelle de la jeunesse. Il repère deux phases dans le mouvement étudiant, la première entre 1946 et 1956 marquée par une diversité d’associations et la seconde, à partir de 1956, caractérisée par l’unification du mouvement au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Tout en reconnaissant que l’AERDA reste mal connue, il note que cette association, durant la première période, est « l’un des creusets de la formation politique des militants nationalistes étudiants ». [11]

Beaucoup de membres issus de ces mouvements anticoloniaux ont finalement crée des partis politiques, c’est le cas de Cheikh Anta Diop avec sa formation politique dénommée, Rassemblement National Démocratique (RND), créée en 1976 et légalement reconnue en 1981. Il en est ainsi pour le parti de Majhemout Diop, le (PAI) Parti Africain de l’Indépendance, crée en 1957.

Toutes ces raisons mentionnées ci-dessus, montrent clairement que les mouvements sociaux ne datent pas d’aujourd’hui contrairement aux idées reçues. 

B/ Les mouvements sociaux après les années 1960

La trajectoire des mouvements sociaux est à tracer dans le temps, car un phénomène marquant est venu changer la donne. Il s’agit de trois événements majeurs. 

Le premier est que les mouvements sociaux de l’époque coloniale ont finalement vu leur lutte être couronnée de succès puisque la grande majorité des pays africains ont accédé à l’indépendance dans les années 1960. Les mouvements populaires disparaissent pour devenir des partis politiques. C’est le cas de l’Algérie avec  le Front de Libération National (FLN) qui a  participé activement à l’indépendance de ce pays maghrébin. Le FLN prend la connotation d’un parti politique après l’indépendance de l’Algérie comme le mentionne le  sociologue algérien Nacer Djabi: « Durant les trois premières décennies de l’Algérie indépendante, le mouvement associatif national s’est réduit comme peau de chagrin. Suspecte aux yeux du parti unique, la société civile se résumait alors aux « organisations de masse », qui n’étaient rien d’autre que des satellites du FLN. En 1987 toutefois, le pouvoir lâche du lest, et l’Algérie s’inspire de la fameuse loi française de 1901 pour réglementer l’activité associative. Vingt ans plus tard, la société civile s’impose chaque jour un peu plus comme un partenaire essentiel des autorités dans l’élaboration des politiques publiques et la prise de décisions ».[12]

Le deuxième point concerne la lutte des années 1980 avec les politiques d’ajustement structurel des institutions de Breton Woods,  Les dirigeants des pays africains nouvellement indépendants sont considérés comme des mauvais gestionnaires des ressources publiques dans la mesure où, ils ont mal géré les fonds alloués par la Banque Mondiale et le FondsMonétaire International pour construire le développement économique du continent. Cette situation a conduit les bailleurs de fonds à promouvoir une gestion inclusive et participative dans la gouvernance des ressources publiques.. C’est dans ce contexte que les organisations de la société civile se créent un peu partout en Afrique pour garantir la transparence dans la mise en oeuvre des projets et programmes de développement: « 
À partir des années 1980, avec la crise de l’État « développementaliste » et les premiers plans d’ajustement structurels, les pays africains deviennent plus dépendants de l’aide publique internationale et aussi des modèles d’organisation occidentaux. En 1989, le « consensus de Washington » impose, à travers les grands bailleurs de fonds, une vision néolibérale qui vise à étendre le rôle du marché et à restreindre celui de l’État. Dans le contexte du début des années 1990, le rôle politique des sociétés civiles africaines s’affirme comme le moteur des démocratisations, au point de surpasser celui des partis politiques dénoncés comme les refuges d’un personnel politique inamovible ».[13]

Le troisième point concerne le basculement des pays africains vers la démocratie dans les années 1990. Après l’indépendance, le parti unique qui reflétait le champ politique avec une opposition quasi inexistante, cède la place au multipartisme et au développement de la presse privée. Le pouvoir est devenu alors un objet de convoitise. Des élections libres et transparentes deviennent le seul moyen légitime pour accéder au pouvoir et les institutions publiques sont de plus en plus acculées par une opposition farouche et une presse écrite très critique. À cela s’ajoute, la naissance progressive des mouvements sociaux qui militent pour la plupart pour le respect de la démocratie et des libertés , comme on le remarque ici : « En Afrique, les luttes de démocratisation sont de plus en plus portées par des mouvements sociaux ».[14]

Par ailleurs, nous allons aborder le rôle de quelques mouvements populaires en Afrique.

Au Sénégal, on peut citer le mouvement « y’en a marre » crée en 2011 et le  Front pour une Révolution Anti-impérialiste, Populaire et Panafricaine « FRAPP-France Dégage » lancé en 2017 et qui est une coalition de 17 organisations militant pour les mêmes causes. Ces mouvements populaires ont été à l’origine de plusieurs manifestations et contestations contre la vie chère, la corruption et l’influence de la France dans les secteurs clés de l’économie.

En Ouganda, on peut citer l’exemple de Black Monday Movement composé d’ONG et d’organisations de la société civile. Ce  mouvement citoyen envahissait tous les lundis les grandes artères de Kampala pour dénoncer la corruption et la mauvaise gestion des deniers publics.

Au Congo, c’est le  même sentiment avec la coalition « Publiez ce que vous payez » qui mène des actions de contestation contre la corruption.

Enfin, au Burkina Faso, le « Balai citoyen » est un exemple concret, inspiré par le mouvement « y’ en a marre » du Sénégal, a été créé en 2013 pour porter le combat concernant la justice et la transparence dans la conduite des affaires publiques. 

C/ Les points de revendication des mouvements sociaux après les années 90

Il s’avère nécessaire de faire le point sur les points de revendication des organisations de la société civile.

Le domaine politique

Les mouvements de la société civile sont très regardants sur la bonne marche de la démocratie et ils interviennent dans presque tous les domaines de la vie sociale, comme on le souligne ici : «Les citoyens ne veulent plus être des observateurs passifs au sein des organisations de masse, mais veulent plutôt façonner les résultats et jouer un rôle plus actif et participatif dans les processus de prise de décision. Ainsi, les citoyens se réunissent en groupes locaux de manière spontanée et informelle – y compris via les médias sociaux – pour débattre et résoudre des problèmes spécifiques ».[15]

Ils jouent un rôle d’intermédiaire entre le pouvoir et l’opposition et tentent même parfois de réconcilier les deux camps en cas de conflit ou de crise politique. Le rôle de la société civile en tant que contre-pouvoir est fondamental. De même que la séparation des pouvoirs telle que théorisée par Montesquieu. Mais, cette séparation est de plus en plus remise en cause en raison de son caractère théorique. C’est pourquoi, la société civile joue un rôle indéniable dans ce sens. Non seulement, elle milite pour le respect de la séparation des pouvoirs, mais aussi, lutte pour la bonne marche de la démocratie. On peut citer entre autres, le respect du calendrier électoral, la tenue des élections libres et transparentes, l’indépendance de la justice etc. 

