J’ai une relation étrange, pas très fraternelle, avec ma peau. Un ami, le regard sombre et la voix triste de celui qui accomplit une besogne sale mais nécessaire, m’a une fois sorti : « ton problème, c’est que t’as honte de ta peau !» Ce n’est pas tout à fait vrai : elle m'emmerde. Parce qu’elle cicatrise mal.
On me bassine souvent sur ma « mémoire ». Aucun don, ici. Juste beaucoup de travail et ma peau m’y aide énormément. Elle garde trace de toutes les morsures, flétrissures, blessures, brûlures, de tous les abcès, boutons et furoncles. Tout.
Je regarde mes jambes et je revois mon enfance : les taches jaunes entourées d’anneaux noirs ? Les allergies à l’escargot. Viande interdite, donc mets de premier ordre. Mille fois on prévenait mes hôtes qu’il ne fallait pas m’en servir, cent fois, j’arrivais à en consommer. D’immondes petites plaies apparaissaient alors qui guérissaient au bout d’une semaine, mais laissèrent des traces qu’il me suffisait de contempler pour faire tout revivre : le parfum de la cuisine, le regard désolé de la maîtresse de maison, mon œil con et larmoyant, fabriqué à toute vitesse.
Une tâche foncée au bas du dos : une brimade plus violente que les autres, vers douze ans, qui me rappelle toute l’injustice de la vie au Prytanée, l’enfermement, les colères étouffées. La peau flétrie autour du cou : des risques imbéciles pris vers seize ans, besoins stupides de prouver sa virilité. (Ou tentative de suicide – c’est ainsi que le « quartier » se l’expliqua pendant les vacances, je laissai la rumeur courir : on n’imagine pas la tranquillité dont bénéficient les « suicidaires.»)
Les cercles rouges sur le torse ? Nouvelle allergie, jamais totalement diagnostiquée, chopée sur une île au Brésil. Je les effleure et elles ressuscitent les effluves de caipiroskas, le ciel vert de Recife, les corps des femmes que je n’ai pas eues.
Tout est là : ma mémoire à fleur de peau. Qui ne me laisse rien oublier, ni dépasser, ni pardonner. À tout instant, même le plus joyeux, le plus pur, il me suffit de baisser les yeux pour qu’un souvenir me revienne, parfois heureux, le plus souvent douloureux et désagréable. J’y rattache les lieux, donc les noms, les visages, les émotions, les relations, tout est lié. Tout ça est détestable.
Aussi (et c’est le sens premier du reproche qui m’est souvent adressé par des voies détournées) parce qu’elle me précède partout et parle toujours avant moi. Dans la rue, elle me devance de six pas, m’annonce et m’interpelle quand je traîne les pattes. Elle réduit les sujets de conversations : Clichy viendra toujours avant Carthagène, Yade avant Yeats, le Zambèze avant la Corrèze. Le nombre de sourires béats prétendument « complices » qu’on m’adressa le lendemain de l’élection d’Obama ! « On » y est arrivé !… Elle m’expose à l’imbécillité des autres. Elle m’impose des liens que j’aurais dû être libre de choisir – que ma naissance, mon éducation et ma culture m’aurait peut-être de toute façon, conduit à adopter, mais la démarche aurait été différente.
Je préfère les servitudes volontaires aux solidarités forcées. Celles-là choquent mon individualisme et entravent ma liberté. Je ne revendique rien. Je ne « renie » rien. La plupart de ceux qui n’ont rien fait de leur vie et qui n’envisagent plus rien, se réfugient dans la sémantique de la honte et de la fierté. Ils n’arrivent pas à être « heureux » ou simplement « reconnaissants » ou « tristes ». Non ! Ils sont « fiers » de leur drapeau, de leur pays, de leurs « origines » ; ils ont « honte » de l’équipe du Gabon, ils sont « fiers » de l’hymne américain.
Je garde ma fierté et ma honte pour les actes que je commets. Je n’ai pas de raison d’être fier d’être né paludéen, je ne vois pas pourquoi je devrais être fier d’être né noir – ou d’en avoir honte, d’ailleurs. Je n’y suis pas pour grand-chose. Remerciez ou insultez mes géniteurs, si ça vous chante, mais fichez-moi la paix.
Je ne suis pas tout à fait dupe, non plus. Chaque année, une cinquantaine d’études (génétiques, socio-économiques, « scientifiques ») sont publiées aux États-Unis et en Europe qui cherchent à établir l’infériorité intellectuelle des Afro-américains, des Noirs, par extension. Soixante ans après Auschwitz, de tels travaux continuent. Suis-je inquiet ? Pas vraiment. Indigné ? … peut-être… Je suis plutôt amusé, émerveillé par tant d’ingéniosité. Au mieux : indifférent.
On demandait à Romain Gary ce que signifiait, pour lui, d’être Juif. Sa réponse ? : « C’est une façon de me faire chier ! » Remplacez « Juif » par « Noir » et vous aurez mon sentiment.
Joël Té-Léssia
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