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Crise à Madagascar : quand la panne de communication devient une crise de gouvernance

La crise qui a secoué Madagascar en 2025 n’a pas seulement révélé des fragilités sociales et politiques. Elle a également montré à quel point la maîtrise de l’information et des récits numériques est devenue un enjeu de gouvernance. Entre viralité des réseaux sociaux, défiance envers la parole publique et mobilisation citoyenne, cet article analyse la manière dont la crise s’est aussi jouée sur le terrain de la communication et en tire les enseignements pour l’action publique.

Par Fabrice Lollia Conflits & Sécurité
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La manifestation profonde qui a éclaté à Madagascar le 25 septembre 2025 a montré que les tensions politiques prennent souvent racine dans une accumulation de fragilités structurelles. Ce qui avait commencé comme une crise sociale, provoquée par les coupures répétées d’eau et d’électricité, s’est progressivement transformé en contestation politique ouverte. Les appels à la démission du pouvoir en place, la colère dans les rues et notamment les scènes de pillages n’ont alors constitué que la partie visible d’un malaise bien plus profond.

Parallèlement, un autre théâtre s’est affirmé. L’espace numérique est devenu un lieu de mobilisation, de dénonciation mais aussi de désinformation. Les images virales de files d’attente ou d’affrontements avec les forces de l’ordre ont circulé bien plus vite que les communications institutionnelles, façonnant en temps réel la perception collective de la crise.

C’est dans ce contexte que la parole publique s’est trouvée fragilisée. Même l’intervention présidentielle diffusée tardivement sur les réseaux sociaux n’a pas réussi à restaurer la confiance. Cette séquence a révélé la réalité selon laquelle, à Madagascar, la gestion de la crise ne repose plus uniquement sur la capacité à rétablir l’ordre matériel. Elle repose aussi et surtout sur la maîtrise du récit et de la communication.

D’où la question centrale qui guide cet article : Comment cette séquence de la crise malgache de 2025 montre-t-elle que le véritable terrain de fragilité de l’État malgache se situe désormais dans la maîtrise du récit numérique et dans la relation communicationnelle avec la population ?

 

Les réseaux sociaux, catalyseurs d’une crise de sens

Les réseaux sociaux ont joué un rôle central durant cette crise comme dans celle qui a suivi en Tanzanie. Dans un contexte marqué par la défiance envers les médias traditionnels, Facebook et TikTok se sont imposés comme les principaux espaces de construction du réel.

Les images relatives à la crise, comme les scènes de pillages, ont un effet immédiat, car elles n’ont pas seulement montré des faits, elles leur donnent un sens.

Leur diffusion rapide, bien souvent détachée de tout cadrage institutionnel, a contribué à renforcer l’impression d’un pays à l’arrêt et d’un État dépassé.

Cette production instantanée de signification, largement émotionnelle, a amplifié le sentiment de crise. Les travaux d’Alex Mucchielli rappellent qu’une crise n’existe qu’à travers les significations que les acteurs lui attribuent. Ceux de Manuel Castells soulignent la montée d’une « auto-communication de masse » où chacun devient producteur de récits. Dominique Cardon décrit, quant à lui, une spirale de l’indignation dans laquelle l’émotion précède désormais la vérification.

À Madagascar, cette dynamique s’est manifestée avec une intensité particulière. La colère numérique a souvent précédé la colère de la rue, les hashtags ont précédé les slogans, montrant ainsi que l’espace virtuel a contribué à redéfinir l’agenda du conflit.

Il serait illusoire de n’y voir qu’une accélération provoquant un phénomène technique. Cette accélération a surtout généré une crise de sens dans laquelle des récits concurrents ont progressivement déstabilisé l’autorité symbolique de l’État et déplacé le centre de gravité de la légitimité.

 

Une communication institutionnelle débordée et désynchronisée

Face à la viralité des contenus en ligne, la communication institutionnelle s’est très vite retrouvée dans une position réactive plutôt que dans une situation de maîtrise alimentée par une posture proactive. Le temps court des réseaux sociaux, rythmé par l’immédiateté et l’émotion, a mis en évidence le décalage avec le temps plus long de la décision publique.

Comme lors de la crise d’Ambohimalaza (qui avait coûté la vie à plus de trente personnes), les premiers jours qui ont suivi cette séquence furent marqués par un silence institutionnel et par des prises de parole trop rares pour cadrer la situation. C’est cet espace qui a permis à d’autres acteurs de s’infiltrer dans ce mince espace communicationnel : influenceurs, pages citoyennes, journalistes indépendants et simples témoins devenus narrateurs de la crise.