Enfin, la société civile en assurant son rôle, participe à la pacification de l’espace politique et du coup, son existence devient indispensable dans une démocratie.

Les autres thèmes de contestation

La mauvaise conduite des affaires publiques ainsi que les promesses électorales non tenues font naître des revendications tout azimut. Les thèmes de contestation sont de plusieurs natures. 

La mauvaise gestion des finances publiques est devenue un problème majeur en Afrique, surtout que les cas de détournement sont très fréquents, c’est le cas de l’Ouganda, comme on le remarque ici : « Les médias se font l’écho d’un rapport accablant du contrôleur général ougandais, accusant des fonctionnaires, y compris certains responsables au sein du bureau du Premier ministre, du détournement de quelque 15 millions de dollars. L’argent était destiné à des projets de développement dans le nord du pays, dévasté par une longue guerre civile. Lors d’une conférence de presse, le Premier ministre, Amama Mbabazi, reconnait qu’ « un vol massif » a eu lieu ».[16]

Les populations pensent que les hommes politiques s’enrichissent illégalement et le phénomène reste impuni: « Néanmoins, très rapidement, les nouveaux dirigeants ont réalisé les limites de leur pouvoir dans un tel cadre; c’est ainsi qu’à travers des théories apparemment nationalistes, mais souvent démagogiques, le contrôle de l’administration par le politique s’est répandu entraînant un dérapage budgétaire, le recul de la neutralité de l’administration et à la longue, le recul de la croissance. Cette situation qui a aussi créé de nouvelles ambitions politiques (la politique étant de plus en plus perçue comme l’échelle la plus courte vers l’enrichissement personnel) a entraîné l’instabilité politique, faute de réelle perspective d’alternance ».[17]

Ensuite, le pouvoir est vu comme une ascension sociale. Il suffit d’être dans un poste de responsabilité pour devenir riche à un rythme très rapide. C’est la raison majeure qui incite les acteurs de la société civile à jeter le discrédit sur les acteurs du pouvoir. La situation est beaucoup plus inquiétante lorsqu’on sait que la majorité des pays sous-développés ont un budget déficitaire. Le thème de la contestation semble être légitime puisqu’il dénonce ces pratiques malsaines qui ne font qu’aggraver la pauvreté et la précarité.

En outre, d’autres sujets brutaux sont couverts par la société civile, à l’instar de l’équité et la justice. En effet, dans un pays, où la justice est à deux vitesses, les cas de dénonciation d’un pouvoir judiciaire infaillible vont certainement se multiplier. C’est ce que nous observons dans la plupart des pays africains. C’est  ce qui ressort de l’enquête menée par Afrobaromètre sur l’indépendance de la justice en Afrique,  comme on le note ici : « Une enquête Afrobaromètre sur les institutions judiciaires a révélé que les tribunaux sont parmi les institutions suscitant le plus de méfiance en Afrique. Près de la moitié des personnes interrogées (43 %) font « pas du tout ou juste un peu » confiance aux tribunaux. Par ailleurs, 33 % des personnes interrogées pensent que tous ou la plupart des juges et des magistrats sont corrompus, et 54 % estiment qu’il est « difficile ou très difficile » d’obtenir de l’aide auprès des tribunaux. ».[18]

Enfin, la tenue des élections libres et transparentes fait défaut le plus souvent  en Afrique: « L’adage s’est appliqué à plusieurs élections africaines récentes où les citoyens se sont rendus aux urnes et ont vu le décompte de leurs bulletins de vote manipulés. Les commissions électorales ont annoncé des résultats invraisemblables, qui ont été immédiatement contestés. Les parties lésées ont été invitées à « aller devant les tribunaux » pour obtenir réparation, mais les juges ont rejeté leurs requêtes et confirmé le résultat favorable au président sortant, qui a été dûment investi. Les félicitations ont alors afflué de la part des dirigeants africains et étrangers malgré la fraude électorale avérée. Les récentes élections en République démocratique du Congo (RDC), au Zimbabwe, en Égypte, au Gabon, en Sierra Leone, à Madagascar et en Ouganda semblent avoir suivi cette tendance ».[19]

Généralement, le processus électoral est émaillé de conflits, c’est le point de vue du Bureau des Nations Unies pour  l’Afrique de l’Ouest et du Sahel (UNOWAS) sur la question dans une note publiée en 2017 : « La  violence électorale est déclenchée pendant la période électorale quand des parties en position de force ou de faiblesse constatent que l’autre partie établit de manière unilatérale les règles du jeu électoral qui la favorisent. Les sujets sur lesquels ce déclenchement est plus rapide restent : la mise en place du fichier électoral, la mise en place de l’administration électorale et les résultats électoraux. La violence électorale se manifeste par des actes tels que : la violation du cadre juridique ; les paroles blessantes ou indécentes ; les assassinats ; les coups et blessures entre supporters rivaux ; l’intimidation des adversaires, des électeurs ou des agents électoraux ; le bourrage des urnes ; l’exclusion de communautés »[20]

Comme, nous le savons, la composition de l’organe chargé d’organiser les élections pose beaucoup de problèmes. Les acteurs ne sont pas toujours d’accord sur la légitimité de certains membres de l’organe en question. Du côté du pouvoir, on tente de rassurer, mais on peine à convaincre et du côté de l’opposition, c’est l’amertume et la désolation. En dernier lieu, la société civile cherche à calmer le jeu en invitant les acteurs à discuter et s’entendre sur un minimum de consensus.  

Il en est de même après la proclamation des résultats, beaucoup de contestation sont notées pouvant même entraîner des scènes de violences indescriptibles. Les conflits post-électoraux sont visibles un peu partout en Afrique. C’est pourquoi, la société civile s’implique davantage dans tout le processus électoral pour garantir la transparence de celui-ci. Pour assurer la fiabilité des élections, les organisations de la société civile mènent une mission importante comme le mentionne Emmanuel Koukoubou en ces termes : « En somme, il est à retenir que si l’action de la société civile à l’intérieur de la CENA est difficile à appréhender, elle est particulièrement remarquable en dehors de la commission électorale. Dans cette posture, c’est un rôle de garant de la transparence des élections que les organisations de la société civile se sont attribuées ».[21]

Cette liste n’est pas exhaustive, la société civile s’intéresse à d’autres questions comme l’environnement, la protection des données personnelles, la justice sociale etc.

Ainsi, force et de constater que le rôle des mouvements sociaux est primordial pour le bon fonctionnement d’un pays. Le plus important, c’est qu’ils doivent assurer leurs missions avec indépendance et impartialité. Ils doivent rester à équidistance des parties. Souvent, on reproche à la société civile de prendre partie. Autrement dit, le pouvoir la considère comme une opposition alors que sa mission doit être celle d’un organe d’alerte et de sensibilisation. 

Bibliographie

[1] GUEYE Daouda, « À PROPOS DU CONCEPT « FRANCE DÉGAGE » », 02/08/219, disponible sur https://www.seneplus.com/opinions/propos-du-concept-france-degage

[2] LÔ Ndèye Khady & Bouboutou- BOUBOUTOU-POOS Rose-Marie « Sentiment anti-français « : quelle est son histoire en Afrique et pourquoi il resurgit aujourd’hui  »?, 28 mai 2021, disponible sur https://www.bbc.com/afrique/region-56971100

[3] Nicolas Banncel, « La voie étroite : la sélection des dirigeants africains lors de la transition vers la décolonpisation », Dans Mouvements 2002/3 (no21-22), p.28

[4] LÔ Ndèye Khady & Bouboutou- BOUBOUTOU-POOS Rose-Marie « Sentiment anti-français « : quelle est son histoire en Afrique et pourquoi il resurgit aujourd’hui « ?, 28 mai 2021, disponible sur https://www.bbc.com/afrique/region-56971100

[5] Document Banque Africaine de Développement et Fonds Africain de Développement, « COOPERATION AVEC

LES ORGANISATIONS DE LA SOCIETE CIVILE POLITIQUE ET DIRECTIVES », OESU, octobre 1999

[6] https://www.lemondepolitique.fr/cours/sociologie/contemporains/_alain_touraine.htm

[7] Fanny Pigeaud, « Manifestations et critiques de Bamako à Dakar Présence française en Afrique, le ras-le-bol », LeMondediplomatique.fr, Mars 2020 disponible sur https://www.monde-diplomatique.fr/2020/03/PIGEAUD/61500, consulté le 26 août 2021.

[8] Deltombe Thomas : « Afrique 1960, la marche vers l’indépendance », Le Monde- diplomatique, disponible surhttps://www.monde-diplomatique.fr/publications/manuel_d_histoire_critique/a5326

[9] https://books.openedition.org/pur/104279?lang=fr

[10] BIANCHINI Pascal, «  l’âge anticolonialiste à l’âge anti-impérialiste : Le rôle charnière de l’Union générale des étudiants ouest-africains (Ugeao) à Dakar (1956-1964) », Comprendre le Sénégal et l’Afrique aujourd’hui (2023), pages 497 à 517

[11] MOURE Martin (2023), « Cheikh Anta Diop, l’AERDA et le mouvement étudiant africain à Paris. Une autre Histoire des luttes pour l’indépendance de l’Afrique », Revue d’Histoire Contemporaine de l’Afrique, n° 4, 35-47, disponible sur : https://oap.unige.ch/journals/rhca/article/view/04mourre

[12] Djabi Nacer, «  Société civile », 22 août 2008, disponible sur https://www.jeuneafrique.com/115719/societe/soci-t-civile/

[13] QUANTIN Patrick « Le rôle politique des sociétés civiles en Afrique : vers un rééquilibrage », Dans Revue internationale et stratégique 2008/4 (n° 72), pages 29 à 38

[14]Akindèse Francis et Zina Ousmane, « L’État face au mouvement social en Afrique », Revue Projet 2016/6 (N° 355), pages 83 à 88

[15] Cristina Buzasu, « Le rôle de la société civile dans l’élaboration des politiques », 19 juin 2020

[16] Essoungou André-Michel, « Le réveil de la société civile  en Afrique » Afrique Renouveau, Décembre 2013

[17]ALAO Sadikou, « Société civile et bonne gouvernance »

[18] NANTULYA Paul, « La mainmise du régime sur les tribunaux en Afrique », 27 février 2024, disponible sur https://africacenter.org/fr/spotlight/la-mainmise-du-regime-sur-les-tribunaux-en-afrique/

[19] NANTULYA Paul, « La mainmise du régime sur les tribunaux en Afrique », 27 février 2024, disponible sur https://africacenter.org/fr/spotlight/la-mainmise-du-regime-sur-les-tribunaux-en-afrique/

[20] Bureau des Nations Unies pour  l’Afrique de l’Ouest et du Sahel (UNOWAS) « COMPRENDRE LA VIOLENCE ÉLECTORALE POUR MIEUX LA PRÉVENIR » 6 décembre 2017, disponible sur https://unowas.unmissions.org/fr/comprendre-la-violence-%C3%A9lectorale-pour-mieux-la-pr%C3%A9venir

[21]  KOUKOUBOU Emmanuel, « La société civile dans la transparence des élections », 21 Octobre , 2018

Salubrité urbaine: La ville de Douala fait sa mue avec l’opération  »Douala Clean City ! It’s Possible »

Par Georgie Aurore Arlette Wondje Ngothy, Experte en mobilité urbaine et Directrice Adjointe de la Police Municipale et de la Sécurité en charge du Contrôle de la Circulation, de l’Occupation de la Voie et des Espaces Publics de la Ville de Douala.

Et Rodrigue Nana Ngassam, Docteur en Science Politique (Université de Douala). Chargé d’étude à la Cellule des Relations Publiques de la Division de la Communication et des Relations Publiques de la Ville de Douala.

Introduction 

Présenté officiellement le 23 octobre 2023 par le Gouverneur de la Région du Littoral, Samuel Dieudonné IVAHA DIBOUA aux différentes autorités de la ville de Douala, le programme ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’ a vu sa phase opérationnelle lancée le 31 octobre 2023 par le Maire de la Ville, Dr Roger Victor MBASSA NDINE sur toute l’étendue de la capitale économique du Cameroun. Il faut dire que ce programme arrive à point nommé tant la ville de Douala fait face à une insalubrité criarde qui dénature le décor urbain avec des tas d’immondices. Il s’affirme comme une opération de civisme et de restauration de la propreté urbaine afin de redonner à la ville de Douala, son lustre d’antan. 