Ce vide communicationnel a renforcé l’idée d’un pouvoir dépassé par les évènements. L’intervention de l’ex-président Rajoelina, diffusée tardivement sur les réseaux sociaux, a illustré ce décalage. En cherchant à réaffirmer le cadre institutionnel et à appeler au calme, elle n’a pas réussi à inverser une dynamique déjà ancrée et structurée par les récits viraux. Perçue comme défensive, elle a souffert d’une perte de force symbolique dans un environnement saturé d’interprétations concurrentes.

Ce désalignement révèle un enjeu plus large. La communication publique demeure fondée sur une logique verticale (communiqués, conférences, déclarations officielles), alors que la sphère numérique impose désormais une logique horizontale où chacun peut produire, commenter et diffuser des contenus. C’est entre ces deux temporalités qu’un écart s’est creusé, nourrissant la défiance et limitant la capacité de l’État à structurer la narration des évènements. Toute crise est aussi une crise de sens.

À Madagascar, l’enjeu n’a pas été seulement de rétablir l’ordre ou de répondre aux demandes sociales, mais de construire un récit commun crédible dans un espace médiatique profondément fragmenté.

 

La leçon malgache : vers une gouvernance communicationnelle des crises

Cette séquence de la crise de 2025 met en lumière la nécessité d’une nouvelle forme de gouvernance. Une gouvernance communicationnelle capable non seulement de gérer les faits, mais aussi de comprendre, anticiper et orienter les flux informationnels qui structurent désormais la perception publique.

Elle montre d’abord l’importance d’une veille informationnelle et communicationnelle structurée et intégrée à la gestion de crise afin d’analyser et de détecter les signaux faibles et de suivre les émotions circulantes en temps réel. Bien qu’un tel dispositif ne remplace pas l’action opérationnelle, il la complète en permettant d’ajuster le discours public à l’évolution du climat social.

Cette séquence souligne également la nécessité d’une communication institutionnelle plus régulière et empathique. Dans un environnement saturé de contenus, la crédibilité ne repose plus sur la seule autorité politique, mais sur la cohérence narrative et la capacité à instaurer un dialogue.

La mobilisation de la Gen Z illustre cette transformation. En faisant des réseaux sociaux un outil de visibilité et d’expression collective, elle montre que la contestation s’exprime désormais autant en ligne que dans l’espace public. Les plateformes ne sont plus seulement des lieux de diffusion, mais des arènes où se construisent des formes nouvelles de participation citoyenne.

Enfin, cette séquence de la crise rappelle, dans la lignée des travaux de Bruno Latour et Sheila Jasanoff, que les technologies ne sont pas neutres. Elles influencent la perception de la légitimité, modèlent les comportements collectifs et participent donc pleinement à la transformation des rapports sociaux.

Construire un écosystème informationnel résilient fondé sur la littératie numérique devient un enjeu central pour la stabilité politique et la confiance publique.

 

Conclusion

Cette séquence de la crise malgache de 2025 montre que Madagascar n’a pas seulement traversé une crise sociale et politique, mais une crise du lien informationnel entre gouvernants et gouvernés. Dans une société connectée, gérer une crise ne consiste plus uniquement à rétablir l’ordre ou l’électricité. Il s’agit de comprendre les récits qui façonnent la réalité et orientent les comportements collectifs.

La gouvernance de demain se jouera ainsi autant dans la maîtrise des infrastructures que dans la capacité à instaurer un cadre narratif aussi cohérent que crédible. Cette séquence a montré que la stabilité institutionnelle dépend désormais de la manière dont le sens est produit, partagé, mais aussi discuté dans l’espace public.

Aujourd’hui, une crise se joue d’abord sur le terrain numérique avant de se traduire dans la rue. Et c’est peut-être là l’une des leçons essentielles de l’expérience malgache.

 

Bibliographie

CASTELLS, M., Communication and Power, Oxford, Oxford University Press, 2009.

CARDON, D., La démocratie Internet. Promesses et limites, Paris, Seuil, 2010.

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Pays concernés : Madagascar
Citer cet article
« Crise à Madagascar : quand la panne de communication devient une crise de gouvernance », <a href="https://lafriquedesidees.org/communaute/fabrice-lollia/">Fabrice Lollia</a>, L'Afrique des Idées, 16 septembre 2026. https://lafriquedesidees.org/publications/crise-a-madagascar-quand-la-panne-de-communication-devient-une-crise-de-gouvernance/
Fabrice Lollia
À propos de l'auteur Fabrice Lollia

Fabrice Lollia est docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé au laboratoire DICEN-IDF de l’Université Gustave Eiffel et fondateur de l’Observatoire des Dynamiques Stratégiques Afrique–Océan Indien (ODS-AOI). Ses travaux portent sur les crises, la sûreté, les dynamiques informationnelles, la désinformation et les effets du numérique sur les organisations et les institutions. Il est également auteur de plusieurs ouvrages et articles consacrés à la sécurité, à la communication et aux transformations contemporaines.

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