Le casse-tête de la gestion des déchets à Douala 

La prise en charge des déchets est souvent un casse-tête pour les collectivités locales. Surtout lorsque l’on sait que la ville de Douala avec ses près de 4.000.000 d’habitants produit 2500 à 3000 tonnes de déchets chaque jour[1]. Si elle traîne cette fâcheuse réputation de dépotoir à ciel ouvert, ce n’est pas faute de déployer de sérieux efforts pour laver cet affront. La gestion des déchets ménagers préoccupe au plus haut point l’Exécutif Communautaire de la Communauté Urbaine de Douala et ceux des Communes d’Arrondissement.Le modèle de gestion des déchets qui s’appuie sur un partenariat public-privé ne permet plus d’assurer un service régulier de collecte et de traitement des ordures ménagères. L’entreprise Hygiène et Salubrité du Cameroun (HYSACAM) en charge de la collecte des déchets au Cameroun ne dispose pas d’assez de moyens pour procéder à leur enlèvement, à leur nettoyage ou à leur recyclage. La faible logistique de son matériel de collecte ne peut couvrir tous les interstices de la ville de Douala encore moins absorbée l’intégralité des déchets ménagers issus des ménages. 

Parallèlement, il faut dire que l’incivisme des populations est également un autre facteur aggravant de ce désordre urbain[2].  Amas d’immondices, stagnation d’eau pour cause de mauvais pavage, défaut d’entretien des conduites d’eau ménagères, mauvaise odeur des fosses et cabinets, saletés des murs, des espaces publics sont autant d’incivilités causées par des populations insouciantes ou inconscientes de la gravité de leur geste au quotidien pour la ville. Chaque jour, il faut balayer sans cesse entre les pieds des passants, débarrasser à toute heure les rues des tas d’immondices et objets les plus invraisemblables abandonnés sur le trottoir, verbaliser les incivilités. Et recommencer sans cesse nonobstant le coût financier dans un contexte de décentralisation où les collectivités territoriales décentralisées rencontrent des difficultés financières. D’où, il était important pour le Maire de la Ville, de reprendre la question des déchets en main afin de redonner un nouveau visage à la ville de Douala en y impliquant ses habitants. 

Repenser le mode de gestion des déchets avec ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’

Ce programme à l’allure d’opération ville propre a pour but de procéder, au balayage des voies et places publiques, au curage des caniveaux, à l’enlèvement et au transport des ordures ménagères et à la mise en décharge. Il consiste également au déguerpissement des occupations anarchiques et insalubres des emprises des voies publiques et à la sensibilisation des populations. Il faut dire qu’il fallait lancer une grande bataille de la propreté pour mettre fin à l’insalubrité constatée dans les quartiers, villages et cantons de la cité économique du Cameroun. Les engins, balais et uniformes des éboueurs écument à longueur de journée les rues de Douala pour enlever les encombrants qui s’y trouvent. Le spectacle du propre passe aussi par les ‘’Women Clean City’’, ces mamans qui ont pris l’initiative de mettre fin à la pollution de l’environnement par des déchets. Celles-ci balaient les carrefours, les trottoirs, les chaussées, les grandes artères de la ville pour montrer aux autres citadins que la propreté de la ville est une affaire de tous. Il s’agit aussi d’offrir un service sans interruption en mobilisant en permanence la propreté sur le terrain à peu près jour et nuit, les jours ouvrables, les dimanches et les jours fériés.

L’Exécutif Communautaire est conscient que le programme ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’ est une vitrine à laquelle il faut amener les populations à adhérer. A cet effet, des sensibilisations sont faites dans les quartiers, les marchés, les établissements scolaires pour éduquer les populations, les jeunes, les commerçants, les informer sur les bonnes pratiques en matière de gestion de déchets et les méthodes du tri sélectif pour favoriser le recyclage dans leur environnement. Apprendre à la population à assurer la salubrité de leur cadre de vie est une action noble que plusieurs citadins apprécient et exhortent le Maire de la Ville à avoir la main lourde contre les contrevenants qui enfouissent ou jettent les ordures au sol. Ce que l’on sait, c’est qu’il ne suffit pas de verbaliser pour obtenir des résultats. La coercition ne résout pas les problèmes, même si elle doit exister pour traiter certaines situations. D’où, l’implication des citoyens car, ils ne sont pas que des clients mais des habitants d’une ville de Douala qui aspire à un mieux-être, à un mieux-vivre à l’image des grandes métropoles modernes et attractives. 

Associer les populations pour un environnement salubre et agréable

Le premier niveau d’implication des usagers consiste à obtenir d’eux qu’ils ne salissent pas. Des campagnes régulières les y incitent : des spots sont diffusés dans les médias, des affiches collées dans les écoles, les panneaux publicitaires de la ville (Douala Clean City ! It’s Possible, interdiction de jeter les ordures au sol sous peine de sanctions ; Propreté de Douala. Ayons l’amour de notre ville etc.). Le Maire de la Ville ne ménage pourtant pas ses efforts et a, par exemple installés les comités de coordination du Programme ‘’Douala Clean City’’ dans tous les cinq arrondissements continentaux de la ville de Douala. L’objectif reste de sensibiliser et mobiliser les communautés locales pour embellir la ville et assurer une propreté durable dans chaque arrondissement. Comme l’a souligné le préfet du Wouri, la propreté ne peut être garantie sans l’appui et le soutien de la population : « Aujourd’hui, nous observons bien à l’évidence que nos seules villes et communes ne peuvent pas valablement porter cette vaste opération si elles n’ont pas l’appui, le soutien des populations… Il est important que cette propreté commence par des simples citoyens que nous sommes »[3].

Demander la participation des usagers vise aussi à optimiser les dépenses. Dans un contexte de décentralisation qui voit les compétences des collectivités territoriales décentralisées augmenter, celles-ci connaissent des difficultés financières qui les conduisent à une gestion davantage « managériale » des services urbains. Elle passe par exemple par une production de services urbains plus flexibles, donc mieux adaptés aux demandes. Orientation que l’on voit à l’œuvre à la Communauté Urbaine de Douala avec la création de plusieurs régies autonomes (la régie des routes et des constructions, la régie foncière et domaniale et la régie de la propreté urbaine) pour minimiser les coûts des travaux d’aménagement et de restructuration de la ville. C’est aussi pourquoi on demande aux usagers de mettre « la main à la pâte » et d’être plus conscients des dépenses. Il est faux de laisser croire que le Service de la Propreté peut tout nettoyer. C’est aux populations aussi à prendre en main la propreté de leur ville et c’est désormais du civisme de chacun que dépendront les progrès les plus significatifs.

Mettre fin à La tolérance administrative avec ‘’Douala Clean City ! It’s Possible’’

La tolérance administrative se rapporte à des agissements permettant l’établissement de situations en marge de la légalité. Ainsi, les errances de l’autorité publique pour gérer efficacement les espaces publics à Douala ont fait de ces lieux, des espaces de désordres[4]. En tolérant des agissements qui favorisent l’établissement de situations en marge de la légalité, les municipalités se rendent parfois complices du fléau du désordre urbain. Or l’Etat, instrument de la contrainte organisée possède par excellence, les moyens de se montrer intolérant à travers la répression des violations éventuelles de la règle de droit. Aussi, pour un nouvel ordre urbain dans la ville de Douala, il est temps de rétablir une relation entre l’art de construire et celui de bâtir une communauté à l’aide d’une planification et d’une conception spatiale s’appuyant sur une participation des citoyens. Il devient par conséquent impératif pour lutter contre le désordre urbain, d’amener les masses urbaines notamment par le recours à l’image, à l’audition, au langage, à contribuer, à déconstruire, à construire ou à reconstruire l’identité de la ville même par une participation individuelle et/ou collective à la recomposition du tissu urbain désormais très fragmenté et fragilisé. 

L’idée générale ici est de mettre en place une véritable communication urbaine basée sur l’éducation, l’information et la sensibilisation des populations sur tous les aspects d’intérêt commun en milieu urbain afin d’en finir avec l’incivisme. Car, sans une citoyenneté active, responsable et disciplinée, sans une autorité bien ordonnée, sans une capacité réelle de l’Etat à répondre effectivement aux attentes des populations, la lutte contre le désordre urbain a toutes les chances d’être un combat perdu d’avance. Une restructuration urbaine s’impose au sens de la Loi n° 2004/003 du 21 avril 2004 régissant l’urbanisme au Cameroun à travers un ensemble de mesures et opérations d’aménagement qui consiste en la démolition totale ou partielle d’un secteur urbain insalubre, défectueux ou inadapté, en vue d’y implanter de nouveaux paysages urbains. Cela exige à des endroits, une réaffectation des espaces à de nouveaux usages. Les espaces colonisés par des commerces doivent laisser place véritablement à des espaces verts, des routes, à la circulation piétonne, etc.C’est autour de cette question qu’il faudrait réfléchir pour mettre fin à la normalisation de l’écart dont parle le philosophe camerounais Hubert Mono Ndjana qui caractérise Douala.

(1) Ngo Bonog Jean-George, « Douala dans les ordures : ce qui fait problème », in « Assainissement de la ville. Comment transformer le visage de notre cité ? », Mundi Mwasu n° 13, 2023, p. 35-36. 

(2) Nana Ngassam Rodrigue, « Cameroun : l’urbain informel et ses paradoxes à Douala », Magazine Formes,le 25 mai 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/l-urbain-informel-a-douala

(3) Douala Clean City: Le préfet du Wouri installe les comités de coordination des 5e et 3e arrondissements – CitiesHebdo  

(4) Nana Ngassam Rodrigue, « Le contrôle des espaces publics par le commerce informel à Douala », Magazine Formes, le 1er juin 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/les-espaces-publics-a-douala


[1] Ngo Bonog Jean-George, « Douala dans les ordures : ce qui fait problème », in « Assainissement de la ville. Comment transformer le visage de notre cité ? », Mundi Mwasu n° 13, 2023, p. 35-36. 

[2] Nana Ngassam Rodrigue, « Cameroun : l’urbain informel et ses paradoxes à Douala », Magazine Formes, le 25 mai 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/l-urbain-informel-a-douala

[3]Douala Clean City : Le préfet du Wouri installe les comités de coordination des 5e et 3e arrondissements – CitiesHebdo  

[4] Nana Ngassam Rodrigue, « Le contrôle des espaces publics par le commerce informel à Douala », Magazine Formes, le 1er juin 2020, https://www.formes.ca/territoire/articles/les-espaces-publics-a-douala

Autopsie de la vague des coups d’État en Afrique francophone (2020-2023)

La vague de coups d’État militaires qui a frappé le continent africain ces trois dernières années interpelle et requiert une exégèse. Le Mali a ouvert le bal en août 2020 puis mai 2021 suivi par le Tchad (avril 2021), la Guinée (septembre 2021), le Soudan (octobre 2021), le Burkina Faso (janvier et septembre 2022), le Niger (juillet 2023) et le Gabon (août 2023). En dépit de leurs similarités, ces prises de pouvoir par la coercition ont des divergences. Une typologie sera effectuée afin d’apprécier leurs propriétés spécifiques. L’analyse se focalisera sur les coups d’État au Sahel occidental et au Gabon. Leurs principaux déterminants seront mis en exergue et des recommandations seront formulées afin de tenter de les endiguer.

La Déclaration de Nairobi : Vers une Transition Climatique en Afrique ?

Par Amadou DIALLO, docteur en droit (Université Clermont Auvergne), chargé d’enseignement à l’UFR Droit et science politique – Université Paris-Nanterre.

Résumé : Cet article procède à l’analyse des enjeux et des opportunités inhérents à la transition climatique en Afrique, en se focalisant sur quatre domaines essentiels abordés lors du premier Sommet africain sur le climat, qui s’est tenu à Nairobi, au Kenya, du 4 au 6 septembre dernier. Ces domaines comprennent le financement des initiatives climatiques, l’agenda de la croissance verte, l’intégration de l’action climatique au sein du cadre de développement économique, ainsi que l’optimisation des ressources globales. Il examine également la pertinence de la Déclaration de Nairobi, émanant du Sommet africain sur le climat. Cette Déclaration se révèle être un instrument propice à la promotion de mesures concrètes visant à favoriser la durabilité environnementale et le développement économique en Afrique, en réponse à l’impératif pressant de l’urgence climatique.

Abstract: This article conducts an analysis of the challenges and opportunities inherent to climate transition in Africa, with a focus on four key areas addressed during the inaugural African Climate Summit held in Nairobi, Kenya, from September 4th to 6th of last year. These areas encompass climate initiative financing, the green growth agenda, the integration of climate action within the economic development framework, and the optimization of global resources. Additionally, it examines the relevance of the Nairobi Declaration arising from the African Climate Summit. This Declaration proves to be an instrumental tool for promoting concrete measures aimed at fostering environmental sustainability and economic development in Africa in response to the pressing imperative of climate urgency.

Contexte

Le premier sommet africain sur le climat, (Africa Climate Summit 23), s’est déroulé à Nairobi, au Kenya, du 4 au 6 septembre dernier. Il s’agissait d’une étape significative sur la voie de la Conférence des Nations unies sur le changement climatique (COP28), qui aura lieu en novembre à Dubaï, aux Émirats arabes unis.

Les perturbations climatiques actuelles constituent une menace sans précédent qui affecte considérablement tous les continents, y compris l’Afrique. En outre, elles engendrent une grande inégalité climatique. Cette inégalité est reflétée par le fait que les pays du Nord sont historiquement responsables des émissions, alors que celles du Sud subissent les conséquences les plus sévères tout en disposant de capacités d’adaptation limitées[1]. Dans ce contexte, l’engagement des nations africaines dans la lutte contre le réchauffement climatique revêt une importance majeure.

 Le cinquième rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne le rôle central des activités humaines dans le changement climatique et ses principales manifestations. Il met particulièrement en lumière les conséquences de l’augmentation des événements climatiques extrêmes, qui ont exposé des millions de personnes à une insécurité alimentaire aiguë et à une réduction de la sécurité hydrique. Ces impacts ont été particulièrement prégnants dans de nombreuses régions et communautés, en particulier en Afrique[2]. L’objectif principal de ce sommet était de souligner l’urgence de renforcer les mesures visant à lutter contre le changement climatique[3]. Plus précisément, cet événement historique a abordé quatre thèmes essentiels, à savoir le financement de l’action climatique, l’agenda de la croissance verte en Afrique, la synergie entre l’action climatique et le développement économique, ainsi que l’optimisation du capital global.

Financement de l’action climat

La mobilisation de ressources financières constitue l’une des préoccupations majeures des dirigeants africains lors de ce premier sommet. L’objectif est de soutenir les initiatives visant à renforcer la lutte contre le changement climatique sur le continent.

Lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques de 2022, également connue sous le nom de COP27[4], un consensus a été atteint en vue de l’établissement d’un Fonds spécifique dédié aux pertes et dommages[5]. Ce fonds a pour but de fournir une assistance financière aux pays en développement confrontés aux impacts irréversibles du changement climatique, englobant à la fois des aspects économiques tels que la destruction d’infrastructures lors de phénomènes climatiques extrêmes, tels qu’un ouragan, et des aspects non-économiques, notamment la perte de vies humaines[6]. Bien que le terme « pertes et dommages[7] » soit officiellement reconnu par la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques, la manière de traiter cette problématique suscite des débats et des controverses, principalement entre les pays industrialisés, qui portent une responsabilité historique dans le changement climatique, et les pays en développement, qui doivent surmonter de nombreux défis pour y faire face[8].

Dans cette perspective, les responsables africains ainsi que les parties prenantes impliquées dans les pourparlers sont confrontés à la responsabilité cruciale de favoriser considérablement l’effectivité de ce processus. Néanmoins, l’atteinte de cet objectif demeure tributaire de l’établissement de lignes directrices claires et précises, en conformité avec les normes des droits humains et assorties de délais contraignants pour leur mise en œuvre.

À cet égard, la Déclaration de Nairobi sur le changement climatique, adoptée à l’issue du premier Sommet africain sur le climat le 6 septembre 2023, préconise « la mise en œuvre du Fonds pour les pertes et dommages, conformément à l’accord conclu lors de la COP27, tout en convenant d’adopter un objectif mondial mesurable en matière d’adaptation (GGA) comprenant des indicateurs et des objectifs permettant d’évaluer les progrès accomplis dans la lutte contre les effets néfastes du changement climatique »[9]. Ce rappel incite les parties prenantes à entreprendre des actions décisives en vue de concrétiser les engagements pris lors de la COP27, en mettant en place des mécanismes de suivi et d’évaluation visant à assurer la transparence et l’efficacité de la mise en œuvre du Fonds pour les pertes et dommages. Il demeure essentiel de déterminer quelles mesures concrètes seront prises pour caractériser le versement de fonds destinés à indemniser les pays concernés.

Par ailleurs, lors de son discours au sommet sur le climat, le Président de la Commission de l’Union Africaine a mis l’accent sur la nécessité d’établir une position commune au sein de l’Afrique, renforcée par une dynamique unificatrice, en ce qui concerne les questions liées au changement climatique. Il a également souligné l’impératif d’une justice collective envers l’Afrique, dont la responsabilité dans la pollution planétaire est limitée, malgré sa contribution inversement proportionnelle au volume global des investissements dans la préservation de l’environnement[10].

  • Agenda de la croissance verte en Afrique

Cette thématique a également suscité d’importantes réflexions relatives au développement durable et à la transition vers une économie à faibles émissions de carbone en Afrique. L’objectif sous-jacent consiste à mettre en lumière le potentiel inexploité de l’Afrique en tant que catalyseur de la croissance verte à l’échelle continentale et mondiale, tout en établissant un cadre pour l’incorporation des principes de la croissance verte au sein des politiques nationales et régionales.

En effet, le premier sommet africain sur le climat est stratégiquement positionnée pour coordonner, promouvoir et exploiter la dynamique croissante entourant divers domaines tels que la transition vers des sources d’énergie plus durables, la conservation de la biodiversité, la promotion de financements durables et la garantie de la sécurité alimentaire. Cette position stratégique est renforcée par sa proximité temporelle avec plusieurs événements majeurs, notamment la Semaine africaine du climat, le Sommet international sur le climat et l’énergie à Madrid, l’Assemblée annuelle de la Banque mondiale à Marrakech, ainsi que la conférence de reconstitution des ressources du Fonds vert pour le climat prévue à Bonn, en Allemagne, en octobre.

Les dirigeants africains s’engagent donc à promouvoir une croissance économique durable, limitant les émissions tout en favorisant une production respectueuse de l’environnement à l’échelle mondiale, créant ainsi des opportunités d’emploi[11]. Cette initiative s’inscrit dans une volonté plus vaste de renforcer la collaboration continentale en améliorant la connectivité entre les réseaux régionaux et continentaux, avec une attention particulière portée à la mise en œuvre de l’accord relatif à la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf)[12]. Dans le cadre de cette démarche, les dirigeants africains cherchent également à favoriser l’industrialisation verte en priorisant les secteurs à forte consommation d’énergie, ce qui contribuera à promouvoir l’adoption des énergies renouvelables, stimuler l’activité économique et mettre en valeur les ressources naturelles de l’Afrique[13].

  • Articulation entre l’action climatique et le développement économique

En Afrique, les températures connaissent une augmentation notable, dépassant la moyenne mondiale. Selon le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), cette tendance à la hausse est prévue de persister tout au long du XXIe siècle[14]. Cette réalité climatique impose ainsi la nécessité d’adopter une approche intégrée où les efforts déployés pour lutter contre le changement climatique sont intrinsèquement liés au développement des nations africaines.

En effet, le changement climatique représente une menace sérieuse pour la réalisation des objectifs de développement durable (ODD) et du Programme de développement de l’Union africaine à l’horizon 2063. Ainsi, l’intégration des actions climatiques dans les politiques de développement devient une nécessité impérative[15]. En raison de la cadence et de l’ampleur de l’effort requis pour lutter contre le réchauffement climatique, il est impératif de prendre en considération dès maintenant son impact sur l’économie. Cette préoccupation économique est d’autant plus pertinente pour les pays africains, qui sont souvent confrontés à des défis de développement complexes[16].

Sur ce point, la déclaration des dirigeants africains sur le climat met en lumière le constat que l’Afrique se trouve dans une situation de sous-financement concernant le secteur des énergies renouvelables, en dépit de son potentiel substantiel dans ce domaine. Par conséquent, les dirigeants préconisent la nécessité d’encourager des investissements positifs en faveur du climat dans le but de stimuler la transition vers une économie verte[17]. De plus, au cours de ce premier sommet sur le climat, les chefs d’État africains s’engagent à réorienter leurs stratégies de développement économique vers une croissance favorable au climat, englobant l’expansion de transitions énergétiques équitables et de la production d’énergie renouvelable pour le secteur industriel, la promotion de pratiques agricoles respectueuses et régénératrices du climat, ainsi que la préservation et l’amélioration cruciales de la nature et de la biodiversité[18]. Ils préconisent également l’intégration des initiatives liées au climat, à la biodiversité et aux océans dans les plans et processus nationaux, garantissant ainsi leur contribution aux objectifs de développement durable, à la promotion des moyens de subsistance et à l’amélioration de la résilience des communautés locales, des zones côtières et des économies nationales[19].

En outre, ils appellent à une mobilisation collective à l’échelle mondiale visant à lever les fonds nécessaires au développement et à l’action climatique, réitérant les principes énoncés dans la déclaration du Sommet de Paris pour un nouveau pacte de financement mondial, à savoir qu’aucun pays ne devrait jamais être contraint de choisir entre ses aspirations au développement et son engagement envers l’action climatique[20].

Si la transition vers une économie à faible émission de carbone peut être une opportunité pour promouvoir une croissance économique durable en Afrique cela nécessite une planification précise et une coordination efficace entre les acteurs nationaux et internationaux. Partageant le constat, certains auteurs soulignent qu’ « il est donc nécessaire d’accroître l’efficience énergétique et l’action contre le réchauffement climatique, notamment de manière articulée entre pays au niveau international »[21].

Pour réussir cette transition, il est impératif d’élaborer des politiques publiques cohérentes qui intègrent les objectifs climatiques dans les stratégies de développement à long terme. Les investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et la gestion durable des ressources naturelles peuvent contribuer à réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en stimulant la croissance économique. De même, une meilleure planification territoriale, une agriculture résiliente au climat et des mesures d’adaptation sont également essentielles pour atténuer les impacts négatifs du changement climatique sur les économies africaines.

  • Optimisation du capital global

À mesure que les pays africains progressent dans leur développement et adoptent un système économique de marché, il devient impératif qu’ils établissent des mécanismes en vue d’optimiser leur capital global. En effet, ce processus doit s’inscrire dans une démarche continue, constamment adaptée aux évolutions, notamment celles associées aux changements climatiques.

Dans ce contexte, la déclaration souligne que l’Afrique possède à la fois le potentiel et l’ambition d’être un élément essentiel de la solution mondiale au changement climatique. En tant que foyer de la main-d’œuvre la plus jeune et à la croissance la plus rapide au monde, associé à un énorme potentiel d’énergies renouvelables inexploité, ainsi que de riches ressources naturelles et une culture entrepreneuriale dynamique. Ces atouts placent le continent dans une position idéale pour jouer un rôle central en tant que pôle industriel compétitif et prospère, tout en offrant la capacité d’aider d’autres régions à atteindre leurs objectifs de neutralité carbone[22].

La Déclaration de Nairobi encourage également les pays du continent à renforcer leurs systèmes de résilience face à la sécheresse en passant d’une gestion réactive des crises à une approche proactive de préparation et d’adaptation à la sécheresse. L’objectif est de réduire de manière significative la vulnérabilité des populations, des activités économiques et des écosystèmes aux effets de la sécheresse[23].

Elle encourage en outre les partenaires de développement, tant du Sud que du Nord, à harmoniser et à coordonner leurs ressources techniques et financières dédiées à l’Afrique. Cela permet de favoriser l’utilisation durable des ressources naturelles du continent africain dans le but de soutenir la transition vers un développement à faible émission de carbone sur le continent, et ainsi contribuer à la décarbonisation à l’échelle mondiale[24].

Par ailleurs est proclamé la nécessité de renforcer la résilience aux chocs climatiques, notamment en améliorant le déploiement du mécanisme de liquidité des DTS et des clauses de suspension en cas de catastrophe. L’objectif est d’examiner une nouvelle émission de DTS pour répondre à la crise climatique, d’une ampleur au moins de la même ampleur que celle du Covid19 (650 milliards de dollars)[25].

En somme, l’Afrique, tout en reconnaissant son rôle essentiel dans l’atténuation du changement climatique, sollicite la solidarité et l’engagement de la communauté mondiale en vue de garantir un avenir plus durable et résilient. Cependant, la mise en œuvre effective de cette intention demeure un sujet d’interrogation suscitant des débats ininterrompus. Quoi qu’il en soit, la Déclaration de Nairobi sur le changement climatique, qui a été adoptée à l’issue du premier Sommet africain sur le climat, constituera un outil dont pourront se servir les négociateurs et les acteurs sociaux des pays africains pour exiger davantage le respect des engagements pris et encourager des mesures plus ambitieuses. En effet, de nombreux pays africains sont fortement touchés par les conséquences du réchauffement climatique, ce qui renforce leur intérêt pour la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Quelle que soit la portée limitée du Sommet africain sur le climat et de sa déclaration, sa contribution à cette cause est une nouvelle favorable pour la communauté mondiale tout entière.

Biographie de l’auteur
Amadou Diallo est titulaire d’un M2 en science politique, option relations internationales, obtenu en 2015 à l’Université de Mohammed V de Rabat, suivi d’un M2 en droit de l’environnement et de l’urbanisme en 2018 à l’Université d’Artois (France). Il a également un Diplôme d’Université (DU) en expertise juridique et technique de l’environnement de l’École des Mines de Douai. En juin 2023, il a soutenu sa thèse de doctorat en droit à l’Université de Clermont Auvergne. Actuellement, il occupe le poste de chargé d’enseignement à l’Université Paris Nanterre, au sein de la faculté de droit. Ses domaines de recherche couvrent le droit public, le droit administratif et le contentieux administratif, le droit de l’environnement et de l’urbanisme, ainsi que les études africaines, en particulier la région du Sahel.

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[1] Sur ce point voir M. WOILLEZ, « L’Afrique face au changement climatique », Agence française de développement éd., L’économie africaine 2023. La Découverte, 2023, p. 25-44 ; L. BOISGIBAULT, et P. DIBI-ANOH, Changement climatique en Afrique subsaharienne, de la vulnérabilité à l’adaptation, In : Douzièmes Journées Géographiques de Côte d’Ivoire (JGCI-2020), 2020 ou encore l’Organisation Météorologique Mondiale, Le rapport sur l’état du climat en Afrique met l’accent sur le stress hydrique et les risques liés à l’eau, publié 08/09/2023, consulté 09/10/2023, disponible à l’adresse : public.wmo.int

[2] GIEC, « Changement climatique 2022 : impacts, adaptation et vulnérabilité, Le Résumé à l’intention des décideurs », consulté le 20 septembre 2023, p. 9, disponible à l’adresse suivante : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/downloads/report/IPCC_AR6_WGII_SummaryForPolicymakers.pdf

[3] N. GORBATKO, « Sommet africain sur le climat : la communauté mondiale rappelée à ses engagements », Actu Environnement, 08/09/2023, consulté le 25/09/2023 à 11h07 minutes, disponible à l’adresse : https://www.actu-environnement.com

[4] La 27e Conférence des Nations Unies sur les Changements Climatiques, qui s’est tenue du 6 au 10 novembre 2022 à Charm el-Cheikh, en Égypte.

[5] United Nations Climate Change, La COP 27 parvient à un accord décisif sur un nouveau fonds « pertes et préjudices » pour les pays vulnérables (en ligne), 21 novembre 2022, consulté le 14 septembre 2023.

[6] United Nations Climate Change, « La COP 27 parvient à un accord décisif sur un nouveau fonds ( pertes et préjudices ) pour les pays vulnérables », 21 novembre 2022, consulté le 14 septembre 2023, disponible à l’adresse suivante : https://unfccc.int/fr/news/la-cop-27-parvient-a-un-accord-decisif-sur-un-nouveau-fonds-pertes-et-prejudices-pour lespays#:~:text=ONU%20Climat%20infos%2C%20le%2020,touch%C3%A9s%20par%20les%20catastrophes%20climatiqus

[7] Ce terme « désignent les effets néfastes potentiels pouvant résulter des interactions entre les aléas liés au climat et l’exposition et la vulnérabilité à ces aléas ». Voir OECD iLibrary, « Pertes et dommages induits par le changement climatique : un moment critique pour agir », consulté le 20 septembre 2023, à l’adresse suivante : https://www.oecd-ilibrary.org/sites/5acc2318-fr/index.html?itemId=/content/component/5acc2318-fr

[8] J. DURAFOUR et Ch. DE LA CHAPELLE, La protection des droits humains face au changement climatique: vers une meilleure justiciabilité?, Université de Genève, consulté le 27/09/2023, disponible à l’adresse : https://www.humanrights.ch/cms/upload/pdf/2022/220811_Memoire_Jeanne_Durafour.pdf; Sur ce point, voir aussi ZAMBO, Yanick Hypolitte, La perception de la justice climatique dans les régions les plus vulnérables et à faible capacité d’adaptation au changement climatique: le cas de l’Afrique subsaharienne, NAAJ-Revue africaine sur les changements climatiques et les énergies renouvelables, 2021, vol. 2, no 1.

[9] Déclaration des dirigeant africains de Nairobi sur le changement climatique et l’appel à l’action, adopté le 6 septembre 2023 à Nairobi, Kenya, point 20.

[10] Sur ce point voir l’Union Africaine « Discours du Président de la Commission de l’Union Africaine S.E. M. Moussa Faki Mahamat à l’occasion du Sommet Africain Sur Le Climat », septembre 05, 2023, consulté le 13 septembre, disponible à l’adresse suivante : https://au.int/fr/speeches/20230905/discours-de-se-moussa-faki-mahamat-president-lors-de-louverture-de-acs2023

[11]  Déclaration des dirigeant africains de Nairobi sur le changement climatique et l’appel à l’action, op., cit, point 22.

[12] Ibid., point 25.

[13] Ibid., point 26.

[14] Sur ce point voir IPCC Intergovernmental Panel on climate change, Climate change 2023, Synthesis Raport, Summary for policymakers, p. 3-42.

[15] A. CHARTIER, M. TSAYEM DEMAZE, « L’Afrique dans l’agenda international de réduction des émissions de gaz à effet de serre : quelle transition énergétique pour quel développement ? L’exemple de Madagascar », Mondes en développement, 2020/4 (n° 192), p. 77-79.

[16] Ibid., p. 71-88.

[17]  Déclaration des dirigeant africains de Nairobi sur le changement climatique et l’appel à l’action, op., cit, point 11.

[18] Ibid., point 23.

[19] Ibid., point 31.

[20] Ibid., point 43.

[21] H. GéRARDIN, O. DAMETTE, « Quelle transition énergétique, quelles croissance et développement durables pour une nécessaire transition écologique ? Présentation », Mondes en développement, 2020/4 (n° 192), p. 11.

[22] Déclaration des dirigeant africains de Nairobi sur le changement climatique et l’appel à l’action, op., cit, point 13.

[23] Ibid., point 37.

[24] Ibid., point 40.

[25] Ibid., point 44